Coronavirus : le flicage de tous et toutes pour reprendre une vie sociale  ?

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Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez.
Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez. (Crédits : DR)
IDEE. La lutte contre la pandémie du coronavirus passe par un contrôle des individus via les télécoms et l'IA. Ce qui ne va pas sans remettre en question les libertés individuelles sur le plan juridique, et exige un cadre légal à redéfinir. Par Charles Cuvelliez , Université de Bruxelles, Ecole Polytechnique de Bruxelles, et Jean-Jacques Quisquater , Université de Louvain, Ecole Polytechnique de Louvain.

Des mesures qui il y a un mois à peine aurait fait hurler tout le monde se mettent petit à petit en place : suivi des personnes au niveau individuel, contrôle de leur fréquentation (via leur mobile) de groupes à risque ou de personnes contaminées, signalement s'ils sont marqué à risque. Le RGPD et son pendant pour les télécoms, e-Privacy, en prennent pour leur grade sans qu'on ne bronche. Le marquage individuel risque de devenir la norme pour de longs mois. C'est la seule solution pour sortir (graduellement) du confinement total d'aujourd'hui.

Car, on confine aujourd'hui la population dans l'espoir de ralentir le virus et maintenir l'infection en-deçà de la capacité d'accueil des hôpitaux. Mais après ? On ne sait pas si avoir attrapé le virus vous immunise et si oui, pour combien de temps. La grippe saisonnière nous apprend que cela ne va pas de soi. Faudra-t-il alors attendre le vaccin, c'est-à-dire pas avant 18 mois pour sortir de confinement ou changer nos habitudes sociales suffira-t-il, ce qu'on appelle délicatement la distanciation sociale (dont le confinement est le degré le plus extrême). Peut-être faudra-t-il aussi envisager le marquage, c'est-à-dire le dépistage systématique.

Différentes formes de distanciation sociale

L'Imperial College a simulé l'efficacité de différentes formes de distanciation sociale. Sans immunisation (de toute façon, il faudra du temps pour qu'elle s'installe) et sans vaccins, ce sont des cycles de contamination/relâche qui prendront le relais. A chaque fois que la contamination reprendra, il faudra intensifier la distanciation sociale : isoler les malades, isoler leur famille, fermer les écoles et universités, fermer les commerces, quarantaine à domicile à divers degrés et suivant différents critères. Pour les chercheurs, on doit parler en % d'intensité de distanciation sociale. S'il faut réduire de 75 %  nos contacts, cela ne signifie pas qu'au lieu d'aller 4 fois par mois au restaurant avec ses amis, il faut ne plus y aller qu'une fois. Non, cela s'applique à tout. Et d'arriver à un constat qui n'est pas très réjouissant : en attendant un vaccin ou un traitement qui réduit les complications, il faudra à nouveau appliquer des règles strictes, comme fermer les écoles 2/3 du temps, ce qui signifie bien que l'école sera ouverte un mois puis fermée deux mois, etc.

On peut aussi construire plus d'hôpitaux ou d'unités de soins intensifs et isoler efficacement les malades, les populations sensibles et ceux qui ont été exposés. On échapperait peut-être à ce cycle ? Non, le nombre de cas critiques augmentera jusqu'à 8 fois plus que ce que les systèmes de santé au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis pourraient absorber : qu'à cela ne tienne, achetons 8 fois plus d'équipements... sauf qu'il faut 8 fois plus de personnel aussi, ce qui ne s'achète pas.

On a aussi évoqué l'application d'overbooking des places dans les unités de soins intensifs : on ne déclencherait la distanciation sociale sévère et ses impacts négatifs que, plus tard, au-delà de la vraie capacité des hôpitaux tout en isolant les populations sensibles et, de facto,  accepter que plus de patients ne meurent (une fatalité, hélas, même en soin intensifs). Ce cynisme ne changera rien : au lieu de fermer les écoles et d'appliquer des mesures fortes de distanciation sociale deux mois sur trois, on n'arriverait qu'à un mois sur deux. Le gain n'en vaut pas la chandelle car on n'imagine pas encore bien combien notre économie repose sur le lien social. On a conclu un peu vite que le télétravail était la panacée mais on ne peut pas remplacer par du télétravail des interventions sur site, chez le client, logistique de ce que vous produisez. Au mieux, toutes ces formes de contact qui font tourner notre économie ne peuvent donc avoir lieu qu'une unité de temps sur deux.

