L'Espagne face à ses failles structurelles

 |   |  798  mots
La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, l'Espagne face à ses failles structurelles

Rien ne semble devoir arrêter la marche triomphale de l'Espagne. Sorti de récession en 2014, le pays galope et aura atteint encore 3% de croissance en 2017. Un niveau enviable bien au-dessus de la moyenne de la zone euro. L'économie espagnole est aussi devenue une formidable « job-machine ».

Plus de 500.000 emplois ont été créés sur un an. Ce n'est pas loin de la performance allemande, dont l'économie est pourtant trois fois plus grande.

Ne pas sous-estimer l'effet rattrapage

Pour les tenants de l'austérité et des politiques favorisant la compétitivité prix, l'Espagne est un modèle de réussite. Et si la mécanique venait à se gripper, cela serait dû uniquement au séisme politique provoqué par le referendum sur l'indépendance de la Catalogne. Pourtant, avant même la radicalisation du conflit entre Barcelone et Madrid, les prévisions de croissance officielles du gouvernement pour 2017 étaient déjà en baisse, à 2,6%. Certes, désormais c'est 2,3%, mais le scénario, de l'aveu même des autorités, était déjà celui d'un net ralentissement à rebours du reste de l'Europe.

A force de se concentrer sur les variations, les niveaux sont un peu vite oubliés. Des grandes économies de la zone euro, l'Espagne est de loin celle qui a le plus souffert de la grande récession. L'effet rattrapage a mécaniquement été plus important que dans le reste de la zone. Mais c'est terminé ou presque, et restent maintenant seulement les fondamentaux.

Le défi démographique

Or, l'Espagne va au-devant d'un grand défi, celui de sa démographie. La croissance potentielle d'un pays dépend, entre autres, du volume de travail mobilisable, qui dépend lui-même largement de la démographie.  Pour l'Espagne, les difficultés commencent, car la population a tendance à reculer depuis la crise (-560.000 habitants). C'est du jamais vu depuis l'après-guerre. Terre d'immigration, l'Espagne est devenue une terre d'émigration. À cela s'ajoute un solde naturel de la population déficitaire depuis 2015. C'est une première depuis que les statistiques existent sous cette forme, c'est-à-dire le début des années 60.

Bilan de ces évolutions, le nombre des 15-64 ans, c'est-à-dire la population en âge de travailler, donc de générer de la croissance, a reculé de plus de 1 million de personnes depuis 2009. Un chiffre à comparer à celui de la France qui est stable sur la période, ou de l'Allemagne, en hausse de plus de 1,7 million depuis 2012.

Les limites de la stratégie de compétitivité-coût

Outre le mur de la démographie, la stratégie de sortie de crise de l'Espagne pose problème. Les gouvernements successifs ont avant tout misé sur la contraction des salaires pour regagner en compétitivité-coût, avec un certain succès au départ : la demande intérieure a été étouffée, ce qui a limité les imports. Et les exportations ont été dopées par le regain de compétitivité des entreprises. Archi déficitaire peu avant la grande récession, le déficit commercial a été ramené de 100 à 25 milliards d'euros en quelques années, une amélioration suffisante pour dégager des excédents courants (proche de 2% du PIB) grâce notamment aux gigantesques recettes touristiques.

Cerise sur le gâteau, en ayant comprimé ses coûts, l'Espagne est devenue une plateforme de sous-traitance low cost très attractive pour les industriels allemands, au même titre que les pays de son Hinterland : les importations allemandes en provenance d'Espagne ont explosé depuis 2007, (+ 10 milliards d'euros). Un chiffre à comparer au maigre petit milliard d'euros en plus pour la France.

Ce regain d'activité tiré de l'extérieur a permis aux entreprises de créer plus d'emplois, ce qui a permis de réactiver la consommation. D'autant plus que les Espagnols, au plus fort de la crise, avaient cessé de consommer et qu'ils renouvellent aujourd'hui une partie de leur équipement en biens durables (automobile, électroménagers, etc.).

Mais cette dynamique risque de trouver très vite ses limites. Une fois passée l'effet rattrapage, le soufflé va retomber. Surtout, la nouvelle dynamique espagnole s'appuie sur les bas salaires et c'est un nouvel écueil : soit, avec la baisse du chômage, les revendications salariales se font plus pressantes avec le risque de voir se dégrader la compétitivité-coût des produits espagnols, et ses conséquences sur les exportations. Soit les salaires restent figés, au risque d'atrophier de façon durable la demande domestique, le tout dans un contexte ou Madrid reste maintenu par Bruxelles sous procédure de déficit excessif. L'Espagne est donc loin d'être sortie d'affaires et c'est une période de forte turbulence qui l'attend.

>> Plus de vidéos sur le site Xerfi Canal, le médiateur du monde économique

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/11/2017 à 11:54 :
j'ai lu ce jour qu'une très grosse mutuelle d'assurance française avait conclu un pacte d'emploi basé sur une annualisation du temps de travail de 1540 heures assortie de plein de souplesses et avantages financiers supplémentaires .
c'est sûr que c'est la voie pour dépasser la performance économique de l'Espagne qui comme le dit l'article , ne peut que s'essouffler .
a écrit le 02/11/2017 à 10:32 :
Ben dis donc, passser de 27 à 17% de chômage...en perdant 1 million de population en âge de travailler. Quelle réussite !
a écrit le 02/11/2017 à 10:13 :
Il est évident qu'une politique d'esclavagisme salarial telle qu'elle est imposée en UE ne peut pas avoir d’effets positifs à long terme, à court terme pour l'offre oui mais à long terme pour la croissance c'est l'effet inverse qui se produit.

Nos propriétaires des outils de production sont en train, avec l'aval de leurs politiciens, d'anéantir l'économie réelle. On recule pour mieux sauter.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :