Vers une dictature financière mondiale ?

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Abdelmalek Alaoui, Editorialiste
Abdelmalek Alaoui, Editorialiste (Crédits : DR)
RUPTURE(s). Depuis la crise de 2008, la finance est régulièrement fustigée pour le rôle qui lui est attribué dans la baisse de l "économie réelle" au sein de la création de richesse mondiale. Autre reproche récurrent : sa contribution supposément déterminante dans l’accroissement des inégalités entre les 1% les plus riches et les 80% restants de la population mondiale. Bien que judicieux, ce double reproche a du mal à cristalliser pour que des mesures significatives soient prises afin de mieux réguler la finance mondiale. Est-ce le fait d’une toute-puissance des milieux financiers qui auraient orchestré leur impunité? Ou plutôt la traduction d’une impuissance chronique à trouver un système alternatif de meilleure qualité ? Il y a probablement des deux. Mais pas que.

A ceux qui pensent que la finance disposerait d'un gouvernement de l'ombre qui agirait à la manière d'une organisation secrète aussi influente que le « Spectre » de Ian Fleming dans James Bond, il est ici utile de souligner que de plus en plus de voix se font entendre pour dénoncer les dérives de la financiarisation globale et les risques qu'elle engendre.

En effet, les critiques traditionnels de la finance qu'étaient les partis situés aux périphéries et aux extrêmes des champs politiques ne sont plus les seuls à mettre en garde contre l'hyper financiarisation. La culture populaire s'y est mis également - notons le succès du film « the Big short » et des documentaires dédiés aux acteurs de la crise de 2008 - ainsi qu'un certain nombre d'économistes de tout premier plan qui voient dans l'augmentation de la part de la finance dans la production de richesse mondiale un risque de décrochage du tissu productif.

Le "Shadow Banking" en première ligne

 Le premier motif d'inquiétude est la montée en puissance considérable du « shadow banking », à savoir la "finance de l'ombre" pratiquée par des acteurs non-bancaires. Elle a dépassé les  50 000 milliards de dollars en 2019, soit près de 15% des actifs financiers mondiaux . Or, cette finance parallèle est majoritairement dominée par la Chine et par des fonds d'investissements très exposés sur les fintechs ainsi que sur les prêts à effet de levier, d'où une incapacité à chiffrer le risque y afférent. Or, paradoxalement, l'avènement de ces acteurs non bancaires est une résultante de la pression régulatrice exercée sur les banques depuis la crise financière de 2008, ainsi que des évolutions géopolitiques. D'un côté, la « compliance » est devenue l'Alpha et l'Oméga du secteur bancaire, contraignant ce dernier à désormais embaucher plus de juristes que de banquiers. De l'autre, la politique de sanctions américaine dès lors qu'une transaction est effectuée a rendu les acteurs bancaires traditionnels quasiment paranoïaques face au risque d'amendes record, favorisant l'émergence de nouveaux protagonistes pouvant s'affranchir de ce type de règles. De fait, au-delà des régulations visant à entraver les circuits de financement du terrorisme, le changement de mode de pression des USA sur ses adversaires en passant de l'affrontement armé a la pression économique avec des sanctions à l'encontre de pays tels que la Russie a obligé ces acteurs à "financiariser" et complexifier leurs circuits, contribuant à les rendre plus opaques. Des systèmes de compensation se sont mis en place, fragilisant encore plus les acteurs normés en les court-circuitant. Autre élément favorisant la progression de cette finance parallèle :  les fonds d'investissements, qui pourtant collectent de l'épargne publique, ne sont pas soumis aux mêmes règles drastiques que les banques. Ils peuvent donc investir dans des secteurs plus risqués, voire même s'affranchir de règles pourtant élémentaires.

