La stabilisation politique de l'UE, un préalable à la relance de la croissance européenne

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Il ne peut y avoir de croissance sans stabilité, ni confiance dans l'avenir. Par Luca Rossi, responsable Europe, Moyen-Orient et l'Afrique chez A.T. Kearney et Sébastien Declercq, Président d'A.T. Kearney France

Relancer la croissance européenne fut la préoccupation principale des décideurs politiques et économiques lors de la dernière décennie. Dans le même temps, les élites européennes (économistes, intellectuels, universitaires) présentèrent des approches diverses et souvent trop théoriques de la restauration de la croissance sur un continent durement touché par la récession ; en particulier à sa périphérie.

Identifier les leviers de cette croissance européenne est la raison d'être du Bad Ragaz Group. Fondé en 2010 et portant le nom de la ville où il se réunit chaque année, ce groupe, composé de chefs d'entreprise et de décideurs européens, a à cœur de proposer des solutions concrètes et communes aux transformations radicales que nous traversons.

La combinaison toxique de menaces politiques, économiques, et humanitaires

L'édition de cette année, qui se déroulera d'ici quelques jours à peine, sera différente de toutes les précédentes. Notre «modèle européen», qui a fourni sécurité et prospérité au continent, est pour la première fois fondamentalement remis en question par une combinaison toxique de menaces politiques, économiques, et humanitaires. Nos différents modèles de protection sociale - pourtant considérés comme acquis - sont de plus en plus remis en question.

Pas de croissance sans stabilité ni confiance

Or il ne peut y avoir de croissance sans stabilité, ni confiance dans l'avenir. Alors qu'il est difficile d'entrevoir des solutions rapides, il existe pourtant des opportunités à moyen et long termes favorables au retour de la croissance européenne.
Prenons l'exemple des flux migratoires. Si l'actualité des réfugiés fuyant la guerre représente un poids économique et humanitaire immédiat, principalement pour les pays d'Europe du Sud et de l'Est, à long terme la migration devrait agir comme une perfusion salvatrice pour de nombreuses économies européennes, en particulier l'Allemagne, qui représente près de 30% du PIB de la zone euro.

La main d'œuvre allemande devrait baisser de près de 30% sur la période 2012-2050, faisant de la politique migratoire un moteur de croissance important. La situation est similaire en Italie et au Portugal. Ces pays de l'UE à la population vieillissante tireront bénéfice à moyen-long terme de flux migratoires aujourd'hui considérés comme problématiques.

 L'énergie à l'origine d'une instabilité

Le secteur énergétique est également source d'instabilité. Les tensions croissantes avec la Russie ont contraint l'UE à chercher de nouveaux partenaires et conduit à une transition accélérée vers les énergies renouvelables.
C'est pourquoi l'impact des flux migratoires et l'avenir de l'énergie seront au centre des discussions à Bad Ragaz. Nous sommes convaincus qu'aucune stabilité en Europe ne peut être trouvée sans réponses claires, concrètes et coordonnées à ces deux sujets clés.
Qu'en est-il de la croissance économique elle-même ?
L'Union Européenne et les pays qui la composent doivent se focaliser en priorité sur quatre leviers clés pour débloquer la croissance : améliorer la productivité dans le domaine des services, réformer les marchés du travail, réaliser l'harmonisation fiscale et créer un marché unique du numérique.

 Reconquérir le leadership dans la haute technologie

Mais si des cadres réglementaires solides sont nécessaires, les entreprises demeurent le moteur numéro un de la croissance, et l'innovation est son carburant principal. Ce devrait être la priorité des entreprises européennes ; certes elles doivent jouer un rôle actif dans l'actionnement des quatre leviers et s'engager dans des démarches de coopération active avec les décideurs politiques, mais elles doivent surtout chercher à reconquérir leur leadership dans les secteurs de la haute technologie.

 Robots collaboratifs

Le design et l'innovation numérique, la robotique, le Big Data, les technologies additives de production, les biotechnologies et les nanotechnologies offrent un potentiel colossal à l'Europe. Les technologies telles que les robots collaboratifs et l'impression 3D finiront par remplacer les opérations classiques de fabrication et transformer le modèle de l'usine traditionnelle. Alors que beaucoup sont à la traîne dans ce domaine, certains pays comme l'Allemagne ont d'ores et déjà investi dans cet immense potentiel. Ses constructeurs automobiles, tels BMW et Daimler, sont sur le point d'introduire des robots collaboratifs à grande échelle pour remplacer les activités d'assemblage final actuellement réalisés à la main.

La fabrication additive pourrait transformer les chaînes d'approvisionnement et les processus de fabrication européenne. L'impression 3D offre des avantages de coûts unitaires que les technologies de fabrication conventionnelles ne peuvent égaler. Certains annoncent même jusqu'à la «démocratisation» de la fabrication. Avec un marché mondial en croissance annuelle de 20% et d'une valeur estimée à 50 milliards d'euros en 2050, cette haute technologie est un domaine que l'Europe ne peut se permettre d'ignorer.

L'importance des actifs immatériels

L'innovation est vitale, par sa capacité à façonner les habitudes des consommateurs et les chaînes de valeur de fabrication. L'exemple de Tesla est à ce titre instructif. Ses voitures contiennent 1000 composants quand les voitures traditionnelles en comptent 10.000. Combien de temps les constructeurs automobiles européens pourront-ils rester compétitifs face à ce modèle de fabrication ?
Nous pensons également que l'avenir réside dans les sociétés ayant la plus grande part d'actifs immatériels à leur bilan. Selon une récente étude internationale réalisée par A.T. Kearney, la grande majorité des entreprises aux taux de croissance élevés affichait une part importante d'actifs immatériels, dont entre autres logiciel, R&D, marque et réputation. Une stratégie de croissance simple consisterait alors à concentrer les investissements sur les secteurs qui génèrent ces valeurs intangibles.

En conclusion, il incombe aux dirigeants d'entreprises et aux décideurs politiques de travailler main dans la main et de prendre des mesures audacieuses pour faire à nouveau de l'UE une zone dynamique à la croissance pérenne. Trouver un juste équilibre entre les principes fondamentaux de l'UE et la résolution commune des défis économiques, humains et politiques, doit être au centre du projet européen si l'on veut mettre derrière nous les scénarios pessimistes tels que le Grexit, le Brexit, et la montée des partis prônant le repli national.


Luca Rossi est responsable Europe, Moyen-Orient et l'Afrique chez A.T. Kearney et basé à Milan, Italie.
Sébastien Declercq est Président d'A.T. Kearney France

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