A quoi sert l'Europe ?

 |   |  1159  mots
Harold James. Copyright Project Syndicate
Harold James. Copyright Project Syndicate (Crédits : Project Syndicate)
Harold James, professeur d'Histoire et des Affaires internationales à l'Université de Princeton et professeur de l'Histoire à l'Institut universitaire européen de Florence, a publié récemment : "Making the European Monetary Union : The Role of the Committee of Central Bank Governors and the Origins of the European Central Bank" (The Belknap Press).

Quel est l'objet de l'Europe ? La menace d'une désintégration explosive de la zone euro (et avec elle de l'Union européenne (UE)) s'estompe. Mais le résultat confus des récentes élections législatives en Italie, avec un Sénat dominé par un parti qui a fait campagne sur une plate-forme anti-UE et une majorité pro-européenne à la Chambre des députés, a relancé le débat de fond sur le but de l'intégration européenne.

Les Européens ont du mal à trouver une manière positive de décrire l'exercice dans lequel ils se sont engagés au cours des six dernières décennies. Une interprétation commune est que l'intégration rend les gens plus riches. L'unité est censée être un fondement pour la prospérité. Le Marché Commun a été défendu dès le départ en termes de bénéfices qui résulteraient de l'accroissement des échanges. Le cas de l'intégration du marché des capitaux, puis pour une monnaie unique, a été similaire.

Tout cela rappelle certains arguments puissants, avancés au XIXe siècle à propos de l'intégration nationale et de l'unification. En particulier, les deux pays dont les problèmes ont conduit en grande partie au besoin d'intégration européenne au XXe siècle, l'Allemagne et l'Italie, ont été culturellement et politiquement très différents. Dans les deux pays, au début du XIXe siècle, le nationalisme romantique a cédé la place à une obsession sérieuse dotée de moyens économiques après les révolutions manquées de 1848.

L'influent journaliste allemand Ludwig von Rochau, qui a inventé le terme « Realpolitik », a décrit le nouvel état d'esprit allemand à la veille de la dernière guerre d'unification d'Otto von Bismarck. L'unité allemande n'était pas une affaire de c?ur ; c'était « une banale transaction commerciale, dans laquelle personne ne devait être perdant, mais où chacun devait prendre autant qu'ils le pouvait pour soi-même. »

Les Italiens ont partagé la même croyance après la désillusion de 1848. Le patriotisme a pu créer des opportunités. Le grand homme d'Etat libéral florentin Bettino Ricasoli a conclu que la Toscane était tout simplement financièrement non viable par elle-même.

Cette sorte de nationalisme économique en Allemagne et en Italie a brièvement produit des coalitions d'intérêts qui ont soutenu la volonté d'unification nationale sous Bismarck et Cavour. Mais la crédibilité du projet national a paru s'écrouler lorsque la croissance a échoué, conduisant à l'émergence de mouvements qui défendaient l'affirmation brutale, agressive et violente d'une identité culturelle.

Mario Monti est le descendant du XXIe siècle de ces patriotes du XIXe siècle qui ont plaidé pour la nécessité économique de l'unité nationale. Aujourd'hui, c'est l'unité européenne qui est nécessaire pour des raisons économiques. Cette vision de l'Europe n'est pas idéaliste, elle est simplement soucieuse de la façon dont l'européanisation peut être bénéfique pour les Italiens. Et comme son précurseur du XIXe siècle, elle est vulnérable à de sérieux revers, particulièrement quand cela ne semble apporter que douleur et souffrance.

En effet, lorsque les Européens d'aujourd'hui scrutent l'avenir, ils ne voient que la récession prolongée et l'austérité. L'Europe ne signifie rien en dehors du sacrifice : les Européens du Nord paient pour les malheurs des Européens du Sud par le biais d'importants transferts, ou les Européens du Sud remboursent des niveaux d'endettement onéreux, voire impossibles.

Une variante de l'argument économique pour l'unité européenne est la prétention qu'une meilleure intégration facilite le financement de la dette, parce que les taux d'intérêt sont plus bas. Une réduction des coûts du crédit a constitué un argument puissant dans les années 1990 pour que les gouvernements européens du Sud rejoignent l'union monétaire. Mais les coûts d'entrée dans un environnement non-défaillant sont élevés.