Se préparer au marquage

Les pays qui procèdent à un dépistage systématique des personnes infectées s'en sortent le mieux, semble-t-il : c'est peut-être la triste piste, inévitable, à appliquer avant une vaccination globale ou un traitement efficace. Mieux vaut y penser et se préparer pour les nouvelles pandémies qui verront un virus qu'aucune système immunitaire ne connaît et ne peut combattre apparaître.

Il faudra identifier tout de suite qui est contaminé ou pas, qui risque de l'être parce qu'il a été en contact avec des personnes contaminées  et oser discriminer légalement et socialement ces gens.

Les Israéliens vont utiliser leur système de traçage des terroristes pour l'appliquer aux citoyens et voir si et quand ils ont été en contact avec les précédents cas déclarés de malades. Car plus vite on isole un malade, plus la propagation du virus est contrôlable.

Oui, il se peut qu'avant d'embarquer dans un avion, la compagnie aérienne tout en étant incapable de dire où vous êtes allé reçoive une alerte vous interdisant de monter à bord. Oui, on pourrait vous demander de porter en permanence une mesure de température de votre corps relié à Internet pour détecter très vite la fièvre. Choquant ? On vous demande bien à l'entrée des boites de nuit une preuve de votre âge : il faudra peut-être s'habituer à pouvoir produire une preuve de votre immunité, de votre vaccination? On s'y fera comme on s'est fait aux contrôles plus contraignants après les attentats terroristes. Ce serait en tout cas moins choquant que d'exclure certains types de personnes parce qu'appartenant à des catégories à risques, avec des revenus inférieurs à un certain montant qui rendent peu probable la jouissance d'une assurance médicale (et donc pas de détection ou de prise en charge de la maladie) ou parce qu'issus de quartiers où des épidémies ont  déjà eu lieu.

La nécessité de bien encadrer

S'il faut en arriver là, il faudra bien encadrer tout cela car des données médicales seront accessibles à des personnes non assermentées. On aura sans doute recours à des techniques de pseudonymisation en cascade pour que chaque intervenant ne puisse remonter à la personne qui aura ainsi été tracée mais au final, celle-ci pourra être dûment avertie pour son bien. Connaître et comprendre les méthodes qui peuvent protéger notre société des épidémies tout en respectant aux mieux les personnes (exemple : pourquoi donner la date de naissance s'il faut simplement  prouver qu'on a moins ou plus de 60 ans, le seuil à risque du coronavirus...). Ceux qui ont connu l'émergence du SIDA dans les années 1990 se souviendront sans peine de l'ostracisme qui a frappé les homosexuels qui furent les premiers atteints par cette maladie. Voulons-nous connaitre cela à nouveau ?

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Référence :

Impact of non-pharmaceutical interventions (NPIs) to reduce COVID19 mortality and healthcare demand, Imperial College, March 16, 2020

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Commentaires
a écrit le 25/03/2020 à 20:47 :
Si vous voulez tant ne pas mourir, ne naissez pas, ce sera plus rapide... C'est grotesque de parler de "marquage" alors que tant d'articles dans les médias donnent des tribunes à ceux qui ne veulent pas de vaccins et les considèrent comme dangereux. Il ne faut plus alimenter la peur et l'hystérie collective qui nous emportent vers le néant... Il faut développer les offres de soins et les matériels et outils de soins (masques, lits de réanimation et de soins intensifs, réanimateurs, hôpitaux de campagne de l'Armée...). Redressez-vous !
a écrit le 25/03/2020 à 14:59 :
Le contrôle des populations est la preuve de la faiblesse des gouvernants.
Mais, un jour, la population refuse.
Le contrôle par smartphone, c'est non !
a écrit le 25/03/2020 à 13:43 :
Au sein d’une démocratie mature ;
Cette question ne se pose même pas , la Corée du Sud par exemple a montré un bon exemple , comme les Allemands, les pays normaux «  ne figent pas leur économie pour continuer «  leur chemin , ceux qui font ça , c’est les pays qui n’ont pas les «  moyens pour leur population «  mais des «  moyens pour autres choses »

Des pressions pour «  éradiquer «  l’ancien et permettre le «  nouveau » le tout digital de s’ancrer artificiellement sur «  un socle économique à l’asphyxie «  ...

De la dictature : obliger de commander en ligne ... d’utiliser les réseaux , c’est une «  obligation « 
Ça devient de la dictature du «  tout digital »
a écrit le 25/03/2020 à 13:29 :
donc prévoir de sortir sans smartphone ou mieux de couper l'antenne et se contenter des bornes wimax ou du wi-fi gratuit.

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