Quelle stratégie pour renforcer l'influence de la France dans l'UE  ? (5/5)

Le groupe de réflexions Mars a proposé une étude en cinq volets sur l'influence française dans l'Union européenne que La Tribune a publié tout au long de cette semaine. Cinquième et dernier volet : quelle stratégie pour renforcer l'influence de la France dans l'UE ?
L'élaboration d'une véritable stratégie d'influence française au sein de l'UE implique d'abandonner les schémas mentaux acquis depuis trente ans et le traité de Maastricht (Le groupe Mars)
"L'élaboration d'une véritable stratégie d'influence française au sein de l'UE implique d'abandonner les schémas mentaux acquis depuis trente ans et le traité de Maastricht" (Le groupe Mars) (Crédits : Hannibal Hanschke)

Membre fondateur de l'Union européenne, la France est aujourd'hui le pays qui perd le plus dans tous les compartiments du jeu de la puissance et de l'influence en Europe. Après avoir illustré ce constat dans les quatre tribunes précédentes, le groupe MARS termine sa réflexion en formulant quelques propositions en matière de lobbying européen. En règle générale, vu de Bruxelles, Paris donne un sentiment d'absence sur les dossiers ou de blocages à retardement. Afin d'éviter cela à l'avenir, il s'agirait de :

  • effectuer une veille très en amont ;
  • construire un message par dossier ;
  • comprendre les processus de décision ;
  • maîtriser des outils et techniques de lobbying ;
  • rechercher des alliances et négocier les dossiers entre eux ;
  • disposer de relais pour valoriser un message.

La réalisation de ces objectifs invite à élaborer d'un plan d'action par thème assorti d'un calendrier précis. Pour la nouvelle revue nationale stratégique (§91), il s'agit d'une « politique globale conduite et coordonnée au niveau interministériel » (...) qui « induit aussi la connaissance des leviers d'influence déployés par nos partenaires, compétiteurs et adversaires. » (§91)

Audit

En termes stratégiques, l'objectif doit être à la fois simple et clair : installer une culture plus favorable à la France au sein des institutions. Pour cela, il conviendrait de commencer par effectuer un audit d'image auprès des non-Français, mais aussi auprès des Français actifs dans les institutions, entreprises et fédérations européennes ou lobbies généralistes. Il serait également utile de questionner les experts nationaux détachés (END) et les conseillers de la « RP » (représentation permanente française auprès de l'UE) avant leur affectation à Bruxelles et à leur retour en France. Bien entendu, ces audits devront être conduits de manière à éviter la langue de bois et la présentation de critères inopérants pour juger de l'influence.

Au niveau tactique, il s'agira ensuite de peser davantage lors de l'élaboration et de l'adoption d'un texte législatif. De ce point de vue, la discussion en cours du règlement sur le futur instrument d'acquisition dont la Commission veut se doter pour acheter du matériel de guerre au nom des États constitue un cas d'école. Par la faute d'une influence en berne, la France n'obtiendra vraisemblablement pas la reconduction des critères d'éligibilité inscrits dans le règlement du fonds européen de défense (FEDef), ce qui permettra à l'UE de financer des achats d'armement auprès de fournisseurs extra-européens, au mépris du principe de préférence européenne, comme le souhaitent Allemands et Polonais, et pas qu'eux.

Enfin, il est utile de disposer également de relais d'influence aptes à effectuer un lobbying de crise dans l'urgence. Mais cela ne doit pas perturber le message porté dans le cadre du lobbying stratégique, par exemple en cas de crise ponctuelle avec un autre État membre.

Mettre en place une vraie stratégie d'influence

Une véritable stratégie d'influence aura dorénavant pour principe de négocier sur tous les dossiers et de traiter les dossiers en interactions, afin de pratiquer le troc comme le font tous les autres : je te soutiens sur ce dossier, tu me soutiens sur celui-là. Il est temps d'en finir avec une politique européenne de la France qui considère nos intérêts nationaux comme la variable d'ajustement permettant de faire adopter les textes législatifs européens.

