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Commande publique de biens manufacturés : qui recourt le plus aux importations ?

Thomas Grjebine et Jérôme Héricourt

Publié le 16 novembre 2023 à 08:06 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:06

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Benoit Tessier

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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OPINION. De grands écarts apparaissent entre les États-Unis et l’Union européenne, mais également parmi les pays européens. Par Thomas Grjebine, CEPII et Jérôme Héricourt, Université d’Evry – Université Paris-Saclay

Reléguée pendant longtemps dans la catégorie des concepts dépassés, la politique industrielle est redevenue centrale, notamment dans les économies avancées qui se sont désindustrialisées. Ce choix d'un retour de la puissance publique dans l'économie, afin d'en modifier la structure de production au profit du secteur manufacturier, découle de la conjonction de trois événements : la prise de conscience de la vulnérabilité des économies avancées à la perturbation des chaînes de production internationales, générant une dépendance à l'égard de fournisseurs lointains ; une volonté plus ou moins affirmée de « dérisquage » (de-risking vis-à-vis de la Chine, pour reprendre le mot de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen) ; l'impérieuse nécessité de la transition écologique, qui crée une opportunité de construire un tissu industriel vert.

Les outils de ces nouvelles politiques industrielles sont divers. Les avantages fiscaux et subventions sont les plus voyants, au centre notamment de l'Inflation Reduction Act (IRA) américain. Ce dernier s'appuie par ailleurs massivement sur des clauses de contenu local, instrument déjà privilégié par l'État fédéral américain pour la commande publique depuis le Buy American Act de 1933, qui établit une préférence pour l'achat de produits nationaux pour les marchés publics fédéraux d'une valeur de plus de 3 000 dollars. De même, le plan de relance de 2009 (American Recovery and Re-Investment Act, ARRA) n'ouvrait l'accès à ses fonds qu'aux projets utilisant de l'acier, du fer et des biens manufacturés américains, sauf si la concurrence étrangère présentait un prix inférieur d'au moins 25 %.

Le décalage est important avec l'Union européenne (UE), dont la construction institutionnelle a accordé une large place à la politique de la concurrence au niveau du marché unique et au libre-échange, et n'a pas cherché à donner l'avantage aux producteurs nationaux pour l'attribution des marchés publics.

Ces différences de conception entre les États-Unis et les pays de l'UE se traduisent-elles pour autant par une commande publique s'adressant davantage aux producteurs nationaux outre-Atlantique ? Si le cadre réglementaire de la commande publique est très largement harmonisé en Europe, les pratiques divergent-elles entre pays de l'UE ?

L'échelle européenne reste incontournable pour comprendre les règles nationales qui régissent les contrats de commande publique et d'octroi de marchés publics. Le droit de l'Union pose en effet tant des principes fondamentaux d'égalité de traitement, de non-discrimination et de transparence que de nombreuses règles et procédures.

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Écarts d'ampleur

La commande publique, qui recouvre les achats de biens, de services et de travaux effectués par les administrations et les entreprises publiques, représente de 10% à 20 % du PIB des pays membres de l'UE et des États-Unis. Dans une note du Conseil d'analyse économique (CAE) publiée en 2021, les économistes Claudine Desrieux et Kevin Parra Ramirez estimaient la part des importations dans la commande publique de biens et services en 2014 (date la plus récente à laquelle les données qui permettent de réaliser ces calculs sont disponibles) autour de 9% pour la zone euro, 8 % pour l'Italie et la France et 4% pour les États-Unis.

Les ordres de grandeur changent cependant très significativement quand l'examen, effectué selon la méthodologie exposée en note du graphique suivant, est restreint au périmètre des biens manufacturés.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

En outre, l'hétérogénéité entre pays est frappante. En 2014, la part des importations est la plus faible aux États-Unis, 19 %, tandis qu'elles sont 2,5 à 3,5 fois plus élevées en Europe, en France tout particulièrement. Ces écarts d'ampleur de part et d'autre de l'Atlantique tiennent en partie aux écarts de taille économique des pays, les plus grands ayant moins besoin de recourir à l'extérieur pour satisfaire leurs besoins, que ce soit pour leur commande publique ou de manière plus générale.

À l'exception de l'Allemagne, on observe de plus un processus continu d'accroissement de la part des importations de produits manufacturés dans la commande publique, notamment en France et en Italie. Mécaniquement, lorsqu'un pays se désindustrialise, il doit davantage recourir aux importations pour satisfaire sa demande de biens manufacturés. Or, entre 2000 et 2014, la part du secteur manufacturier dans le PIB est passée de 14 % à 10 % en France, et de 18 % à 14 % en Italie.

