"L'association devrait être au coeur des politiques visant à dépasser crise"

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Le monde d'après, par Roger Sue, sociologue et professeur à l'université Paris-Descartes.

On parle beaucoup de désagrégation du lien social et d'un collectif menacé. Or vous semblez vouloir nous prouver le contraire ?

Cela peut paraître une provocation mais, oui, jamais notre lien social n'a été aussi fort. J'en veux pour preuve l'émergence d'une société de la connaissance dans laquelle l'essentiel de nos savoirs vient de nos contacts entre les uns et les autres. C'est par l'immatériel que nos sociétés vont se développer économiquement et socialement. Non simplement par la connaissance de soi, qui n'est pas nouvelle, mais par une transformation générale de notre rapport au monde, à nous-mêmes, aux autres, et à notre environnement. La crise financière résonne comme une sorte d'ultime avertissement avant liquidation d'un système en faillite. La croissance continue des dépenses publiques depuis les années 1970 et l'endettement public massif d'aujourd'hui sont les révélateurs de cette nouvelle économie des connaissances, caractérisée par l'emprise croissante du social sur l'économique et par la prépondérance du capital humain (éducation, formation, santé, action sociale, lien social) qu'on ne sait pas gérer. La crise ne résulte donc pas seulement des défaillances d'un vieux monde qui se meurt mais aussi d'un nouveau monde qui tarde à s'imposer, faute d'un mode d'emploi adapté.

Ce nouveau monde que vous nommez la société de la connaissance, quel en est son contour ? Existe-t-elle déjà ?

Curieusement l'économie, ou plus exactement l'entreprise, découvre l'individu. Non pas le bon vieil « homo oeconomicus » qui n'est que l'individu abstrait, au comportement « rationnel » et donc prévisible, mais l'individu dans sa singularité, qui contribue à la créativité et au développement. D'ailleurs, la plupart des DRH en conviennent : le diplôme est une facilité de sélection des candidats, nullement une assurance de réussite, laquelle dépend désormais davantage des aptitudes personnelles et des capacités d'adaptation et d'implication dans le milieu professionnel. Contrairement au discours ambiant, la société de la connaissance ne se résume donc pas à une élévation des niveaux de diplômes plutôt contre-productifs dans une économie fondée sur l'originalité et la créativité et sur la capacité de chaque individu à réaliser et à se réaliser. La plus-value devient culturelle, immatérielle, alors qu'elle était exclusivement matérielle. De même, la connaissance n'est plus seulement scientifique mais également émotionnelle, sensible, artistique. Si la connaissance formelle progresse, la connaissance informelle explose. C'est la multiplicité qui fonde la société et non l'ordre par le haut ou un savoir absolu.

Que veut dire travailler dans le type d'économie vers laquelle nous nous dirigeons ?

C'est moins exécuter, reproduire, que littéralement produire de nouveaux agencements, de nouvelles façons de faire ou de nouveaux biens en mobilisant des compétences qui elles-mêmes doivent constamment évoluer. Résultat, l'individu est le plus souvent renvoyé à lui-même, sommé de cultiver sa propre « employabilité » dans son temps personnel, par les vertus d'un environnement plus intelligent, plus dense en informations, en réseaux sociaux et en loisirs. Cela signifie que la matière humaine, et non plus simplement l'information, devient la matière première, l'objet même de la production. Mais cela signifie aussi que le gage de la future production de richesse se trouve dans la valorisation du capital humain, la santé, le développement des capacités d'ensemble de chacun. Cette connaissance en libre-service ne va cependant pas sans inconvénients : elle renforce les inégalités sociales et les écarts culturels, sans être incitative pour le plus grand nombre. La production de l'individu au coeur de l'économie paraît à la fois faiblement et inégalement promue.

Quel levier voyez-vous alors pour favoriser un développement à la fois individuel et collectif du capital humain ?

Celui du monde associatif en pleine ascension. Non par philanthropie mais parce qu'il se révèle particulièrement performant. Il y a là un gisement majeur des fameuses compétences transversales et individuelles requises par les entreprises. Peter Drucker disait il y a déjà vingt ans : « Vous voulez que votre entreprise réussisse ? Traitez-la sur le mode associatif ! » C'est aussi le moyen de faire société autour de causes communes, passer de l'intérêt général vers le bien commun. Je m'étonne que l'association, qui jouit d'un fort plébiscite dans l'opinion publique et d'une réelle dynamique socio-économique, ne soit pas au coeur des politiques et des débats publics visant à dépasser la crise. Sa grande faiblesse se trouve dans l'incapacité du mouvement, pour l'instant, à se constituer en acteur politique en rapport avec son poids réel dans la société. Mais, si la société civile ne trouve pas rapidement les moyens d'intervenir sur elle-même, notamment par les associations, pour répondre à cette montée du « social », on suscitera tout à la fois mécontentement, sentiment d'appauvrissement, accroissement des inégalités et sous-développement économique. C'est déjà le cas.

Quel défi nous attend ?

Il est très clair : comment produire des biens sociaux ou « communs » en quantité croissante sans augmenter démesurément les prélèvements sociaux et fiscaux et sans opérer de transfert massifs vers le marché ? Le déplacement du centre de gravité de l'économie vers la protection de la personne et l'intervention sociale pose évidemment des questions d'une portée considérable. Comment en faire un pôle de stabilité et de sécurité financière que le travail, l'entreprise et le secteur marchand ne sont plus capables d'assurer ? Quelles incidences pour les entreprises confrontées à des salariés de plus en plus conscients de leur valeur ajoutée ? Comment évaluer les conséquences de cette mise en association de la société ? Elle aura des répercussions sur le rapport privé-public, sur la détermination de l'intérêt général, sur la représentation de la société civile organisée que n'assurent plus les syndicats, sur le mode de décisions politiques et donc sur ses mécanismes institutionnels. Ce que les économies et les gouvernements ne savent pas gérer, c'est quand le social devient le coeur du sujet. C'est bien un nouveau type d'organisation socio-politique qui se profile, un nouveau rapport de l'individu à son environnement. Il s'agit moins de penser la démocratisation du savoir que de poser les conditions d'un savoir démocratique dans une société plus « associationniste ».

 

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Commentaires
a écrit le 27/12/2011 à 8:21 :
Selon les derniers chiffres en ma possession ( 2006 ) il y aurait 1 million d' associations . Cela me parait beaucoup .
Je ne peux m' empêcher de me poser la question : combien sont réellement actives ? Combien ne sont que des attrape-subventions ?
a écrit le 27/12/2011 à 0:54 :
je suis consterné par ce que je lis..les auteurs que j'accrédite n'ayant de cesse de fustiger le pourrissement par l'associatif !!!!

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