Évidemment, cette nouvelle manière de faire exigera de la RP beaucoup plus d'engagement : travailler les dossiers avec des panels issus de différentes sphères de responsabilité et d'influence ; réunir des conseillers de la RP, des assistants du Parlement européen et des lobbyistes par thème précis ; développer les contacts informels avec des fonctionnaires des institutions ; confronter davantage nos vues avec celles des autres nationalités ; enfin être plus fermes dans les négociations ! La RP objectera : tout cela est déjà fait. Ah bon, alors, pourquoi est-ce si peu efficace ? Par exemple, les notes produites par le SGAE sont souvent utiles et bien conçues, mais elles ne sont pas suffisamment exploitées par la RP, en tout cas pas efficacement.

Vis-à-vis du Parlement, une présence qualitative accrue est indispensable. Soyons francs : les députés européens élus en France ne travaillent pas, en tout cas pas utilement pour leurs électeurs. Ce n'est pas entièrement de leur faute : leur élection sert de défouloir à un électorat frustré de n'être pas représenté au Parlement français. Le manque de démocratie en France se traduit par une stérilisation de l'influence française à Bruxelles et ... Strasbourg. Compte tenu des faiblesses de la présence française au Parlement, il est nécessaire d'y porter plus d'attention. Le Parlement est maître de son ordre du jour et il influence considérablement la Commission européenne via les questions écrites, les rapports d'initiative, et surtout le redouté contrôle budgétaire. Sa dangerosité rend nécessaire la mise en place de contre-feux, sur le modèle historique de la crise de la vache folle que le lobbying britannique est parvenu à transformer il y a 25 ans en paranoïa anti-fraude.

Enfin, concernant le processus législatif européen, il ne suffit pas de l'accompagner, il convient de faire périodiquement non seulement le bilan des textes en vue d'en préparer, anticiper ou initier les futures évolutions, mais aussi d'évaluer la capacité des intervenants français à défendre nos positions et d'en tirer les conséquences. Dans les institutions il est « grossier » d'être « contre », tout le monde est toujours « pour » afin de mieux orienter les politiques européennes. Mais cela requiert de l'habileté. Être affecté à la RP ne doit plus être une rente ou une sinécure, mais un tremplin pour un avancement de carrière dans l'administration française.

Réseau interinstitutionnel

Par ailleurs, il est essentiel de disposer d'un réseau interinstitutionnel composé de différentes nationalités. Ainsi au Parlement, nous gagnerions beaucoup à travailler davantage avec les députés avec lesquels nous avons des affinités, soit politiques, soit linguistiques, soit sur la base d'intérêts communs. Cela suppose au préalable, plutôt que de défendre un introuvable « intérêt général européen », d'identifier les intérêts des autres pays et de les aider à les défendre, même « gratuitement ». Cela ne serait pas perdu, mais permettrait à terme à la France de disposer de soutiens importants et durables.

Il serait également habile de permettre à d'autres nationalités, voire à des institutions comme le Parlement, de s'approprier certains projets que la France souhaite lancer en Europe. Les probabilités de les faire aboutir seraient accrues.

Quant aux fonds européens, il s'agit de les mobiliser non seulement efficacement, mais avec efficience, c'est-à-dire à la condition que les coûts et les risques liés à leur obtention soient largement équilibrés par leur rendement à long terme. Il n'est pas question, par exemple, de mettre en péril l'avance technologique de l'industrie de défense française pour récupérer des financements européens que le système d'audit est de toute façon en mesure de nous obliger à rembourser un jour ou l'autre.

En revanche, le montage des consortiums en matière de recherche offre une opportunité unique de développer des réseaux scientifiques et techniques entre industriels « transfrontières », ce qui est extrêmement bénéfique pour l'autonomie stratégique européenne. Dans la recherche de partenaires, les industriels français ont souvent intérêt à ne pas apparaître en première ligne, le travail de coordination étant de toute façon ingrat et potentiellement risqué en termes financiers.

