"Gilets jaunes" : quel est le rôle des pétroliers dans la hausse des prix à la pompe ?

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(Crédits : Nick Oxford)
Une étude de la rentabilité du secteur pétrolier depuis le début des années 2000 montre que celle-ci s’est fortement dégradée, indépendamment des cours du Brent. Par Jérôme Caby, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les mouvements sociaux de protestation contre les prix des carburants se multiplient sur le territoire français, avec notamment la grande action des « gilets jaunes » prévue pour le 17 novembre. Or, dans ce contexte, les multinationales du secteur pétrolier, qui sont pourtant présentes sur toute la chaîne d'exploitation, de l'exploration à la distribution, ne font curieusement pas l'objet d'une véritable attention. Notre objectif est ici d'apprécier le lien qui pourrait exister entre la rentabilité de ces groupes et le cours du pétrole qui, in fine (et au-delà des taxes), est à l'origine de l'inflation actuelle des prix à la pompe. C'est ce qui permettra d'apprécier l'influence que ces groupes pourraient avoir ou non sur ce phénomène.

Pour ce faire, nous avons sélectionné trois « majors » pétrolières : le britannique British Petroleum (BP), l'anglo-néerlandais Royal Dutch Shell (Shell), et le français Total. Pour apprécier la performance de ces sociétés de 2000 à 2017, nous avons retenu l'indicateur de référence de la rentabilité dans le secteur pétrolier, le ROACE (rentabilité des capitaux moyens employés, calculé en divisant le résultat opérationnel net ajusté par les capitaux employés moyens, capitaux propres et dettes et/ou coût de remplacement).

Sources : Comité national routier (cours du Brent), Rapports annuels des sociétés (ROACE).

Des entreprises à la rentabilité déclinante

La rentabilité des trois pétroliers évolue de concert pendant toute la période. Autrement dit, il n'y a pas de réelles différenciations entre elles, même si Total apparaît plus rentable que ses concurrents de façon quasi systématique. Ce sont les conditions structurelles de marché et d'exploitation qui semblent dicter principalement leur rentabilité, et non des choix stratégiques différents. Cela ne signifie pas qu'il est simple de diriger ces entreprises, mais que leurs business models et leurs contraintes sont similaires et ne permettent pas des positionnements réellement différenciants. Sur l'ensemble de la période, la rentabilité de ces entreprises s'est par ailleurs durablement dégradée de près de 30 % aux jours anciens les plus heureux à moins de 10 % dans la période actuelle.

Un délitement du lien entre le prix du pétrole et la rentabilité des pétroliers

Jusqu'en 2005, plus le prix du pétrole augmente et plus la rentabilité de ces sociétés s'améliore. Cette tendance indique que les pétroliers parviennent d'une part à améliorer leurs marges (ils contribuent donc à une augmentation du prix à la pompe pour le consommateur final) et sans doute surtout, d'autre part, utilisent mieux leurs capacités de production (les raffineries et leurs ressources pétrolières) sans répercuter leurs gains de productivité sur le consommateur final (les habitudes de cartellisation ont la vie dure).

De 2005 à 2007, la tendance s'inverse : la rentabilité se dégrade tandis que le prix du pétrole continue de s'apprécier. La décorrélation est totale. À partir de 2008, le lien entre la variation du prix du pétrole et la variation de la rentabilité des pétroliers à la hausse comme à la baisse se rétablit. Mais les niveaux de rentabilité ne sont plus du tout les mêmes pour un prix du pétrole similaire. Ainsi, si l'on compare 2005 et 2017, pour des prix moyens du Brent très proches (respectivement 54,41$ et 54,25$), le ROACE s'effondre de 29 % à 9,4 % pour Total, de 24,8 % à 5,8 % pour Shell, et de 25,10 % à 5,8 % pour BP. L'inflation faible des coûts courants (comme les salaires) ne peut à elle seule expliquer cette tendance lourde.

Déclin de l'activité d'exploration-production

Pour tenter de comprendre ce phénomène, nous avons réalisé un focus sur la société Total sur la même période. Nous avons distingué le ROACE pour les activités les plus importantes et les plus consommatrices de capitaux : en amont, l'exploitation-production, et en aval, le raffinage (essentiellement).

Sources : Comité national routier (cours du Brent), Rapports annuels de Total (ROACE). Jusqu'en 2010, le ROACE comprend également les activités chimiques, puis uniquement le raffinage à partir de 2011.

On constate que les mouvements observés sur la rentabilité globale s'expliquent essentiellement par la dégradation de la rentabilité de l'activité d'exploration-production. Les champs pétroliers sont de plus en plus difficiles à exploiter et les pays producteurs plus gourmands pour le partage de la rente pétrolière. Les coûts s'accroissent, les marges se dégradent. Notons aussi que les coûts ne peuvent plus être répercutés aussi facilement sur le consommateur final (la cartellisation a vécu).