Ici, un autre parallèle historique est utile. La France de l'Ancien Régime a imposé à plusieurs reprises une semi-faillite à ses créanciers en réduisant les taux d'intérêt et en prolongeant les échéances. Dans les années 1780, un nouveau consensus a émergé contre de telles mesures. Mais l'impossibilité d'augmenter les recettes a alors déclenché la Révolution française, où les révolutionnaires exigeaient des taxes et des impositions confiscatoires sur l'élite riche.

L'alternative à la réflexion sur l'intégration européenne simplement comme un moyen de générer de la richesse et de la prospérité a présenté de fréquentes analogies avec un mariage. À la fin des années 1980 par exemple, quand le Président de la Commission européenne Jacques Delors, en soulevant la perspective d'une Europe à deux vitesses, a suggéré qu'un ou deux pays pourraient avoir besoin d'un « autre type de contrat de mariage ».

L'analogie du mariage a été utilisée d'abord pour signaler que la relation européenne était exclusive. Les Européens avaient une relation unique dans laquelle personne, en particulier les Etats-Unis, ne devait intervenir. Comme Dominique Strauss-Kahn, alors ministre des Finances de la France, l'a dit en 1997 : « Les couples mariés ne veulent personne d'autre dans leur chambre. »

Mais le mariage peut être une institution lourde (ce que Strauss-Kahn sait peut-être mieux que quiconque). Le journaliste économique britannique Martin Wolf envisage l'Europe comme un mariage qui ne tient plus que par le coût élevé du divorce. D'autres le voient comme un mariage blanc.

Les v?ux traditionnels du mariage nécessitent un engagement qui lie les partenaires en dépit des circonstances changeantes : dans la richesse et dans la pauvreté, dans la maladie et dans la santé. Même si le mariage n'enrichit pas les partenaires, ils doivent encore s'en accommoder. Donc les voisins qui ont un passé belliqueux ou violent ne sont pas toujours bien avisés de se réconcilier en se mariant.

Le problème était que les Européens n'ont pas compris ce que signifiait vraiment le mariage et pourquoi ils devaient vouloir se marier. Fascinés par les promesses de bien-être matériel et de sécurité, ils ont exagéré les espérances du bonheur conjugal romantique.

L'analogie du mariage malheureux pour le malaise actuel de l'Europe, bien qu'il soit déprimant, est utile. Au moins, il dit aux Européens qu'ils ne sont pas associés les uns aux autres seulement pour des raisons matérielles. Mais jusqu'à ce que l'on en tire toutes les leçons, l'Europe doit se préparer à plus de revers et retours de bâton, ce qui signifie qu'elle doit toujours répondre à la question fondamentale : pourquoi s'afficher ensemble, en particulier à un moment où de plus en plus d'Européens choisissent de ne pas se marier du tout ?