L'Allemagne présente un profil particulier, avec une part qui passe de 40 % en 2000 à plus de 63 % en 2007, puis diminue de façon quasi continue jusqu'à 45 % en 2014. Cette trajectoire pourrait venir de la politique allemande du médicament. En 2002, afin de maîtriser les dépenses de santé, une législation a contraint les pharmacies à vendre des médicaments importés lorsque leur prix était inférieur à certains seuils, pour les médicaments remboursés par l'assurance maladie.

Cette « clause de promotion des importations » a entraîné une hausse immédiate de la part de marché des produits pharmaceutiques importés, avec un pic en 2007. Un moratoire a ensuite été décidé sur le prix des médicaments : en pratique, les prix ont été gelés entre 2006 et 2013, conduisant les prix des médicaments produits en Allemagne à passer sous les seuils qui justifiaient le recours aux importations. La part de ces dernières a dès lors reculé au profit des produits pharmaceutiques allemands.

La part plus forte des importations dans la commande publique pourrait refléter celle des importations dans la consommation des ménages. Un pays désindustrialisé est en effet amené à consommer des biens manufacturés importés, que ce soit pour la consommation privée ou publique. Un écart entre la part des importations dans la commande publique et dans la consommation des ménages pourrait à l'inverse refléter des choix de politiques publiques.

Alors qu'aux États-Unis la part des importations dans la commande publique est plus faible que celle dans la consommation des ménages de 10 à 12 points de pourcentage (une différence qui pourrait provenir du Buy American Act), une situation exactement inverse s'observe pour les quatre grands pays de la zone euro. L'écart est particulièrement élevé en France, et se creuse à partir de 2007-2008, atteignant 20 points en 2014.

Quelles marges de manœuvre ?

Sans avoir besoin de transformer préalablement les structures de production, il existe ainsi des marges de manœuvre pour réduire la part des importations dans la commande publique et favoriser les secteurs manufacturiers nationaux. Quels seraient les gains pour ces secteurs d'un hypothétique alignement de la part des importations dans la commande publique sur celle dans la consommation des ménages ?

En France, ce sont près de 8 milliards de dollars (environ 0,3 % du PIB de 2022) supplémentaires dont aurait bénéficié le secteur manufacturier national en 2014 si le taux d'importation de biens manufacturés de la commande publique avait été égal à celui de la consommation des ménages. Pour l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, les gains, plus modestes, seraient respectivement, de 2,2, 1,5 et 2,8 milliards de dollars.

Un calcul symétrique peut être effectué pour les États-Unis, en évaluant le montant qui aurait été perdu si la part des importations de biens manufacturés avait été aussi élevée dans la commande publique qu'elle l'était dans la consommation des ménages. Cette perte aurait été de 24,2 milliards de dollars en 2014 - et on peut imaginer qu'il s'agit là d'une estimation basse, car il est vraisemblable que, sans le Buy American Act, la part des importations de biens manufacturés dans la commande publique américaine aurait été supérieure à ce qu'elle est dans la consommation privée, à l'image de ce que l'on observe pour les grandes économies européennes.

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Photo d'illustration (Crédits : Reuters)
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Photo d'illustration (Crédits : Reuters)
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Photo d'illustration (Crédits : Reuters)
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Photo d'illustration (Crédits : Reuters)

Un accord autour d'un véritable « Buy European Act » parait difficilement atteignable, car il remettrait en cause des fondamentaux du droit européen. Cela contraindrait également sans doute l'Union européenne à renégocier sa participation à l'accord sur les marchés publics de l'OMC. Pour permettre la coexistence de cet accord avec le Buy American Act, les États-Unis ont en effet dû négocier des clauses spécifiques.

Cependant, la protection de certaines activités stratégiques ou de l'environnement ainsi que la préservation de la compétitivité des producteurs locaux constituent autant d'arguments mobilisables dans le cadre européen actuel. Le développement de clauses de conditionnalité environnementale - sur le modèle du nouveau bonus français sur les voitures électriques - apparaît comme une voie prometteuse, en permettant de contourner l'interdiction des clauses de contenu local sans modification significative du droit existant. Une approche similaire pourrait être retenue pour la commande publique. La loi française « Industrie verte », adoptée en octobre 2023, fait un premier pas en ce sens, avec la création d'un label permettant d'intégrer les critères environnementaux dans la commande publique.

Par Thomas Grjebine, Économiste, Responsable du programme "Macroéconomie et finance internationales" au CEPII et Jérôme Héricourt, Professeur d'économie, conseiller scientifique au CEPII, Université d'Evry - Université Paris-Saclay

Cet article développe des extraits de Grjebine T. et Héricourt J. (2023), « Les dilemmes d'une réindustrialisation (verte) en économie ouverte », L'économie mondiale 2024 , collection Repères, La Découverte.

Thomas Grjebine et Jérôme Héricourt

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