En revanche, le ROACE de l'activité aval connaît une mutation majeure depuis 2012. Jusqu'alors, sa rentabilité était non seulement très inférieure à celle de l'exploration-production, mais elle suivait également la même tendance. À la faveur de la reprise économique mondiale et de la baisse du cours du pétrole à partir de 2013, les sociétés pétrolières ont pu reconstituer leurs marges et accroître l'utilisation de leurs capacités de production. La corrélation entre la rentabilité de l'activité de raffinage et le prix du pétrole qui était positive au début de la période est devenue négative à la fin de la période.

Une rentabilité et des marges durablement affaiblies

On pourrait en conclure trop rapidement que les pétroliers ont conduit une politique de prix dans le domaine du raffinage au détriment des consommateurs. Pour autant, la rentabilité financière globale de Total (ROE, rentabilité pour les actionnaires, résultat net divisé par les capitaux propres) s'est beaucoup dégradée sur la période (d'environ 30 % à des niveaux proches de 10 %). On constate une même tendance pour la marge nette (résultat net divisé par le chiffre d'affaires), quoique de manière moins spectaculaire.

Sources : Comité national routier (cours du Brent), Rapports annuels de Total (RN/CA, ROE).

Les pétroliers non coupables

En outre, la remontée en 2018 des cours du pétrole devrait logiquement se traduire par une baisse de la rentabilité des activités de raffinage (ce qu'atteste déjà la baisse de la marge des activités de raffinage dans les résultats trimestriels 2018 publiés par Total). Aussi, pouvons-nous conclure assez sereinement que les pétroliers peuvent être déclarés non coupables dans le mouvement actuel d'augmentation des prix à la pompe.

Ces différents constats expliquent également les velléités récentes de ces sociétés de se développer dans le domaine des énergies renouvelables (même si elles restent assez marginales dans les comptes à ce jour) et dans le secteur gazier, moins polluant et avec des réserves plus conséquentes. In fine, tant pour les groupes pétroliers que pour les consommateurs, ce n'est que dans la décarbonation respective de leurs activités et de leurs comportements qu'ils trouveront leur salut.

The Conversation _______

Par Jérôme CabyProfesseur des Universités, IAE Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 18/11/2018 à 12:42 :
En Coree du sud, le prix d'un litre de super est de 98 cent/ Euro.
En province, c'est encore moins cher.
Le gas-oil est 20% moins cher.
Exporte par Texaco, made in USA.
Ce qui prouve bien que le prix francais est tres prohibitif.
"Francais, on vous ment".
IN Memoriam......
Réponse de le 18/11/2018 à 16:57 :
Non ça prouve seulement que les coréens ont structuré leur fiscalité publique autrement.
a écrit le 18/11/2018 à 8:03 :
La réalité de la pollution atmosphérique par labo lyonnais unique au monde par ses techniques d analyse (france3 colloque sur micro particule à Lyon le 17 nov) .Pollution est due à 50% chauffage dont bois ,et 26 % transport dont seulement 50 % du aux émissions moteurs. Les autres 50% sont dus au frottement freinage et pneus sur chaussées avec les particules les plus nocives. La prochaine taxe sur le taux usure de nos pneus ? Si la santé était le motif des taxes changer les composants des freins et bitume devrait être obligatoire alors ! On nous prend vraiment pour des pigeons .
a écrit le 17/11/2018 à 12:44 :
Le plus grave c'est l'effet de cliquet de certaines taxes, qui ne baissent pas lorsque le litre de carburant baisse.
a écrit le 17/11/2018 à 12:17 :
l energie plus cher peut ralentir le gaspillage du petrole car ils faut pense a notre avenir et a celui de nos enfant, MAIS IL FAUTallez plus vite vers un mixe energetique de stranport moins cher et moins polluent, NOS PRESIDENTS FRANCAIS DEPUIS 40ANS N ON RIEN FAIS DE SERIEUX A PARS DONNEZ DES LECONS AUX AUTRE PAYS ? EN 40 ONT AURAIS PUS CONSTRUIRE UNE PETITE VOITURE CITADINE A LA PORTE DES FAIBLE REVENUE FRANCAIS ?.MAIS L ON N A TOUJOURS PAS DE BORNE ELECTRIQUE AUX BAS DE CHEZ NOUS ? A QUOI SERVENT REELLEMENT NOS ELU E S ? NICOLA ESPEREZ BEAUCOUP COMME TOUS LE MONDE JE CONPREND SA DEMISSION RIEN NE SERAS FAIS POUR LA LUTTE CONTRE LES DEGATS DU RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE QUE TOUS LE MONDE VOIS DESORME DE CES PROPES YEUX ANNEES APRES ANNEES???
a écrit le 17/11/2018 à 12:01 :
c'est pas complique, les prix augmente un peu, lineairement, les couts augmentent exponentiellement
en controle de gestion on appelle ca effet ciseau
a écrit le 17/11/2018 à 11:26 :
Étant une ressource fossile donc limitée en quantité, le pétrole ne devrait-il pas être dix fois plus cher ? Quand y en aura plus, ça posera un problème. Le brûler c'est pratique mais un peu dommage. Y a des puits anciens où le baril coûte 5$ en frais d'exploitation, le reste est du bénéfice.
Sur le Huff de ce jour, "Si le prix du carburant augmente, nombreux seront les automobilistes qui se priveront de leur voiture". Ce constat est dressé en 1937. Le gilet jaune n'était pas encore obligatoire à bord des (rares) véhicules [mon père jouait aux billes dans les caniveaux à Paris Vème à l'époque].
Réponse de le 17/11/2018 à 14:36 :
Le prix du pétrole sur les marchés est maintenant totalement déconnecté des couts de production. C'est un mélange de politique, de spéculation et de rumeurs.

