À France Télécom, la page n'est pas tournée

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Par Isabel Lejeune Tô et Laurent Riche, Salariés et responsablesde la CFDT à France Télécom - Orange

Le suicide de notre collègue, fin avril, a été une vraie claque. Il vient d'être requalifié par l'entreprise en accident de service, mais ce drame nous laisse le sentiment d'un gâchis immense ! D'abord parce que Rémy était un collègue, salarié comme nous, un représentant du personnel et un militant de la CFDT à nos côtés... Par la violence de son geste, ce suicide prend un sens encore plus lourd.

Il remet de nouveau en question la relation des salariés de France Télécom avec leur travail et leur entreprise. Il rappelle que dans un climat social plus apaisé, les rancoeurs individuelles sont persistantes comme des plaies mal cicatrisées. Des salariés ont connu de multiples changements de métier, souvent dans la contrainte, avec parfois des mobilités géographiques importantes. Il n'est pas facile de passer du métier d'informaticien ou dessinateur à celui de vendeur en boutique ou de téléconseiller en open space. Le suicide de Rémy nous renvoie certains témoignages, comme des boomerangs : "Pas de place à la parole ni à l'erreur. Tout est mesuré. Il faut faire comme si tout allait bien et courir après le temps pour être considéré comme efficace." Les séquelles demeurent et des salariés rechutent.

Ce que nous avons vécu au cours des dernières années n'est pas une évolution de l'entreprise, mais un profond bouleversement. Les repères ont été chamboulés et la plupart des salariés se reconstruisent dans un nouveau contrat social qui peine à prendre forme. Nous ne pouvons pas tourner la page de notre histoire, sans en avoir fait le deuil. Les blessures individuelles doivent être repérées et soignées. Les salariés ont besoin de pouvoir s'exprimer sur le changement qui leur est proposé afin de se réapproprier une organisation, des conditions et des relations de travail respectueuses de leur bien-être, favorables aux ambitions de l'entreprise.

 

La volonté du discours de la direction nationale est réelle, mais elle ne suffit pas à donner de véritables moyens pour changer en profondeur les relations au travail. Certains responsables refusent encore de s'engager dans ce changement, enfermés qu'ils sont encore dans le déni ou désorientés face à la conduite rénovée de leur mission. D'autres rencontrent de véritables difficultés à obtenir des outils et moyens pour construire leur nouveau management.

Des salles de repos zen, avec massages ou baby-foot, ont été créées ; mais les salariés ont toujours plus de vingt applications informatiques à manier pour traiter une demande commerciale. Il y a quelque temps, des cadres participant à une formation au management avaient dû assister à une séance "Pirates des Caraïbes".. Un manager témoigne quant à lui des obstacles pour obtenir de véritables marges de manoeuvre, notamment pour répondre aux propositions de son équipe et résoudre des dysfonctionnements qui nuisent à la qualité du travail.

La page n'est pas tournée et les cadres de proximité sont toujours aussi exposés. Chargés de mettre en oeuvre la nouvelle politique sociale, ils doivent aussi assurer les résultats économiques et financiers, dans une entreprise où les dividendes sont fixés trois ans à l'avance ! Tantôt victimes et tantôt bourreaux, certains cadres sont aujourd'hui cabossés par ce qu'ils ont vécu et vivent encore, culpabilisés par une sortie de crise difficile. Ils ne doivent pas être les boucs émissaires d'une politique d'entreprise qui ne leur appartient pas. Certains expriment encore le besoin de mettre des mots sur une période qu'ils ont difficilement vécue.

 

Depuis deux ans, la démarche de l'entreprise a beaucoup plus conduit à un rhabillage qu'au profond changement nécessaire et attendu qu'il faudrait construire avec les salariés. Les espaces de parole et d'échange sur une nouvelle organisation du travail sont encore trop rares et il manque de la visibilité sur ce qui peut vraiment changer. France Télécom doit organiser cette réflexion sur des sujets très concrets qui concernent le quotidien des salariés, notamment par le biais d'expérimentations ; elles doivent être menées là où les collectifs de salariés et de cadres le désirent avec l'engagement des partenaires sociaux. Faute de quoi toute nouvelle mesure aura du mal à se traduire dans le quotidien.

Par son geste dramatique, Rémy nous rappelle que les plaies d'avant ne sont pas cicatrisées. Nos collègues ont besoin d'échanger sur leurs conditions de travail difficiles, pour évacuer le stress, mais surtout pour se sentir à nouveau reconnus.

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