Énergies renouvelables : les coopératives citoyennes gagnent du terrain

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(Crédits : Jean-Paul Pelissier)
De plus en plus de citoyens européens décident de rejoindre des coopératives pour produire eux-mêmes leur électricité à partir des énergies renouvelables. Se connecter pour entrer en contact. Par Benjamin Huybrechts, EM Lyon

Dans le domaine des énergies renouvelables, les coopératives citoyennes connaissent un véritable boom en Europe. Elles se comptent par centaines en Allemagne et au Danemark, et se développent aussi par dizaines en France (avec par exemple Enercoop), en Belgique (Ecopower), au Royaume-Uni (Energy4All), en Italie et aux Pays-Bas.

De nouvelles initiatives très prometteuses commencent également à voir le jour en Europe du Sud et de l'Est. Pour peser davantage dans les débats sur l'énergie, ces coopératives se sont regroupées au sein de la fédération européenne Rescoop.eu (l'acronyme Rescoop signifiant Renewable Energy Source Cooperative).

Les facteurs d'émergence

Plusieurs facteurs expliquent l'émergence et le développement de ces coopératives.

S'y exprime notamment la volonté de nombreux citoyens de choisir une exploitation locale plutôt qu'une appropriation privée par des entreprises déconnectées du territoire concerné, pour ces sources d'énergie renouvelable vues comme des « biens communs ».

Elles incarnent ainsi une forme de résistance envers les nombreux projets d'énergies renouvelables qui ne prennent pas en compte le point de vue des riverains, ou alors uniquement en tant que partie prenante à dédommager. Elles répondent à une volonté de transparence plus grande quant à la qualité verte de l'énergie produite, rendue souvent problématique par une traçabilité aléatoire. Enfin, elles parviennent à mobiliser une partie de l'épargne des citoyens, en encourageant ceux-ci à opter pour des projets locaux et porteurs de sens.

De nombreux citoyens ne se contentent plus aujourd'hui d'être de simples consommateurs passifs, laissant la production et l'approvisionnement énergétique aux seules mains des grandes entreprises. En cela, l'action des coopératives rejoint un mouvement plus large qui propose de passer de la revendication à l'action économique, via des initiatives d'économie sociale et solidaire.

Les freins

Pour autant, en dehors de pays comme l'Allemagne et le Danemark, les coopératives d'énergie renouvelable rencontrent des résistances importantes qui freinent leur déploiement.

Dans la plupart des pays, le système de production énergétique est très centralisé. La législation est adaptée aux grandes entreprises et ne permet pas toujours à des groupements citoyens de s'investir dans la production, et surtout dans la fourniture d'énergie. Et il s'avère souvent compliqué de rassembler du capital auprès d'une multitude de citoyens.

De nombreux acteurs, au premier rang desquels les distributeurs d'énergie, les banques et les pouvoirs publics, peinent à comprendre et à reconnaître ces nouvelles formes organisationnelles « hybrides », tenant à la fois de l'entreprise et du groupement citoyen.

Les bénéfices de la mise en réseau

Les coopératives citoyennes sont encore marginales dans le marché énergétique européen, en dépit de leur croissance et de performances notables dans certains pays comme l'Allemagne où leur part dans la production d'énergie éolienne est estimée à 16 %. C'est pour renforcer et promouvoir leur modèle organisationnel au niveau européen que les coopératives ont créé la fédération Rescoop.eu. En collaboration avec d'autres acteurs, les actions de Rescoop.eu parviennent à bouger un certain nombre de lignes dans le débat énergétique européen pour repositionner le citoyen comme un acteur économique à part entière.

En à peine quelques années, Rescoop.eu est parvenue à fédérer plus de 1 300 coopératives et à devenir un interlocuteur majeur sur les questions de « démocratie énergétique ». À ce titre, elle a renforcé la prise en compte des citoyens dans l'élaboration des directives européennes, qu'il s'agisse du « Winter Package » ou des nouvelles directives et régulations sur l'électricité actuellement en préparation (notamment au sein du comité Industrie, recherche et énergie).

