Aéronautique : ne pas négliger l'innovation pour des profits immédiats

En dépit de sa forme actuelle, la filière aéronautique doit continuer à investir dans la recherche. Et ne pas tomber dans une stratégie financière à courte vue, imposée par les marchés financiers
Michel Cabirol
La filière aéronautique française doit poursuivre ses investissements pour rester un des leaders mondiaux et garder un coup d'avance qui lui permet de transférer sa technologie d'hier (ici une vue d'artiste du programme franco-britannique FCAS)
La filière aéronautique française doit poursuivre ses investissements pour rester un des leaders mondiaux et garder un coup d'avance qui lui permet de transférer sa technologie d'hier (ici une vue d'artiste du programme franco-britannique FCAS) (Crédits : Dassault Aviation)

La filière aéronautique est aujourd'hui en pleine forme. Les commandes se multiplient, les cadences de production augmentent, le trafic aérien s'envole. Bref tout va pour le mieux pour cette filière d'excellence française, dont le seul problème est de savoir comment répondre à la demande en augmentant les cadences. Un problème de riches mais c'est peut être également le moment de rappeler pourquoi elle a aujourd'hui un tel succès. Trois constats que les acteurs de la filière oublient ou veulent oublier et une conclusion en forme d'avertissement.

1/ La filière s'éloigne (trop?) de l'esprit des pionniers

La filière aéronautique s'éloigne de plus en plus de l'esprit des pionniers des années 70-80. Si aujourd'hui toute la filière est en aussi bonne forme c'est parce que ces pionniers ont su prendre certains risques, qui seraient peut-être jugés insensés par les actuelles directions financières. Un exemple : quelle entreprise prendrait le risque aujourd'hui de lancer un programme aussi consommateur de cash comme le moteur CFM-56 en partant de zéro, comme Snecma l'a fait dans les années 1970. Un moteur qui ne s'est pas vendu pendant les cinq premières années de commercialisation...

Aujourd'hui, les dirigeants se focalisent de plus en plus sur leur EBIT. Il y a actuellement une doctrine très en vogue dans la filière : si une entreprise n'a pas un EBIT à plus de 10%, elle n'a pas réussi. Une communication à destination des marchés qui ne voient que le court terme. Loin, très loin des cycles longs de l'industrie en général, et de la filière aéronautique en particulier. Bien sûr une entreprise avec un EBIT à 10% est en très bonne santé mais ce n'est pas une fin en soi. Surtout cela ne vaut pas comme stratégie. Notamment sur le long terme.

Quand Airbus Group ou même Thales visent à tout prix et à court terme un EBIT à 10%, ce n'est pas rassurant sur les arbitrages qu'ils font pour y parvenir. Des arbitrages qui sur le long terme peuvent être catastrophiques, en matière de renouvellement de portefeuille produits. Donc, elles doivent continuer aujourd'hui à investir dans la recherche pour rester dans quinze ans en aussi bonne forme qu'aujourd'hui. Ne vaut-il pas mieux une entreprise avec un EBIT à 8% ou 9% et qui consacre une partie de ses ressources financières à l'innovation, à la recherche et préserve son avenir plutôt qu'une entreprise à 10%?

2/ La filière oublie (trop?) souvent le rôle de l'Etat

Dans la filière aéronautique, il n'est pas rare d'entendre certains dirigeants dire qu'il faut moins d'État. Mais encore une fois, si la filière aéronautique est en bonne forme, c'est un peu grâce à l'État aussi... En revanche, quand cela va mal, vers qui la filière se tourne toujours? L'État. Les entreprises du secteur sont les premières à se tourner vers l'État pour une aide, une subvention... Un constat, pas une critique. Ce serait bien aussi que la filière valorise son rôle de temps en temps.

D'ailleurs l'État, heureusement qu'il est là. Des organismes publics comme l'ONERA font un travail incroyable. C'est un outil formidable pour la recherche amont pour toute la filière. Dommage que ses budgets ne soient pas la hauteur de sa mission. Car c'est un peu grâce à l'ONERA que les entreprises de la filière ont pu lancer hier, aujourd'hui et peut-être encore demain tout ou partie des programmes majeurs de R&D. Qui sait par exemple que l'ONERA est à l'origine des pâles révolutionnaires du H160, le dernier appareil lancé en février par Airbus Helicopters? Merci Qui? Merci l'Etat...

3/ Une filière qui transfère (trop?) les technologies

Enfin troisième et dernier constat, l'industrie aéronautique est une industrie mondialisée.
Mais qui dit mondialisée, dit aussi transferts de technologies pour gagner logiquement des marchés et donc des parts de marchés. Et Airbus Group, Thales, Safran, Dassault Aviation etc... entrainent toute la "supply chain" à l'étranger pour s'implanter et/ou transférer de la technologie. Le contrat Rafale en Inde illustre parfaitement cette tendance.

Conclusion, si la filière n'investit plus et si elle reste focalisée sur un EBIT à 10% et plus pour rémunérer des actionnaires toujours plus gourmands, elle ne gardera pas son coup d'avance qui lui permet aujourd'hui de transférer la technologie d'hier. Enfin, il y aura tôt ou tard, le plus tard possible d'ailleurs, un retournement de cycle. Les entreprises ont-elles  déjà réfléchi quelles seront les usines qui fermeront : celles en France ou les usines installées à l'étranger?