© Project Syndicate


 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 24/03/2013 à 10:00 :
Fondamentaux de l'UE.A la creation de l'Europe les peres fondateurs ont preconnise de mutualiser les matieres premieres:charbons et aciers.Puis il y a eu laPac.Ensuite des entreprises nationales sont devenues europeenes,Eads etc.et maintenant c'est l'Euro.Mais la reusite de la monnaie commune est basee sur la convergence. Mais c'est l'echec.Solutions possibles:reevaluation des plus forts,devaluation des faibles.Cela peut se faire en se referencant avec les anciennes monnaies de chaque pays.Par ex. La Bce crerait des Euros aux profit des detenteurs de comptes des nationaux d'un pays qui voudrait reevaluer,lesAllemands par ex.Ainpsi la Bce pourrait devaluer l'Euro.Pur devalueril suffirait de referencer d'apres l'ancienne monnaie, les salaires les loyers les retraites,les remboursements d'emprunts, les impots,a lexeption des comptes en banques,les obligations,les actions.Pour les emprunts
a écrit le 23/03/2013 à 9:58 :
Pour que l'Europe serve vraiment, il faudrait qu'elle prenne en charge le régalien strict (qui coûte très cher à la France) : défense, affaires extérieures, police internationale...et laisse les états autonômes en matière économique et sociale au lieu d'inonder ceux-ci d'innombrables règlements en tout genre tous plus intrusifs les uns que les autres. Philippe Seguin avait perfaitement raison de lier ces choix économiques et sociaux à la culture d'une nation : on voit bien que les anglo-saxons, les "hanséatiques" et les méditerranéens ne partagent pas les mêmes valeurs...
a écrit le 22/03/2013 à 19:19 :
Cher Monsieur vous avez raison on ne se marie pas pour se faire cocufier en permanence, et dans le rôle de la tromperie les anglo saxons sont experts, mais les hollandais, les belgo-luxembourgeois et les allemands ne sont pas loin, on le voit encore mieux avec l'euro et ce qu'on appelle la la mondialisation des échanges, les allemands nous ont baisé avec l'euro et leur machine puissante notamment dans le secteur auto n'a qu'un seul but nous écraser faire disparaitre notre industrie, point barre. Nous sommes indécrottables chaque peuple en Europe restera égal à lui m^me, alors pourquoi rajouter des technocrates aussi imbéciles que ceux qui sévissent à Bruxelles (à moins que cela soient totalement lobbytisés). Il n'ay a pas de convergence ni fiscale ni sociale, tout au contraire c'est chacun pour soi à qui mieux b...l'autre, les courbette poar devant les coups de Jarnac par dernière. Donc STO, rétablissons les frontières, ét dénonçons les conventions fiscales, et étblissons un droit international qui ne soit pas un marché de dupes.
a écrit le 22/03/2013 à 18:49 :
A quoi sert l 'europe ??
A payer des incompétents !!!
a écrit le 22/03/2013 à 17:28 :
Beaucoup d'anti Européen seraient pour une Europe mais différente. Avec des "fondations" un peu plus sérieuses et ou le lobbying des banques, multinationales, etc n'aurait pas prise, une Europe avec des règles économiques, sociales, fiscales, juridiques etc...identiques pour tous.
a écrit le 22/03/2013 à 15:45 :
Drôle d'analyse, venant d'un américain : il oublie que l'Europe est faite avant tout pour que ne revienne jamais la guerre, et la misère.
Entrer dans l'Europe, c'est renoncer à faire la guerre à ses voisins. L'union économique n'est qu'une conséquence de çà.
C'est bizarre qu'un américain oublie tous les petits GIs qui se sont sacrifiés pour çà.
Ces intellos, vraiment !
Réponse de le 22/03/2013 à 16:57 :
".....pour que ne revienne jamais la guerre, et la misère." Pour ce qui de la guerre, on en est pas loin : une guerre économique fait aussi des victimes. Pour la misère, elle se propage, chômage (18 milions en UE), travailleurs pauvres, Et les grecs, Espagnols, Portugais et autres Chypriotes maintenant sont ils à l'abri de la misère grâce à cette "Europe". Passoire de modialisation et qui se tire des balles dans les pieds en adorant son "Veau d'or" de libre échangisme sans claire-voyance à l'inverse de ses cousins d'amérique plus finaux !
On juge l'arbre à ses fruits : Cette Europe est un échec. Certains peuples l'avaient bien pressenti par leur rejet référendaire (Irlande, Pays-Bas, France). Mais les idéologues bornés n'en ont eu cure !
Il faudra t'il la démocratie directe de la rue ?
Réponse de le 22/03/2013 à 17:26 :
L'américain n'oublie peut-être pas justement : il s'étonne que ces Européens que les USA ont poussé à se grouper pour constituer un bouclier contre les ambitions de l'URSS, se soient mis autre chose en tête en rêvant à un mariage d'antagonismes non affichés comme dans un couple classique. Pas fou le yankee.