Les gisements les plus faciles d'accès ont été vidés depuis longtemps (et parfois bousillés, faute d'une exploitation raisonnée). C'était notamment les gisements terrestres en zone désertique (ex;péninsule arabique) qui ont produit dans le passé à 5$/bbl.

Ce qui reste ce sont des gisements offshore à grande profondeur où un seul puits coute 40 à 60 millions de dollars, et la mise en production d'un champ se compte en milliards $.

Total fait un exploit en Angola en arrivant à produire à 30 $/bbl sur le Block 17 qui est mature, mais les recherches sur des blocks adjacents ont été un échec à 9 milliards de $.

Certaines entreprises se sont spécialisées dans la reprise de "vieux" champs abandonnés par les majors et elles tentent d'en tirer les dernières gouttes en étant moins chères et plus "futées" que les précédents propriétaires.
Réponse de le 17/11/2018 à 19:52 :
Principe du marché: le cours dépend de l'offre et de la demande et non de la disponibilité future du produit.

Je sais, le marché est idiot et en plus celui du pétrole brut est tout sauf rationnel car gangrené par la spéculation et la politique. En tout cas il n'est pas aux mains des compagnies d'exploration -production.

Il n'est même pas besoin que le pétrole tarisse pour que ce soit un problème, il suffit d'un déséquilibre assez léger entre l'offre et la demande pour que le cours s'effondre ou au contraire explose. Un peu comme 2% de voitures en plus font la différence entre une circulation chargée et un embouteillage.

On peut toujours réduire la production pétrolière, en général le vendeur s'y retrouve puisque le prix plus élevé compense le volume.

L'inverse n'est pas garanti, d'autant plus que les spécialistes pointent un sous investissement massif dans l'exploration depuis 2010 qui conduira inévitablement à une baisse forcée de production d'ici 5 à 10 ans (10 ans = temps de mise en production d'un champ nouveau).
Si à cette date la croissance mondiale repart, les prix vont exploser durablement.

Corolaire: il faut sortir du pétrole, mais ce sera plus efficace si c'est fait avec intelligence et méthode plutôt qu'à la schlague idéologique.
a écrit le 17/11/2018 à 10:48 :
L’état a perdu de l’argent en tant que actionnaire dans les entreprises
Peut être que cette augmentation est pour compenser cette perte ?
La démission du ministre de l’économie peut être réglera le problème de blocage ?
a écrit le 17/11/2018 à 9:09 :
Merci de confirmer ce qu'on savait déjà : les prix des carburants, ce n'est pas l'avidité des pétroliers.
a écrit le 17/11/2018 à 9:09 :
Posez-vous la bonne question : Quelle est le rôle des constructeurs et des automobilistes addict aux véhicules SUV plus lourds que les berlines classiques et qui font bondir la consommation moyenne de carburant. En 2017, 2.2% de plus qu'en 2016. Les émissions polluantes augmentent du même coup de 1.8% en un an. Il faut taxer plus fortement les SUV qui sur-consomment.
Réponse de le 17/11/2018 à 10:52 :
Bien plus qu'aux SUV (qui se substituent plus aux monospaces qu'aux berlines) c'est surtout au retour de l'essence qu' est due cette remontée des consommations. Prenez le problème comme vous voulez, un moteur essence, même les plus performants (comme l'excellent 1.2 Bluetech de PSA et le non moins excellent 1.0 Ecoboost de Ford), consomment 20% de plus qu'un diesel de même puissance. Proposer de taxer les SUV (qui d'ailleurs le sont déjà fortement s'ils sur-consomment par les taxes sur les carburants et le malus à l'achat), c'est JUSTEMENT le discours insupportable que le pays ne veut plus entendre.

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