Michel Cabirol

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Commentaires 18
à écrit le 25/10/2015 à 16:01
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Innovation plus de succès contre les catastrophes pour protéger les aéronefs ont besoin d'un partenaire pour la grande réussite des innovations, il ya les autres, il doit être réalisé de nouveaux progrès.

à écrit le 13/05/2015 à 9:48
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Bravo! ça me fait plaisir de lire un tel article et je peux vous assurer que votre point de vue est largement partagé en interne Airbus. Signé, un futur ancien salarié du groupe, Airbus CIMPA vous connaissez ? Vendu à SOPRA-STERIA avec des perspe...

à écrit le 08/04/2015 à 9:48
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Moi ce qui m'inquiète, quoique extrèmement fier de l'aéronautique française, c'est la forme de monoculture industrielle d'airbus. Il y a airbus, puis la filière agroalimentaire (c'est du solide) derrière pas grand chose. Si le tourisme, très très m...

le 08/04/2015 à 11:49
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Il faudrait plusieurs livres pour critiquer airbus, mais personne n'en parle , c'est tabou. En france, interdiction de critiquer. C'est pour ça que ce pays est en faillite.

à écrit le 08/04/2015 à 8:43
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Tout à fait d'accord avec vous , Mr Cabirol. Signé: un ingénieur ayant travaillé chez Thomson-CSF entre 1980 et 1985. A l'époque , même les directeurs d'usines étaient des "techniques"; aujourd'hui, les seuls qui font de la technique sont ceux qu...

à écrit le 08/04/2015 à 6:55
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Malheureusement dans ce monde, pour pouvoir exporte il faut effectuer des transféré de technologie..... Mais bon avec certain pays outre atlantique cela est trop souvent un marcher de dupe ( les F35 en particulier pour les Europeen ) .... Ensuite ce ...

à écrit le 07/04/2015 à 23:59
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En france , on a toujours tout copié sur les autres. tgv, la france n'a pas inventé le train à grande vitesse...concorde pareil la france n'a pas inventé le supersonique etc ! La prétention nationaliste nous a fait croire qu'on était tous des génie...

le 09/04/2015 à 20:01
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"la france n'a pas inventé le train à grande vitesse." Non mais elle a inventé un tgv circulant sur un réseau ferroviaire déjà existant avec bien sûr des modifications mais coûtant moins cher qu'un réseau à partir de zéro. "la france n'a pas invent...

à écrit le 07/04/2015 à 19:52
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Article tout à fait pertinent. J'ai fait toute ma carrière dans l'industrie et je connais les dégâts sur le long terme que peut produire la course au "retour/investissement"! Je me rassure en voyant les allemands associés à notre industrie aéronauti...

à écrit le 07/04/2015 à 18:26
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Excellent article ! Il suffit de voir les résultats de la filière aux USA. Juste un correction de grammaire : corriger "elle reste focaliser" pour "elle reste focalisée".

à écrit le 07/04/2015 à 17:53
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Ci il en a un qui ne dire pourquoi vol-t-on dans des tas de ferraille instable..? Quand on sais, que les premières soucoupe volant on fait leur essais et qu'il arrivait a volée 1945 à 57,000 kilomètre heurs, et actuellement nos pauvre coucou ne dépa...

le 07/04/2015 à 22:36
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Ah bon ??!!!???

à écrit le 07/04/2015 à 14:56
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Les clients qui profitent du transfert de technologie sont les concurrents de demain. Face à la Chine ou aux Indes, si celle-ci décolle, que pèsera notre industrie aéronautique dans quinze ou vingt ans ?

à écrit le 07/04/2015 à 14:00
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4ème point : les acteurs industriels de la filière (Airbus, Thalès ...) perdent de plus en plus de compétences internes au profit des prestataires (Altran, Alten ...) qui se feront une joie de redéployer leurs équipes (et donc leurs compétences) dans...

à écrit le 07/04/2015 à 10:54
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C'est très pertinent de parler de résultat d'exploitation , car il est vrai que AIRBUS bâti par la volonté de la puissance publique sans faille et qui a dépensé sans compter a échappé à ses créateurs. Il n'est que de se souvenir des nombreuses "queue...

à écrit le 07/04/2015 à 8:29
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Tout a fait exact. Tous les investissement sont en baisses, La recherche et la politique sociale motivateur des employés sont sacrifiées sur l'autel de l'EBIT a 10%. Et surtout une délocalisation en douceur, par petits bouts, presque invisible est e...

à écrit le 07/04/2015 à 8:20
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Il est vrai que les pionniers de l'aéronautique des années 70/80 doivent être satisfaits d'avoir conduit la filière la ou elle est. Mais ce temps est passé et maintenant règne l'ebit tout puissant comme tous les autres secteurs conduisant à la constr...

le 07/04/2015 à 16:35
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"Il est vrai que les pionniers de l'aéronautique des années 70/80 doivent être satisfait" D'être actionnaire surtout.

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