Changer nos schémas mentaux

Au total, l'élaboration d'une véritable stratégie d'influence française au sein de l'UE implique d'abandonner les schémas mentaux acquis depuis trente ans et le traité de Maastricht. La croyance quasi superstitieuse (au point d'y placer notre « espérance », c'est-à-dire notre foi dans un avenir meilleur !) dans la « construction européenne » s'est substituée chez de nombreux déçus du marxisme à l'attente du Grand Soir. À l'instar d'autres religions séculières du XXe siècle, cette croyance s'est révélée aussi toxique qu'un poison à diffusion lente qui a inhibé notre capacité d'action jusqu'à la défense de nos intérêts nationaux, pour ne rien dire d'une lutte des classes sournoise qui a organisé la désindustrialisation de notre pays et la stagnation du pouvoir d'achat des couches populaires, toujours au nom d'un « intérêt général européen » qui serait l'alpha et l'oméga de notre vision de l'avenir !

La priorité est donc d'abandonner ces schémas mentaux toxiques et d'envisager avec réalisme le cadre européen dans lequel se situe l'action politique. Cela commence par une action de communication en France sur ce qu'est en réalité l'Union européenne, ni plus ni moins qu'une sorte de FIFA (Fédération Internationale de Football Association) : un cadre juridique organisant la compétition économique en distribuant des subventions. C'est à la fois un arbitre et un tiroir-caisse à finalité de verrouillage juridique au service des États les mieux organisés. C'est en tout cas ainsi que la voient les autres États membres. Il est temps que les yeux des Français se dessillent. La solution n'est pas de quitter l'UE, parce que de toute façon, « c'est là que ça se passe » (qui veut quitter la FIFA ?), mais d'en comprendre le fonctionnement et la logique intrinsèque pour mieux y faire prévaloir ses intérêts.

Une fois réalisée cette prise de conscience, il conviendra de s'intéresser non plus aux grandes constructions théoriques, mais aux projets concrets et aux conséquences concrètes des évolutions législatives en cours et à venir. En un mot, être moins défensif et plus proactif, parce que les normes élaborées par la législation européenne et ses instruments de financement s'imposeront à nous quoi qu'il arrive, via le marché intérieur.

Cela suppose également que la RP ne soit plus uniquement une courroie de transmission de la communication institutionnelle (pour glorifier « tout ce que l'Europe fait pour nous »), mais un outil d'influence où l'intelligence économique et le lobbying ne soit plus considérés avec suspicion, mais au contraire des modes d'action au quotidien au service des intérêts français.

Sortir les questions européennes du Quai d'Orsay

Sans doute faudrait-il sortir les questions européennes de la dépendance au Quai d'Orsay. Faire du ministère chargé de l'Europe un ministère de plein exercice, ou rattaché au Premier ministre, favoriserait cette transformation. Pourquoi d'ailleurs ne pas nommer un vrai politique à la fonction de RP plutôt qu'un ambassadeur ? L'échec de notre RP à se faire nommer secrétaire général de la Commission (une ressortissante franco-suisse lui ayant été préféré) est révélateur à la fois de notre perte d'influence et des risques de confier la RP à un fonctionnaire qui attend un avancement dans les services de l'UE.

La RP devrait se voir comme la tête de réseau de l'influence française à Bruxelles. C'est à elle par exemple de réunir les fonctionnaires européens de nationalité française sans tenir compte des différences de grades et de fonctions, afin d'échapper aux rivalités de carrière. Plus encore, chaque contractuel en poste à la Commission ou au Parlement devrait en fin de contrat se voir proposer de partager son réseau et son expérience avant que son expérience soit perdue pour la République. Plus généralement, la RP doit aussi devenir davantage un espace de convivialité où sont organisés des évènements permettant d'animer un réseau de façon subtile et détendue. Un déjeuner de travail avec des non-Français n'est pas non plus du temps perdu. Enfin, l'usage des réseaux sociaux et autres médias ne doivent pas être négligé pour contrebalancer l'influence de tout ce qui s'écrit en anglais dans l'UE, sans pour autant exclure ni de diffuser en anglais et dans d'autres langues nos propres messages ni d'agir avec autorité dans les institutions européennes pour défendre la langue française.

