La désintégration de la cohésion sociale
Olivier Passet, Xerfi

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Face à la montée de la crise sociale, la thèse de la montée des inégalités est celle qui aujourd'hui rallie le plus largement. Elle n'est pourtant pas aussi évidente. Au plan mondial, il y a la fameuse courbe de l'éléphant de Milanovic qui pointe le déclassement relatif des populations riches (sans être hyper riches).
Qui recouvre en fait, à ce niveau mondial d'observation, les classes moyennes des pays avancés. Mais ne fait que surligner le fait que les économies avancées ont perdu leur pouvoir de captation de la valeur et de prédation des ressources au détriment des économies moins développées. Et puis il y a toutes les variantes autour des travaux de Thomas Piketty qui soulignent l'envolée d'un groupe très particulier et très restreint d'hyper-riches. Mais qui aboutit à des constats différenciés et peu tranchés pour le reste de la population selon les pays. La dislocation du corps social par le jeu des inégalités est du coup très contestable, le malaise social commun à toutes les économies étant loin d'être indexé sur les indicateurs d'inégalités.
Le récent ouvrage d'Emmanuel Todd est très édifiant de ce point de vue. Il surligne plutôt, en phase avec Jérôme Fourquet, un syndrome de fragmentation sociale, plus généralisable à l'ensemble des économies avancées finalement, que celui de la montée des inégalités. Nos anciens grands clivages paysans / ouvriers / employés / commerçants-artisans / cadres / professions intellectuelles / dirigeants, deviennent des catégories de segmentation de moins en moins éclairantes. Ces catégories renvoyaient implicitement à une hiérarchie sociale, de subordination et de revenus. Mais aussi à une représentation positive de l'utilité et de la mobilité sociale :
Or cette narration identitaire vole en éclat ainsi que les projections d'ascension. Elles se disloquent sur plusieurs fronts.
L'observation de ces groupes sur longue période met en exergue plusieurs phénomènes:
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Tout cela montre qu'il y a bien un phénomène de déclassement des professions. Les promesses adossées à l'appartenance à un groupe social vacillent de tous les côtés, aussi bien en termes de revenus que de représentations.
Le malaise social diffus, et le soutien qu'apporte la majorité passive aux mouvements de contestation, nous oblige effectivement à prendre au sérieux l'idée émise par Emmanuel Todd d'une baisse généralisée des niveaux de vie depuis une à deux décennies, qui atteint toutes les catégories. Pour la comprendre, il faut en effet prendre toute la mesure du phénomène des dépenses contraintes. Ce que ne fait pas à ce jour l'indicateur Insee. Le poids des dépenses de logement, ce sont les loyers, les dépenses d'entretien, d'énergie, etc.
Mais c'est surtout le poids du remboursement d'un actif dont le prix représentait 2,5 années de revenus jusqu'en 2000, alors qu'il en représente 4,5 aujourd'hui. C'est considérable. Ce sont aussi les dépenses croissantes de santé et d'éducation de générations qui sont prises en étau entre deux types de dépendance (jeunes et seniors). C'est un étouffoir qui fait que l'on accède de plus en plus tard à l'achat de son logement ou de sa voiture (55 ans aujourd'hui contre moins de 43 ans dans les années 90 pour une voiture neuve). C'est le fait que toute une série de dépenses attenantes aux communications, à l'informatique, tarifient une qualité et des usages que nous sous-utilisons sans les choisir véritablement.
Pour prendre toute la mesure du malaise social, il faut en effet additionner ces deux syndromes 1) de baisse généralisée des niveaux de vie perçus et 2) de déclassement insidieux et diffus des positions à l'intérieur des groupes sociaux. Des phénomènes que les moyennes écrasent.
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