Comment expliquer qu'un réseau très récent, constitué d'organisations elles-mêmes nouvelles, soit parvenu à faire de la place pour ce modèle économique centré sur le citoyen ? Dans cette perspective, notre étude a identifié trois grands rôles remplis par Rescoop.eu.

Une influence devenue tangible

Le réseau a permis, en premier lieu, de renforcer la réflexivité collective de ses membres face aux problématiques du secteur des énergies renouvelables. Les membres fondateurs se sont régulièrement réunis pour y définir leur place et affirmer leur valeur ajoutée. Ils ont commencé par dénoncer les contradictions du secteur - et tout particulièrement l'appropriation privée des « biens communs » que sont les sources d'énergie renouvelable (soleil, vent, biomasse, etc.) -, ainsi que les fortes barrières à l'entrée qui portent préjudice aux petits acteurs ; des barrières en contradiction avec le discours de libre marché prôné par la Commission européenne.

Plutôt que de remettre en cause cette logique du libre marché, les membres de Rescoop.eu l'ont utilisée pour dénoncer la situation oligopolistique des marchés de l'énergie. Le réseau a milité pour la reconnaissance du citoyen dans les textes législatifs européens, se présentant comme un acteur capable de porter un projet économique.

Notre étude montre que la mise en exergue du citoyen au cœur de la transition énergétique, coordonnée par Rescoop.eu, a eu une influence réelle sur les orientations de la Commission européenne, qui pouvait difficilement s'opposer à cette vision.

Un espace d'expérimentation

Une fois ce travail de sensibilisation entamé, Rescoop a concentré ses efforts sur la codification de son modèle organisationnel, s'appuyant sur le modèle coopératif pour rassembler une série de structures et de pratiques disparates. Il a enrichi ce modèle en y intégrant une composante environnementale et une dimension citoyenne.

Grâce à une réflexion collective et à l'échange de pratiques, le réseau a servi d'espace d'expérimentation pour concevoir et communiquer le schéma directeur de la coopérative d'énergie renouvelable. Le réseau a développé autour de ce modèle une charte et une série de bonnes pratiques permettant aux nouvelles initiatives de s'y identifier et de l'assimiler rapidement.

Au-delà de l'échelle locale

Dernier axe de travail : la promotion du modèle Rescoop, avec la création d'alliances au niveau européen et un argumentaire commun, a permis de dépasser la résonance régionale ou nationale développée par chaque coopérative.

Le réseau a fédéré un grand nombre d'acteurs, insatisfaits par la politique énergétique européenne et sensibles à l'approche citoyenne (les communities). Parmi ces soutiens, des mouvements de protection de l'environnement et des acteurs de la transition écologique (comme Greenpeace et les Amis de la Terre), le mouvement coopératif et les réseaux d'économie sociale et solidaire (comme Cooperatives Europe), les réseaux de pouvoirs publics locaux (à l'image du Covenant of Mayors) ou encore des associations de consommateurs...

Grâce à cette voix collective, ils sont désormais reconnus comme des interlocuteurs majeurs du secteur.

Un exemple pour d'autres secteurs

Le développement rapide et fructueux de Rescoop.eu constitue un exemple intéressant, non seulement dans le cadre de son apport spécifique à la démocratisation du marché européen de l'énergie, mais également en tant que source d'inspiration pour d'autres secteurs d'activité.

Illustration de nouvelles formes de réseaux d'économie sociale et solidaire, le développement de Rescoop.eu montre comment citoyens et collectifs, initialement disparates et économiquement faibles, peuvent s'allier pour s'affirmer comme des acteurs économiques au niveau international.

Dépassant la logique de la contestation ou du plaidoyer, Rescoop.eu incarne de nouvelles modalités d'action économique citoyenne en vue de lutter contre la concentration du pouvoir aux mains des grandes entreprises et de réorienter le marché vers le service à la collectivité.

