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Le rendez-vous manqué du « cercle de la raison »

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 25 novembre 2019 à 09:45 - Mis à jour le 25 novembre 2019 à 09:50

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Rupture(s). Une nouvelle fracture sociale est à l’œuvre. Elle ne ressemble en rien à ce que l'on a connu. Ce n’est plus « cols bleus » contre « cols blancs », travail contre capital, manufacture contre intellect. De manière beaucoup plus pernicieuse, comme un virus qui se serait instillé doucement dans les sillons rouillés de la globalisation, une nouvelle forme de polarisation- identifiée brillamment par l’auteur britannique David Goodhart- s’est installée entre ceux qui se sentent bien partout – les « anywhere » - et ceux qui ne peuvent vivre sans enracinement, les « somewhere ». Les...

... s sont minoritaires, mais ils concentrent plus de pouvoir et de richesse qu’il est possible d’imaginer. Les seconds sont majoritaires, et ils ont commencé à organiser la « revanche des humiliés ».

« There is no alternative » et « Adults in the room ». Deux formules prononcées à près de quarante ans d'intervalle par deux femmes emblématiques d'une certaine idée de la mondialisation : Margaret Thatcher et Christine Lagarde.

Chacune à sa manière, ces antiennes ont contribué à opérer un basculement -vers la droite- du centre de gravité de la globalisation lors de deux périodes charnières. D'un côté, le leitmotiv thatchérien prononcé depuis le perron du 10 Downing Street le 25 Juin 1980 a consacré l'idée selon laquelle « le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l'échec. » Articulé à l'origine pour défendre la politique monétariste britannique, « There Is no alternative » (TINA), devient rapidement un dogme, puis carrément un courant de pensée dominant avec la chute du mur de Berlin. Au cours des décennies suivantes, partout souffle le vent de la dérégulation, porté ensuite par l'Amérique de Bill Clinton et ses « autoroutes de l'information » qui préfigurent l'ère du tout numérique. La mondialisation est alors triomphante, et même la crise financière mondiale de 2008 ne permettra pas de renverser la tendance. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la déclaration péremptoire de Christine Lagarde lors du paroxysme des négociations pour le sauvetage de la Grèce le 18 Juin 2015 : "Pour le moment, nous sommes à court de dialogue, l'urgence c'est de restaurer un dialogue avec des adultes dans la pièce".

Avec cette formule lapidaire, la patronne du FMI vient tout simplement de signifier au gouvernement grec la direction de la cour de récréation, s'érigeant en gardienne de la raison. Lagarde aura finalement gain de cause, malgré un référendum grec refusant le diktat du FMI. Le chef du gouvernement hellène dira alors qu'il n'y « avait pas d'alternative ». Quatre ans plus tard, Christine Lagarde deviendra même la gardienne du coffre-fort de l'union, la Banque centrale européenne (BCE).

La genèse du « cercle de la raison »

La France, paradoxalement, a été un acteur important de la circulation des idées mercantilistes issues de cette dynamique. Dès 1982, l'historien François Furet créait la Fondation Saint-Simon, afin de réunir hauts fonctionnaires, universitaires et capitaines d'industrie. En creux, c'est un véritable mouvement intellectuel visant à « réconcilier le libéralisme avec la démocratie ». Ses membres constituent un véritable Who's Who de toutes les personnalités qui comptent dans l'Hexagone, qui se rencontrent discrètement et produisent ouvrages et notes visant à convertir au libéralisme les socialistes arrivés au pouvoir en 1981. L'un des membres les plus influents de la fondation est l'essayiste et conseiller de nombreux patrons du CAC 40, Alain Minc, qui estime que ce groupe constitue un « cercle de la raison ». Dissoute en 1999, après avoir rempli plus que les objectifs qu'elle s'était fixée au départ, la fondation Saint-Simon est considérée comme l'institution ayant le plus influencé la trajectoire économique française au cours du demi-siècle écoulé. Quels sont les ressorts d'un tel succès ? La réponse commence à peine à émerger.

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Le haut de la pyramide s'est détaché

En effet, la thèse défendue par David Goodhart dans son best-seller « Les deux clans, la nouvelle fracture mondiale » permet enfin de décrypter le mécanisme qui a permis qu'une minorité de personnes aient réussi à rendre dominantes leurs idées basées sur la dérégulation, les privatisations, le marché, et le libre-échange. Sans sombrer dans les thèses conspirationnistes, l'ouvrage permet de comprendre les dynamiques profondes qui ont eu généré l'effet « boomerang » de montée des nationalismes. Écrit à l'origine pour expliquer le Brexit, l'ouvrage s'attache en réalité à nous donner les clés de compréhension de la dislocation du tissu social en trois catégories, dont deux s'affrontent désormais, créant des zones de tensions inédites.

Représentant dans les pays riches près de 25% de la population, les « everywhere » sont les gagnants de la mondialisation, qui se sentent bien partout. Ils sont éduqués, urbains, multiculturels, et naturellement enclins à professer des idées généreuses en matière d'immigration ou de sécurité. Ils sont dans les grands centres urbains de la côte est américaine, dans la City de Londres, à la Commission européenne ou à Paris. Ils concentrent le pouvoir universitaire, médiatique, financier et, souvent, politique. Durant les quarante dernières années, leurs idées ont été dominantes et ont influencé les législations et les trajectoires économiques. Face à eux, comptant pour près de 50% de la population, une catégorie fait désormais entendre sa voix en élisant des leaders populistes à l'instar de Donald Trump ou Jair Bolsonaro. Ce sont les « somewhere ». Ceux que la mondialisation n'a pas appauvris mais qui ont un sentiment de déclassement, se repliant sur leur identité nationale, leur ville, leur communauté, leur quartier, voire leur équipe de football. Certains ont tôt fait de les qualifier de « racistes » car les idées anti-immigration remportent leur adhésion. Ce sont en majorité ceux qui ont voté pour le Brexit.

Un mouvement de fond

Et c'est précisément cette montée irrésistible des communautés que le cercle de la raison n'a pas vu venir, entraînant l'affrontement que nous vivons aujourd'hui. Pourtant bâti afin d'organiser une certaine perpétuation des avantages de la communauté des « sachants », le « cercle de la raison » a vu ses digues sauter les unes après les autres avec la montée en puissance de tous ceux qui voient les emplois manuels disparaître, les repères traditionnels s'estomper, et la technologie investir tous les pans de nos vies au détriment du lien humain véritable. Ne nous y trompons pas, ce fossé ne fera que s'agrandir au cours des années à venir car les élites -qui se sont toujours voulues stratèges- font face à un mouvement de fond dont elles ne comprennent pas le logiciel. A moins que n'émerge une communauté issue du haut de la pyramide qui décide de construire un pont avec l'autre pan de la société en imaginant des instruments de solidarité de nouvelle génération, il y a fort à craindre que le populisme n'ait encore de beaux jours devant lui...

Abdelmalek Alaoui

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