Objet de culte

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Philippe Boyer.
Philippe Boyer. (Crédits : DR)
HOMO NUMERICUS. Qu'on le veuille ou non, le smartphone fait partie de nos vies. Ces appareils truffés de technologies ont réussi à devenir des objets fétiches auxquels nous vouons un culte presque sans limite. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio (le nouveau nom de Foncière des régions).

Tactile, pliable, enroulable, ultra-rapide, 5G compatible... les évolutions technologiques des smartphones continuent à nous surprendre. Alors que dans que dans quelques jours s'ouvrira à Barcelone[1] la « grand-messe » de cet objet devenu culte, le smartphone est devenu, en un peu plus de dix ans, la pierre angulaire de nos vies. Depuis la sortie du premier i-Phone d'Apple en novembre 2007, cet objet technologique a changé notre quotidien et s'est désormais imposé comme l'objet incontournable dans tous les domaines : amour, travail, loisirs, voyages, santé... Impossible de s'en passer tant il fait partie de nos vies. Et ce mouvement n'est pas prêt de s'arrêter même si, depuis quelque temps, on observe un léger recul du nombre d'appareils vendus dans le monde[2].

Il n'empêche : nous passons de plus en plus de temps sur nos mobiles. En 10 ans, le temps moyen passé sur internet, depuis son mobile, a presque quadruplé, passant de 25 minutes à plus d'une heure[3]. Chez les plus jeunes, le mobile-only est désormais la norme : 60% des 15-24 ans ne connaissent qu'un seul écran : celui de leur smartphone, au point, pour certains d'entre eux, d'être devenus des « smobies », expression consacrée pour qualifier ces zombies du smartphone qui errent dans les rues l'œil rivé à leur écran.

"Nomophobie"

Outre que cette domination du mobile a changé nos vies (pour le meilleur comme pour le pire), le fait d'être en permanence connecté a également modifié nos comportements. Il y a d'abord, cette envie frénétique de toucher en permanence cet appareil, tel un doudou de l'enfant qui cherche à se réconforter. Plus grave, une pathologie spécifique a fait son apparition. Connue sous le nom de nomophobie, contraction de « no mobile phobia », cette forme de maladie tient à la fois de la phobie et de l'addiction[4]. Décidemment, le regretté Jean d'Ormesson avait vu juste quand il affirmait que « le portable entre nos mains prend la place du chapelet. Facebook est une communion sans Dieu, mêlée de confession.[5]»

Objet interactionnel

Cette communion avec une force invisible existe. Tout du moins s'apparente-t-elle à une forme de magie quand, autour de nous, des personnes semblent communiquer avec « l'au-delà » en parlant à voix haute et en gesticulant à l'attention d'hypothétiques êtres invisibles. La chose n'est pas nouvelle car depuis l'invention du télégraphe puis du téléphone, on s'est ainsi habitué à parler par l'intermédiaire d'artefacts. Mais depuis l'arrivée massive des smartphones, ces derniers endossent diverses représentations pour être à la fois témoins, complices et partenaires de nos vies. Un peu comme dans de nombreuses cultures où les invisibles sont tout cela à la fois. Parfois, ces divinités communiquent avec les Hommes jusqu'à les faire tomber en transe. Il faut alors leur adresser des offrandes : ici, des aliments ou des animaux sacrifiés. Les anthropologues parlent alors de « chargement symbolique ». Un peu comme avec nos smartphones que nous vénérons au point de les protéger et de les caresser sans parler que nous les abreuvons en permanence d'électricité afin qu'ils ne s'éteignent jamais et restent toujours connectés.

Dans quelques semaines s'ouvrira au Musée du quai Branly à Paris, l'exposition « Anting-Anting, « L'âme secrète des Philippins»[6]. On découvrira que ces objets, les anting-anting, sous leur apparence rudimentaire car constitués de laiton, cuivre, bois ou os jouent le rôle de puissants talismans. Portés en permanence sur soi, et ayant pour vertu de protéger la personne en la rendant invincible, ces objets fétiches permettent de procurer aux Philippins, richesse, amour et pouvoir. Exactement le même rôle que l'on a confié à nos smartphones, ces « chapelets » des temps modernes censés, eux aussi, nous relier aux autres et à l'invisible.

Demain, nous serons l'interface

Ce culte du smartphone disparaîtra-t-il un jour prochain ? Si pour l'instant nous en sommes loin, il n'empêche que la technologie pourrait réussir peu à faire disparaître la machine. Via les interfaces dites « émotionnelles », de nombreuses recherches sont en cours pour que les connexions au réseau ne soit plus seulement l'apanage d'objets « classiques » tels que les smartphones. La technologie que nous porterons saura percevoir nos émotions et nos humeurs à partir de nos gestes, voix ou encore de nos comportements. Nous vivrons alors dans un monde technologiquement ubiquitaire où nous deviendrons nous-mêmes l'interface technologique. Nous n'aurons alors plus besoin de ces téléphones dits « intelligents » car la technologie nous aura alors transformés en humains augmentés, forme ultime d'objets de culte.

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NOTES

[1] https://www.mwcbarcelona.com/

[2] https://www.zdnet.fr/actualites/chiffres-cles-les-ventes-de-mobiles-et-de-smartphones-39789928.htm

[3] https://www.mediametrie.fr/fr/lannee-internet-2018

[4] https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01119075/document

[5] Jean d'Ormesson, « Un jour je m'en irai sans avoir tout dit » Robert Laffont, 2013.

[6] http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/anting-anting-38066/

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Commentaires
a écrit le 22/02/2019 à 20:26 :
C’est un paradoxe entre virtuel ( immatériel , absence, invisible )& réalité( matière , couleur , présence )
La sécurité est dans « le dosage «  ( besoin= utilité)mais la dépendance existe surtout pour les plus jeunes
Toutes les connexions ne sont pas saines.
Il y a des avantages mais aussi des inconvénients dans cet objet outil-culte symbolique.
a écrit le 22/02/2019 à 19:16 :
Des instruments qui pourraient permettre d'augmenter la démocratie sont détournés afin d'avilir ceux qui l'utilisent! Le R.I.C. ou la rue!

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