Anticiper les risques et les opportunités

En résumé, le plus important est d'anticiper les risques et les opportunités, construire des alliances de circonstance et communiquer dans le sens de la défense de nos intérêts.

En procédant ainsi, la politique française dans l'UE serait à la fois plus lisible (tout le monde comprend quand on agit dans nos intérêts) et plus efficace. Nos partenaires nous en seraient reconnaissants, car c'est le meilleur moyen de garantir à long terme un fonctionnement équilibré des institutions et instruments de l'UE, la France ne pouvant pas se transformer en « trou noir » sans précipiter dans sa chute tout l'acquis européen depuis 65 ans.

Regagner en influence dans l'UE suppose de sortir du déni et des illusions françaises pour considérer l'UE pour ce qu'elle est en réalité.

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Lire ou relire les quatre premiers volets de cette étude de Mars :

Comment les Français financent l'effort de guerre polonais et l'industrie de défense extra-européenne

De quoi la France bénéficie-t-elle en « juste retour » de sa générosité envers l'Union européenne ?

La France, seul pays à s'enfoncer dans un déficit commercial abyssal avec ses partenaires de l'UE

Comment la France sous-exploite le levier d'influence des RH à Bruxelles

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(*) Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Commentaires 11
à écrit le 20/11/2022 à 12:05
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D'accord sur l'Europe comme tiroir-caisse. Pour retrouver de l'influence la première condition est de devenir un pays compétitif avec une balance commerciale au moins à l'équilibre. Le seul moment où la France a été à la pointe de l'innovation c'est...

à écrit le 19/11/2022 à 9:30
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Quel est le projet de l'UE?

à écrit le 19/11/2022 à 9:28
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Un pays qui n'est pas souverain ne peu avoir d'influence. Tous les pays européens sont trop dépendant du reste du monde pour pouvoir influencer qui que ce soit. La france n'a plus de souveraineté technologique, industrielle, économique, financière, e...

à écrit le 18/11/2022 à 17:26
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Bonjour, Avant toute chose, ils faudrait que le président est les parlementaires européens français soit porteurs d'un même son de cloche... Que les sujets soit débattu en France et que le peuple se soit exprimé sur le sujets... Avant de vouloir u...

à écrit le 18/11/2022 à 15:57
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C'est comme une équipe de sport, si elle gagne elle donne envie de l'imiter, si elle perd on n'en parele pas. Donc la France qui perd dans tous les domaines: économique, industrie, exportations, endettement, déclassement (de la 5ème à la 7ème place) ...

le 19/11/2022 à 8:58
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apres le textile , la metalurgie l'automobile ,le nucleaire la france decide pour faire plaisir aux ecolos de saborder son secteur aeronautique le fleuron de la technologie francaise et apres il n'y aura plus rien de francais et tous sans exiger ...

à écrit le 18/11/2022 à 10:55
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Arrêter la com. et être enfin efficaces, gérer nos budgets, cesser le nombrilisme??

à écrit le 18/11/2022 à 8:39
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Dire "Non" à l'uniformisation sur la base du plus petit dénominateur commun qui tire tout le monde vers le bas !

à écrit le 18/11/2022 à 8:35
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LE problème majeur, depuis sa création au final, c'est que si nous autres français nous mettons en avant comme il nous serait faciel de le faire, surtout au milieu de cette pensée nihiliste néolibérale difficiliment dissociable du fascisme, de part n...

le 20/11/2022 à 12:52
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Le fascisme est un sous-produit du socialisme. Seule l'idéologie de l'état fort et interventionniste peut ouvrir la porte au totalitarisme

à écrit le 18/11/2022 à 7:53
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bla, bla, bla. La France est en voie d'extinction.

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