Réponse de le 22/03/2013 à 17:38 :
@Asimon : d'accord avec vous, @Le Chouan, la "misère" qui se propage, est un état de richesse par rapport à l'état de l'Europe après la dernière guerre. L'état de "guerre économique" c'est l'état normal du monde. Et si vous prenez comme exemple les USA, cousins d'Amérique, c'est un état fédéral, et en Europe on en est loin. Le référendum, si vous vous en souvenez, a porté sur l'adoption d'une constitution, pas sur l'appartenance ou non à l'UE. Et le traité de Maastricht adopté suite à ce rejet, est bien pire. Entre une VRAIE guerre et l'état actuel de l'Europe, il n'y a pas photo ! Si on juge l'arbre à ses fruits, on peut voir qu'en 60 ans il n'y a pas eu de guerre, alors que dans les 60 ans précédents il y eu deux guerres mondiales !
Réponse de le 22/03/2013 à 18:14 :
Mais c'est exactement ce qu'il dit justement. "Le problème était que les Européens n'ont pas compris ce que signifiait vraiment le mariage et pourquoi ils devaient vouloir se marier. Fascinés par les promesses de bien-être matériel et de sécurité, ils ont exagéré les espérances du bonheur conjugal romantique." La motivation principale est la cohabitation et l'arret des belligerances. L'accroissement du bien etre economique et social est un "bonus".
a écrit le 22/03/2013 à 15:33 :
Très bonne question, merci de l'avoir posée. Bah!...De plus en plus à rien, c'est du chacun pour soi, hélas !
a écrit le 22/03/2013 à 14:54 :
Harold James a quelques difficultés avec l'histoire, qu'il relit à travers un prisme uniquement économique. Il termine son histoire de l'Europe, avec une analogie sur le mariage, qu'il semble avoir déjà généralisé à 27 partenaires, et fondé uniquement, là encore, que sur l'intérêt économique. Cela montre les limites de l'analyse et n'augure rien de bon sur le livre en promotion. Un mariage à deux est déjà compliqué, mais à 27 !! Il faudrait trouver une analogie plus parlante, un club échangiste ...une tribu ?
a écrit le 22/03/2013 à 14:38 :
Vivre l'Europe n'est pas qu'une espérance matérialiste : plus d'échange pour plus de richesse. C'est aussi une espérance de vivre en bon voisinage, sans mur de séparation, sans armes, sans haines. Les français ont mis des siècles à comprendre que les petits territoires avec leurs octrois et leurs chateaux forts n'étaient pas le bonheur. Mais à la moindre difficulté, la défense réflexe est le repli sur soi-même. Que ce soit en psychologie individuelle ou collective ou sociale, nous savons tous que le bonheur est à l'intérieur de nous, qu'il serait stupide de la faire dépendre d'un autre, que seule l'ouverture du coeur sur l'extérieur et sur les autres peut nous y conduire.
a écrit le 22/03/2013 à 14:38 :
Les Anglais sont bien placés pour parler d'unité et de mariage politique... Demander donc aux Écossais et aux Irlandais ce qu'ils en pensent...et peut-être même aux Gallois.
a écrit le 22/03/2013 à 14:09 :
le ménage pardi !
a écrit le 22/03/2013 à 14:00 :
L'Europe?
Un ectoplasme,
la France est au combat au Mali pour défendre la démocratie, combien d'espagnols, de grecs, de portuguais, d'Irlandais, d'Italiens et de Chypriotes toutes nations piaillant l'aide des pays du nord ont envoyé des soldats combattre avec nous?
Pour nous Français ça évoluera avec l'émergence forte des régions et la fin de l'état centralisateur qui date de Louis 14.
a écrit le 22/03/2013 à 13:52 :
???? bonne question. Quand on voit ce qui se passe ( chypre, ect..) la réponse naturelle qui vient est: A rien! Quand on passe du continnet à la GB par eurotunnel on se dit alors que si al GB était hors EU, les choses ne seraient pas différentes! Sans politiue, ( fédération, confédération?) cette EU va mourir.....n'est ce pas le cas???
a écrit le 22/03/2013 à 13:25 :
L'EU sert à foutre la vie des gens, ainsi que les pays par terre !
a écrit le 22/03/2013 à 12:42 :
A quoi sert Harold James?
Réponse de le 22/03/2013 à 16:54 :
@hi hi : à mon avis il a été payé comme "troller" par les instances européennes ; ces dernières ont voté un budget
"com" pour troller contre les anti-UE.
a écrit le 22/03/2013 à 12:38 :
A endetter, imposer, créer des fonctionnaires, légiférer sur rien, ce payer des bonnes bouffes, prendre l'avion en business, se prendre pour des dieux et SURTOUT FAIRE CROIRE QUE C'EST UTILE ! Sinon à rien, la France était la 5 puissance mondiale sans avoir besoin de ce projet de Mer....

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :