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La Grèce est-elle sortie d'affaire?

Pascal de Lima

Publié le 10 août 2022 à 10:56 - Mis à jour le 10 août 2022 à 10:56

Grèce

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OPINION. La crise de la dette européenne en 2010 avait abouti à placer la Grèce sous la tutelle de la Troika (Commission européenne, BCE, FMI) jusqu'à 2018. Pour autant, la situation du pays s'est-elle redressée? Du point de vue macro-économique, des progrès ont été faits, mais si l'on prend en compte les indicateurs sociaux, la situation s'est dégradée. Par Pascal de Lima, chef économiste CGI Business Consulting.

2018 pour la Grèce, s'assimile inexorablement à la sortie des programmes conditionnés d'aide multilatérale. La Grèce, disait-on, « serait sortie d'affaire grâce aux programmes de rigueur budgétaire de la Troïka ». Un peu comme le pouvoir d'achat ou les chiffres du chômage, la situation macroéconomique peut avoir l'air flatteuse pour la Troïka et le gouvernement grec... mais la situation sociale, en parallèle, s'est profondément détériorée. La Troïka, de son coté, ne prétendait-elle pas que les politiques de rigueur allaient, par effet de ruissellement, « améliorer la situation sociale » ? La situation actuelle semble pour le moins embarrassante...

1. La Grèce sous la Troïka présente quelques bons résultats macroéconomiques

De 2010 à 2014, les récessions passent enfin en croissance positive et les chiffres macroéconomiques sont plutôt encourageants : amélioration des déficits et même excédent en 2018, abaissement très sensible du risque pays avec des niveaux enfin raisonnables de taux d'intérêt pour les marchés financiers (aux alentours de 5% en 2018), balance des paiements, emploi [1]. Depuis 2018 enfin, c'est-à-dire après la Troïka, date de la libération de son emprise, il semblerait, là aussi, que la Grèce soit parvenue à entrevoir enfin le ciel bleu avec une croissance élevée [2].

2. Pourtant, malgré cette poésie de macroéconomie, la situation de la Grèce, en réalité, ne s'est jamais vraiment améliorée. Ni sur le front microéconomique et encore moins sur le front social, d'ailleurs. Sur le front microéconomique, même pendant la troïka, la situation n'était pas si rose :  sur le marché du travail, la part toujours très élevée du chômage de long terme dans le chômage total, 72,2%, ainsi que le chômage des jeunes toujours très au-dessus des niveaux européens montrent une situation plus contrastée. Ici, la précarité sur le front de l'emploi est générale. Il ne faut pas oublier que la plupart des emplois sont proposés à temps partiel ou en CDD. Au final, les problèmes structurels ont perduré malgré les programmes : faible productivité, faible salaire par tête, faibles marges bénéficiaires des entreprises. Et surtout, la dette ne s'est pas du tout résorbée avec des niveaux qui touchaient toujours les 190% du PIB en 2014.

Derrière la Croatie

Enfin, après 2018, c'est-à-dire après la Troïka, le PIB est resté très en retrait de son plus haut niveau, -24% par rapport à 2008 et une richesse par habitant très en deçà de la moyenne des pays européens, une position la plaçant derrière la Croatie. Même si la Grèce emprunte enfin comme tous les autres pays sur les marchés financiers, l'investissement n'a pas atteint la moitié de son niveau d'avant-crise. Les retards de paiement, quant à eux, sont présents absolument partout. Le taux de pauvreté estimé à 22% a par ailleurs doublé en 10 ans et reste 3 fois plus élevé que la moyenne européenne. Le pays est le plus inégalitaire d'Europe.

Une situation sociale au bord de l'implosion. Et comme si cela ne suffisait pas, l'aspect social a pour sa part, totalement dégénéré. La fin de la Troïka, qui aurait dû lancer l'économie grecque l'a au contraire précipité dans un cercle vicieux social. On pourra glaner autour du fait qu'« il y ait moins de mouvements sociaux, moins de grève, moins de violence », si tel est l'objectif d'un programme aussi ambitieux, mais la réalité est que la situation sociale s'avère catastrophique. En effet, la délinquance a littéralement explosé, la culture et l'éducation sont dans un piteux état, et cela, sur fond d'abandon total du patrimoine pourtant exceptionnel. L'inflation a rongé le pouvoir d'achat plus qu'ailleurs. Les indices de développement humain montrent une société en désarroi total ne sachant plus, ni où aller ni que faire d'une journée. La seule porte de sortie ? L'émigration pour les citoyens, l'évasion fiscale pour les entreprises. Culture à la ramasse, artistes de rue en pléthore, théâtres délabrés, cinémas vides... les Grecs, immenses créateurs reconnus dans le monde entier, dans la mode aussi, ont été littéralement abandonnés à leur triste sort.

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Présents au Qatar, en France ou dans d'autres pays de l'UE, pas moins de 500.000 Grecs ont quitté le pays lors de cette fameuse « libération » !  Les personnes âgées sont pour la plupart restées sur place tandis que les jeunes (20-30 ans), notamment les plus qualifiés d'entre eux, ont quitté le pays. Un exode impactant, de facto, non seulement la capacité du pays à se redresser mais intensifiant par ailleurs les difficultés déjà présentes relatives aux systèmes sociaux.

12 ans après la crise, pouvons-nous affirmer que la Grèce est sortie de l'auberge ?

L'évidence, c'est que ces quelques maigres résultats macroéconomiques obtenus « grâce » aux politiques de rigueur l'ont été au prix d'un sacrifice social et culturel. Qu'en est-il aujourd'hui ? Suite au récent conflit russo-ukrainien, les prix du gaz, de l'énergie sont ceux qui ont le plus augmenté en Europe. L'Etat a d'ailleurs de nouveau dû intervenir en annonçant une hausse de 50 euros du salaire minimum depuis le 1er mai dernier. Heureusement que les pénuries agricoles en Grèce, pays agricole par excellence n'existent pas mais le compte n'y est pas... L'Etat devra-t-il faire face à un retour des tensions sociales ? Ou bien peut-être on pourra se consoler par le fait que la Grèce est située sur la route de la soie des Chinois !

______

[1] Le taux de chômage de la Grèce s'établit selon les estimations de la CE à 15,1% en 2018, ce qui au global est interprété comme un progrès par les investisseurs internationaux.

[2] En retirant l'effet covid pour lequel tous les pays d'Europe ont été impactés.

Pascal de Lima

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