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Les « entreprises profiteuses » doivent payer

Denis Lafay (*)

Publié le 15 février 2021 à 11:00 - Mis à jour le 18 février 2021 à 10:20

Enquete ocde: les riches doivent payer plus pour la protection sociale

Photo d'illustration

Dado Ruvic

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Depuis un an et l'irruption de la crise pandémique, des entreprises ont accompli un formidable retournement dans des filières parfois dévastées, d'autres ont tiré « accidentellement » profit de circonstances qui servent leur métier. Mais d'autres se sont indécemment empiffrées, exploitant et accélérant la vulnérabilité soudaine de pans entiers de l'économie. Le capitalisme numérique instaure une féodalité aux répercussions sociétales et sociologiques considérables. Cette conquête amorale, et dans certains cas immorale, n'exige-t-elle pas d'être en partie redistribuée ? La...

... ollicite, comme jamais, la sphère de l'entreprise, estime (*) le journaliste Denis Lafay, conseiller éditorial de La Tribune et directeur de collection chez L'Aube.

Jusqu'où est-il tolérable de tirer un profit économique et financier de la crise du Covid-19 ? Les « très riches » - dont le rapport Oxfam démontre qu'entre mars et décembre 2020 la fortune des dix plus puissants d'entre eux a accumulé 540 milliards de dollars - ne sont pas les seuls que convoque la question. Ils ne sont pas les seuls appelés à contribuer particulièrement à l'impérieuse nécessité de solidarité - une solidarité ciment du faire société ensemble que la crise pandémique met à l'épreuve - : « certaines » des entreprises qui connaissent un bondissement sans égal de leur activité sont, elles aussi, interpellées. Oui, « certaines », et la difficulté de l'exercice tient dans le discernement des critères qui les singularisent des autres, c'est-à-dire qui distingue le succès respectable sur un plan moral du succès amoral voire immoral - et délétère au-delà du seul débat éthique.

Depuis l'irruption de la crise, des entreprises ont accumulé des recettes et des bénéfices sans précédent. Il faut s'en réjouir, pour elles-mêmes, pour les parties prenantes qui leur sont attachées, pour les emplois. Les cheminements qu'elles ont empruntés sont-ils tous vertueux ? Non. C'est ce distingo qui doit être mis en lumière. A la fois pour égrener les entreprises appelées à « payer » et pour épargner l'image des autres, suspectes à tort d'instrumentaliser le séisme planétaire. Et cela à partir d'un arbitrage éthique.
Certes, évaluer le capitalisme, le libéralisme et l'économie de marché au tamis moral et éthique constitue un exercice communément périlleux. Et rien, bien sûr, n'est noir ou blanc, et dans l'infini nuancier des gris il s'agit de serpenter avec prudence et clairvoyance. Toutefois, des tendances permettent de « lire » les situations, de trancher. Et la situation exceptionnelle peut justifier des audaces. L'ampleur de la dévastation planétaire démontre que la liberté de produire, de commercer, d'entreprendre, et de s'enrichir a atteint ses limites.

Des entreprises vertueuses


Y compris dans des filières dévastées, des entreprises ont fait preuve d'une agilité, d'une réactivité, d'une intuition grâce auxquelles elles ont modifié en profondeur leur stratégie, elles ont exploré de nouveaux métiers et donc des marchés inédits, elles ont impliqué leur corps social. A l'origine de cette gymnastique, souvent se détachent un entrepreneur, une gouvernance, un management et/ou un dialogue social éclairés, parfois même exemplaires. Ces entreprises sont des modèles. Leurs capacités de retournement méritent d'être applaudies.

D'autres entreprises se sont trouvées, « accidentellement », en résonance avec des comportements de consommation inopinés. Qui voudra punir les fabricants de petit électroménager d'afficher des niveaux de vente records depuis que les confinements - et, il faut l'avouer, la fermeture des restaurants - ont suscité une vague d'intérêt sans précédent pour la nécessité ou le plaisir de cuisiner et donc de s'équiper ? Qui voudra blâmer les concepteurs d'ordinateurs ou les plateformes de visioconférences de doper leur activité grâce à la généralisation du télétravail ? Qui voudra condamner les producteurs de vélos, électriques ou non, d'être en rupture de stocks ? La crise créée des besoins de consommation ou impose un changement de paradigmes auxquels ils apportent une réponse. Sans que celle-ci détruise autour d'elle.

