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Bercy, ce Titanic qui regarde l'iceberg en chantant

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 28 septembre 2024 à 06:00 - Mis à jour le 28 septembre 2024 à 06:43

Photo d'illustration

Photo d'illustration

Abdul Saboor

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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VOTRE TRIBUNE DE LA SEMAINE. Dégradée comme jamais, la dette française rejoint les mêmes niveaux de taux d'intérêt que celle des pays du Sud de l'Europe. Cette fois, c'est très grave, docteur Barnier !

Octobre noir en vue pour la dette française alors que nos taux d'emprunt deviennent parmi les plus élevés au sein des « pays du club Med », ce groupe de pays méditerranéens autrefois qualifiés ainsi par les pays dits « frugaux », l'Allemagne en tête.

Cette semaine, c'est du jamais-vu, on a vu la France s'endetter plus cher que la Grèce à six mois et voir ses taux à cinq ans s'envoler au-dessus de ceux de la dette hellénique, en quasi faillite il y a dix ans. Après le Portugal, nos taux à dix ans ont dépassé ceux de l'Espagne. Pour rappel, l'agence France Trésor, chargée de placer notre dette auprès des investisseurs mondiaux, doit lever 285 milliards d'euros à moyen et long terme cette année et s'apprête à annoncer un programme d'emprunts de plus de 300 milliards l'an prochain.

Autant dire que la dégradation de l'opinion des marchés financiers sur la qualité de notre dette tombe au plus mal, même si, c'est la seule bonne nouvelle, la baisse de l'inflation en zone euro nous permet de ralentir l'impact sur les charges de la dette avec des taux obligataires encore raisonnables. Mais pour combien de temps encore ?

Tic-tac, tic-tac, c'est un peu la fable de la cigale et de la fourmi avec l'approche d'un hiver budgétaire et fiscal sans précédent depuis le tournant de la rigueur de 1983. « Et bien, dansez maintenant », petits Français, nous avertissent les marchés et les agences de notation, comme une corde de rappel pour mettre fin au « quoi qu'il en coûte » des années « cigales » que nous venons de traverser. Cette tension sur notre dette ne fait que révéler la nouvelle réalité découverte par les marchés, celle d'une France « ingouvernable », sans majorité, soumise aux caprices des deux extrêmes et dont le destin repose dans le gouvernement le plus faible politiquement de la Vème République.

Face à cette dette vertigineuse, dont l'Insee vient de nous apprendre qu'elle a encore augmenté pour atteindre 112% du PIB, la probabilité est très grande que la note de la France soit à nouveau dégradée le 25 octobre prochain par l'agence Moody's. Si tel est le cas, cette mauvaise note risque cette fois d'avoir un impact réel sur le pourcentage de détention de la dette française dans les portefeuilles obligataires des fonds de pension qui en contrepartie exigeront sans doute une prime de risque plus élevée encore que les 80/90 points de base actuels.

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A Bercy, les deux ministres chargés du redressement, Antoine Armand à l'Économie et Laurent Saint Martin au Budget se retrouvent un peu comme les pilotes du Titanic au moment de découvrir qu'ils foncent vers l'iceberg. Ont-ils encore une chance de l'éviter ?

On en saura plus avec le discours de politique générale que prononce ce mardi le Premier ministre Michel Barnier, qui se présente aux Français avec un avantage sur son prédécesseur, celui de pouvoir « dire la vérité » sur la dette et sur ce qui nous attend pour tenter d'éviter la crise financière qui vient. Ce « moment Raymond Barre » comme le décrivent ses communicants va imposer des choix sévères sur la dépense publique et sur les impôts. Les lois de programmation pluriannuelles vont passer non pas au rabot, mais à la tronçonneuse, avec le risque de remettre en cause certaines politiques publiques comme celles dédiées à la transition écologique, comme le dénonce le Haut Conseil pour le Climat.

Alors que notre déficit va dépasser cette année les 6% du PIB, soit 1 point de plus que prévu et pourrait culminer à 6,5% si rien n'est fait en 2025, l'économiste Patrick Artus prévient, dans un entretien avec La Tribune, que contrairement aux autres pays européens comme l'Espagne ou l'Italie, l'ajustement budgétaire va se faire en France « dans la douleur ». Et il avertit : les marchés sont encore relativement indulgents dans leur jugement mais pourraient déchaîner la foudre contre nous si jamais la réforme des retraites était abandonnée.

Dans ce contexte, le concours Lépine fiscal marche à plein régime. Le Medef lui-même se dit prêt à discuter sous conditions d'une contribution exceptionnelle de solidarité mais le sujet fait débat chez les patrons dont certains considèrent que ce n'est pas au patronat de donner des verges pour se faire battre. Surtaxe d'IS sur les grandes entreprises, coup de rabot sur l'apprentissage, les allégements de charges patronales, le crédit d'impôt recherche, les pistes ne manquent pas. Mais c'est surtout la fiscalité du capital et des très hauts revenus qui va focaliser l'attention. Patrick Artus encore lui pointe quelques « anomalies fiscales françaises ». ll y a selon lui une marge de manœuvre sur le taux de taxation des personnes les plus riches, via une révision de la fiscalité des dividendes et de l'héritage. « Il y a sans doute une réflexion à avoir sur une réforme du pacte Dutreil. Le taux effectif des héritages moyen ou élevé est de 30% quand le taux des gros héritages est de seulement 10%. Cette dégressivité est choquante », estime-t-il...

D'autres propositions de grand soir fiscal fleurissent dans les think-tanks. La fondation Jean Jaurès formule des propositions que même les plus libéraux trouveront modérées face aux 101 milliards d'euros par an que l'ONG Oxfam estime possible de trouver en taxant les « superprofits » et en rétablissant l'ISF... Le couperet fiscal de Michel Barnier pour rétablir « la justice fiscale » devrait être plus raisonnable. Le locataire de Matignon a promis d'épargner « les Français qui travaillent, qui produisent ».  Est-ce que cela veut dire que les riches ne travaillent pas ? A force de jouer sur les mots, la confusion risque de tourner à la désillusion fiscale pour de nombreux contribuables.

Mais le Premier ministre va aussi avoir un moment de vérité difficile avec les collectivités locales dont les comptes se dégradent avec la mauvaise conjoncture immobilière et la hausse des faillites. Au 20ème Congrès des régions à Strasbourg, les élus ont tiré la sonnette d'alarme sur leur capacités d'investissement sous la menace des coupes de Bercy et de Bruxelles, raconte Olivier Mirguet, notre correspondant dans le Grand Est qui a couvert l'événement (Retrouvez ici les entretiens avec Carole Delga, la présidente de Régions de France et d'autres décideurs réalisés à Strasbourg cette semaine). L'heure de vérité sonne aussi pour les mécomptes de la décentralisation.

Ce qui semble certain, c'est que rien de ce qui sera proposé ne sera vraiment à la hauteur de la gravité de la situation. Comme si nous regardions l'iceberg en chantant, prêts à danser jusqu'à ce que la musique s'arrête. Ce refus de voir la vérité en face sera paradoxalement peut-être ce qui nous sauvera de la noyade. Car avec plus de 3100 milliards d'euros de dette, les épargnants français détenteurs d'une bonne partie de leur patrimoine via leurs assurance-vie, n'ont guère d'autres options, comme la Grèce et les pays du Club Med hier, que de rester dans l'euro et de prendre les mesures difficiles qui s'imposent pour retrouver le chemin d'un excédent primaire du budget, comme l'Italie a su le faire sous la double pression de Bruxelles et des marchés. A suivre...

Philippe Mabille

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