L'on craint moins un « Krash » qu'un « Bug »

Quant à la technologie, au nom d'un idéal d'efficacité et de progrès, elle a eu des effets dévastateurs sur les circuits financiers et a accru leur fragilité. Deux évènements illustrent particulièrement cette nouvelle donne et la prééminence de la technologie sur l'économie réélle. A quelques jours d'intervalle, le monde a assisté à la réduction de moitié de la capacité de production de pétrole de l'Arabie Saoudite suite aux attaques de drones d'une partie des installations d'Aramco. En même temps, Wall Street s'alarmait d'un « bug » informatique sur le marché des prêts interbancaires américains, faisant craindre un effondrement de la bourse américaine. D'un côté, des milliards de dollars d'infrastructures utilisées chaque jour pour produire de l'énergie ont été anéantis, de l'autre, un ordinateur est devenu fou. Le verdict est sans appel : dans un cas, la bourse de Ryad a chuté de 3 points. De l'autre, les taux d'intérêt des prêts interbancaire a été multiplié par 5 en une journée, pour se fixer à près de 10%, soit l'antichambre de l'apocalypse financière.

En bref, l'on craint moins aujourd'hui un « Krash » qu'un « Bug », ce qui signifie que la prochaine récession pourrait être totalement déconnectée de l'activité humaine. A l'image de la voiture autonome qui confondrait une ombre avec un humain et causerait un accident mortel, les algorithmes de la finance peuvent mal interpréter une ou plusieurs données et entrainer une cascade d'évènements terribles, une réaction en chaine qui assècherait l'accès aux liquidités.

Dans ce contexte, le ré ancrage de la finance dans l'économie réelle est inévitable Ceci d'autant plus que la contrainte climatique, qui est au coeur de l'actualité, devra nécessairement faire monter en puissance les instruments financiers qui contraindront les acteurs a être plus vertueux. Or, le retour au-devant de la scène du pétrole a un moment ou les énergies renouvelables ou alternatives progressent moins vite que prévu vient ajouter à la complexité de ce calendrier.

La conjonction de ces éléments peut entrainer, à terme, la pire des dictatures sur le plan mondial. Celle d'une finance invisible, désincarnée, s'appuyant sur une technologie débridée et un environnement juridique de plus en plus complexe. A l'image du combat des Horaces et des Curiaces, s'ouvre donc une séquence fondamentale dans l'histoire de l'humanité où il nous faudra faire des choix douloureux. L'objectif ici n'est plus de réguler la finance - elle avance trop vite pour les législateurs- mais d'en réduire de manière drastique l'importance afin de replacer l'économie réelle au cœur du tissu productif.

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a écrit le 08/10/2019 à 19:32 :
La dictature de l'écologie, qui semble devoir reprendre le flambeau du défunt et non regretté communisme et semble en mesure de commettre les mêmes monstruosités est bien plus à redouter que la dictature de la finance.
a écrit le 26/09/2019 à 1:25 :
C'est bien joli comme démonstration de 3ème Cycle, mais à qui la faute tout ce désordre ???: Je dirais la faute à Donald TRUMP qui s'est donné pour mission d'éliminer le US$ de sa position Monopolistique... or le besoin rendant l'homme ingénieux, les ceusses qui ont été ciblé par TRUMP ont développé leurs "shadow banking" , pour aggraver la chute de l'Empire du Mal...le pire c'est que personne n'ose le dire à TRUMP pourtant rempli de bonnes intentions à l'égard des ploucs qui l'ont élu et du Monde-Capitaliste-Obéissant...!!!
Dans cette optique on peut affirmer que TRUMP est le Gorbatchev de l'Empire du Mal, et qu'il libère la Finance de l'activité humaine... Donc si la finance finit par ne plus avoir de prise sur l'activité humaine, c'est que nous sommes revenus à la case du Tout Communisme Pour Tous..., Russie et Chine ont donc plusieurs coups d'avance sur l'Occident-Encore-Capitaliste...Gageons que TRUMP finira par appuyer sur le bouton rouge de la finance, pour nous amener à ce Communisme Pour Tous... !!!
a écrit le 24/09/2019 à 21:53 :
Article illisible tellement la pub est présente...
Du coup , on ne lit pas l'article, on ne s'abonne pas et on ne regarde pas la pub qui nous agresse...c'est le but?
Réponse de le 26/09/2019 à 1:33 :
la solution:
lisez votre article sur un PC \ windows 7 ou 10, plutôt que sur un Smartphone\Android...!!!
a écrit le 24/09/2019 à 12:03 :
La finance n'existe que parce que j'y crois, ce n'est qu'une religion!
a écrit le 24/09/2019 à 9:44 :
Excellent article, c'est une analyse que je n'ai jamais lu ni entendu ailleurs il faut quand même un cerveau remarquable pour aller jusque là, chapeau bas !

