Une taxe Pigou plutôt qu'une taxe Tobin

Par Didier Marteau, professeur à l'ESCP Europe.

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Copyright Reuters (Crédits : Jérôme Arowas)

La Commission européenne vient de remettre au centre du débat politique le vieux serpent de mer de la taxe Tobin. L'objectif est de financer le budget européen, à hauteur de 50 milliards d'euros par an, par une taxe assise sur les transactions financières internationales, dont une large partie serait à l'initiative des "méchants spéculateurs". Mais l'application d'une telle taxe serait parfaitement contre-productive.

D'une part, parce qu'elle ne distingue précisément pas entre les opérations destinées à la recherche d'un profit à court terme et celles adossées à une transaction réelle, entraînant une banalisation des premières et laissant croire que toute intervention sur les marchés de capitaux est condamnable. D'autre part, parce que la taxe Tobin est une proposition politique et non le fruit d'une démarche théorique. Il en va tout autrement de la taxe Pigou. L'hypothèse de l'économiste britannique est que les agents économiques peuvent produire des externalités négatives, c'est-à-dire prendre des décisions individuelles maximisant leur propre satisfaction, sans prise en compte des coûts collectifs qui leur sont associés.

L'exemple le plus célèbre est celui de la pollution. Deux réponses théoriques ont été proposées pour limiter la production d'externalités : celle de Coase, qui propose une allocation de droits échangeables sur un marché et est à l'origine de la création du marché des droits à polluer, et celle de Pigou, qui propose la création d'une taxe. Il est assez facile d'identifier le gisement d'externalités négatives au sein de la communauté financière, et de proposer ainsi une taxe sur une assiette indiscutable. Deux exemples illustrent mon propos. Le portefeuille de trading des banques d'investissement est principalement valorisé sur la base de "prix de modèle" ("mark to model"), les valorisations effectuées sur la base de prix de marché ("mark to market") publics et contrôlables ne représentant en réalité qu'une fraction marginale des actifs. L'incertitude sur les valorisations au "prix de modèle", dont les variations affectent cependant le résultat, et donc le bonus des opérateurs, est un élément favorisant le déclenchement d'une crise systémique, et donc de coûts collectifs non supportés par ceux qui en sont à l'origine.

Pourquoi ne pas appliquer une taxe Pigou à l'échelle internationale sur le portefeuille bancaire valorisé au "prix de modèle" ? Soit sur un montant voisin de 900 milliards de dollars au sein de la seule banque Goldman Sachs... ? Par ailleurs, certains fonds de matières premières agricoles proposent une stratégie "long only", consistant en l'achat et le portage de contrats à terme de blé, maïs, colza, soja... Ne peut-on pas affirmer que ces stratégies, dont on ne nie pas l'intérêt pour les investisseurs dans un processus de diversification, produisent des externalités négatives en créant une pression haussière sur les prix contraignant l'accès à l'alimentation de pays pauvres et non producteurs ? Ne pourrait-on pas à ce titre asseoir une taxe Pigou sur les encours des fonds de matières premières agricoles, qui ne s'appliquerait pas aux fonds actions par exemple, la hausse du cours des actions n'ayant pas les mêmes effets collectifs que celle du blé ? Plutôt qu'une taxe générale, jetant la suspicion de manière indifférenciée sur tous les acteurs financiers, proposons une taxe ciblée sur les comportements d'aléa moral : une taxe Pigou plutôt qu'une taxe Tobin...

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