The Conversation ______

 Par Benjamin HuybrechtsProfesseur associé en entrepreneuriat et organisation, EM Lyon

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Commentaires
a écrit le 29/04/2018 à 13:11 :
Article intéressant mais pas très clair pour les profanes,d'où presque pas de commentaires. S'agit-il de coopératives sur une commune, une partie d'une commune ,un pâté de maisons ou c'est possible pour un immeuble de copropriétaires?. En France il y a eu et il il y a encore beaucoup de freins à la production locale d'électricité. Un des freins est le monopole dans la distribution d'électricité, d'Enedis, filiale d'EDF,entreprise publique mais qui a vocation à être privatisée et qui a de grandes ambitions, dans le domaine des mégadonnées (big data)grâce au nouveau compteur Linky. En Allemagne il y a 16% de l'électricité éolienne produite par des coopératives. En même temps, il y a 800 distributeurs d'électricité contre 1 seul (ENEDIS) en France!. Cherchez l'erreur!.
Réponse de le 29/04/2018 à 16:26 :
Il y a effectivement une relation entre le prix de l'énergie et le développement de l'économie. Le prix de l'énergie est plus élevé en Allemagne qu'en France et l'économie y est plus développée. Quelle relation? La réponse est dans la note n°6 du CAE.
Réponse de le 29/04/2018 à 23:18 :
Gépé @,en Allemagne la fin programmée du nucléaire a accéléré les investissements dans les ENR (et les prix de l'électricité ont encore augmenté).
Dans la note n°6 du CAE, on parle au contraire ,qu'il faut pas fermer trop vite les centrales en France, car elles permettent un prix bas du KWh. Le CAE veut oui ou non augmenter le prix de l'énergie?. Il y a une défense de l'électricité nucléaire pas très logique.
D'ailleurs ,en Uruguay,les prix de l'électricité ont beaucoup augmenté et ça a servi à garantir, les prix de l'électricité pour 20 ans aux investisseurs (surtout étrangers) qui ont investi massivement ,depuis 2008, dans les énergies renouvelables (biomasse, photovoltaïque et surtout éolien ) faisant passer l'électricité d'origine renouvelable de 60% (hydroélectricité) à 95% !, en moins de 10 ans , avec une baisse de l'électricité d'origine fossile de 35% dans le mix électrique (elle était à 40% du mix en 2008).
a écrit le 27/04/2018 à 10:12 :
Comment affirmer de telles inepties ? EDF n'est-elle pas et n'a-t-elle pas toujours été une entreprise soucieuse du Service Public ? Et son modèle centralisé autour d'un parc de production optimisé (nucléaire + hydraulique) et respectueux de l'environnement n'est-il pas une réussite ?
Des citoyens, isolés ou organisés en coopératives ont bien entendu le droit de produire leur électricité. Mais à condition de ne pas pénaliser ceux qui restent fidèles au modèle centralisé qui a fait ses preuves. Notamment :
- ne plus réclamer de subventions qui se traduisent par des taxes (CSPE...) qui augmentent de 20 % la facture d'électricité de chacun
- s'ils souhaitent rester reliés au réseau centralisé, payer le juste prix de cette "assurance" afin que ce ne soient pas les autres consommateurs qui la financent.
a écrit le 26/04/2018 à 9:26 :
Merci pour cet article.

La centralisation de la production d'énergie permet en effet d'en limiter les bénéfices à quelques personnes et c'est pour cela que c'est si difficile à faire tomber, des hommes d'affaires implantés depuis des décennies dans les rouages du pouvoir politique freinant des deux pieds la moindre innovation et le moindre progrès qui ne leur sert pas uniquement à eux.

Comme on le voit dans l'agriculture, dans laquelle ce sont les consommateurs qui poussent le secteur à bouger un peu, si les citoyens n'essayent pas de remuer le mammouth néolibéral nous n'arriverons jamais au moindre progressisme économique enlisé au sein du dogme oligarchique.

Courage à tout ceux qui luttent contre le conservatisme rentier mortifère économique, la liberté contre la marge bénéficiaire des trop nombreux intermédiaires.

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