"En bref, l'on craint moins aujourd'hui un « Krash » qu'un « Bug »"

Avec la copulation entre politiciens et marchés financiers le "Krash" n'étant plus un problème il est évident que de maintenir cette fausseté économique, cette triche permanente condamnée à s’accentuer car les faits qui comme tout le monde sait sont têtus, s'empilent, peut tout faire buguer.

Un article à faire lire par tous les étudiants européens si on veut un jour ne pas se réveiller dans un monde cauchemardesque comme notre oligarchie financière nous promet de part ce comportement entièrement irresponsable.

Plus on possède et plus on est possédé, les méchants imaginés par les auteurs de SF ont tous plus ou moins une âme, ce qui les rend souvent intéressant au moins on peut souvent s'identifier à eux en partie, là nos "méchants" actuels sont totalement lobotomisés par leur vénalité et cassent tout pour pallier au final à leur unique mais gigantesque peur.

Au secours.

"LE DANGER DE LA RICHESSE:Seul devrait posséder celui qui a de l'esprit: autrement, la fortune est un danger public. Car celui qui possède, lorsqu'il ne s'entend pas à utiliser les loisirs que lui donne la fortune, continuera toujours à vouloir acquérir du bien: cette aspiration sera son amusement, sa ruse de guerre dans la lutte avec l'ennui. C'est ainsi que la modeste aisance, qui suffirait à l'homme intellectuel, se transforme en véritable richesse, résultat trompeur de dépendance et de pauvreté intellectuelles. Cependant, le riche apparaît tout autrement que pourrait le faire attendre son origine misérable, car il peut prendre le masque de la culture et de l'art: il peut acheter ce masque. Par là il éveille l'envie des plus pauvres et des illettrés - qui jalousent en somme toujours l"éducation et qui ne voient pas que celle-ci n'est qu'un masque - et il prépare ainsi peu à peu un bouleversement social : car la brutalité sous un vernis de luxe, la vantardise comédien, par quoi le riche fait étalage de ses "jouissance de civilisé" évoquent, chez le pauvre, l'idée que l'argent seul importe, - tandis qu'en réalité, si l'argent importe quelque peu, l'esprit importe bien davantage.» Nietzsche
Réponse de le 24/09/2019 à 22:22 :
Cet éditorial est très intéressant (encore que je reste un peu sur ma faim, le lien entre le bug informatique et un effondrement qui s'en suivrait n'est pas suffisamment démontré ou explicité). Mais votre commentaire... chapeau!
Il est assez rare d'en lire avec de telles références.
Réponse de le 25/09/2019 à 9:34 :
Excellente analyse psychosociologique. En moins de 50 ans, nous sommes passés de riches majoritairement intelligents, et grands entrepreneur dont le plus riche pesait 45 milliards. Ils étaient les plus grands employeurs aussi. Aujourd'hui le plus riche (la famille royale d'Angleterre avec une fortune estimée à 73 trillon de dollars, soit 2000 fois plus en 50 ans, bill Gates de 1000$ à plus de mille milliards, tout en réduisant le nombre d'employés et en investissant massivement dans l'armement et l'agro-chimie, etc, avec sa vitrine minable de développement pour l'humanité et les pays en voie de développement. Le monde qui arrive sera d'une violence inouïe. Depuis 1996 ils préparent et formatent les enfants à la violence, la frustration de l'ignorance formatée scolairement, et à une tyrannie de la "liberté totale".
L'humain ne trouve sa liberté qu'à travers le savoir, le savoir faire et le savoir être. 90% de la population n'a droit qu'au savoir qui sert er servira ces oligarques mafieux

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