Des entreprises qui profitent de la vulnérabilité


Mais toutes les entreprises « gagnantes » dans la crise ne peuvent revendiquer un comportement moral sinon exemplaire, a minima inattaquable. La liste est longue de celles qui ont repéré et exploitent à leur profit la vulnérabilité de filières et secteurs entiers, qu'elles escortent vers l'écroulement. Tentons un extrait. Certaines entreprises étendent leur empreinte alors que l'objet même de leur activité est critiquable, malmène les consciences, les libertés, la psyché des clients. Ainsi les fabricants de consoles et jeux vidéos, responsables d'abrutir et d'aliéner les utilisateurs, en particulier les jeunes. Ou encore les fabricants de jeux de hasards, qui profitent du désoeuvrement, de l'isolement ou de l'angoisse de la population - la Française des jeux s'enorgueillit que les ventes digitales ont progressé de 40%.

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Le commerce en ligne, qui anéantit le commerce physique et défigure les centres-villes, est également en première ligne. Amazon sort du lot : + 38%, c'est l'augmentation de son chiffre d'affaires en 2020 (à 330 milliards de dollars) - et cela nonobstant les lourdes interrogations que suscitent les pratiques sociales de ce groupe, l'empreinte carbone et les nuisances environnementales liées à son fonctionnement (transports, infrastructures) et à son développement.
Les plateformes de films et de séries enregistrent une audience record - près d'un tiers d'abonnés en plus chez Netflix en 2020, désormais 200 millions - et menacent l'avenir du cinéma : comment producteurs, distributeurs et diffuseurs de films, gestionnaires de salles survivront-ils à cette lame de fond ? Citons aussi la vente à emporter. Elle apparait, au premier abord, venir au secours des restaurants. La réalité est toute autre : outre les conditions sociales auxquelles les livreurs sont assujettis, ces plateformes modélisent une évolution en profondeur des comportements des consommateurs.

Le capitalisme numérique au pouvoir


Qu'ont en commun ces nouveaux géants, auxquels la Bourse a offert un couronnement sans équivalent dans l'histoire - Apple, Amazon, Google, Facebook, Spotify affichent des capitalisations boursières qui ont bondi et sont désormais sans égal ? Ils sont l'incarnation de la transformation du capitalisme, hier industriel désormais numérique. Ces business model opportunistes se repaissent, dans des proportions insensées, de la dislocation des écosystèmes traditionnels, inexorablement fracassés par la crise. Pire : certains d'entre eux déclenchent ou accélèrent le dépérissement de métiers ou de secteurs entiers. Et leurs actions philanthropiques ou leurs engagements en matière de responsabilité sociale et sociétale placardées à grands coups de communication ne trompent guère : l'infinité de leur moyens financiers, l'immensité de leur emprise sur les datas, et la variété des terrains stratégiques qu'ils colonisent (communication, santé, etc.), mises en perspective du pouvoir déclinant et même de l'abdication des Etats, leur confèrent une influence illimitée sur le fonctionnement et les mécanismes de la démocratie. Ils sont bien les Big Brother du XXIe siècle.

Une transformation en profondeur de nos comportements


Et les répercussions de leur prise de pouvoir ne sont pas qu'économiques. Nombre de ces nouveaux seigneurs du « néo »libéralisme cultivent des activités d'une « utilité » nulle voire d'une dangerosité démontrée, et ont fécondé une évolution contestable au mieux, délétère au pire, des consciences, des comportements, des relations humaines. Ils fermentent l'illusion que l'on peut vivre recroquevillé dans le cocon protecteur, paresseux, autarcique de son domicile, « comme avant », en ayant accès aux mêmes nécessités, aux mêmes plaisirs, aux mêmes distractions sans abandonner le confort de son antre.

Résumons en effet : de chez moi, installé dans mon canapé acheté via Amazon, j'entretiens mes relations sociales avec Facebook et mon Iphone, je m'informe avec Twitter, je m'amuse avec ma Playstation, je fais livrer mon repas par Deliveroo, je travaille avec Zoom, je me détends avec une série Netflix, j'écoute de la musique sur Spotify, je m'habille via Veepee... Pourquoi, demain, lorsque ces nouveaux comportements de consommation m'auront innervé, ferai-je « l'effort » de me vêtir, braver le froid, trépigner dans les bouchons, garer ma voiture, patienter dans une file d'attente, pour assister à une séance de cinéma, à une pièce de théâtre, un concert à l'auditorium, une exposition au musée ? Et même dîner au restaurant, chiner dans les boutiques de décoration ou flâner dans les magasins d'habillement ? Bref, « je pense pouvoir vivre pleinement dans la réclusion de mon appartement », « je me crois libre alors qu'en réalité je suis incarcéré ». Avant l'irruption de la crise pandémique, le capitalisme numérique était aux portes du pouvoir. Il est dorénavant aux commandes. Et va dicter un bouleversement de nos comportements.

Payer au nom de la solidarité


A l'aune du double désastre, sociologique et économique, qu'ils provoquent, à l'aune du questionnement amoral voire immoral que suscite leur prospérité, sommer ces nouveaux suzerains de redistribuer un pourcentage de leurs émoluments aux victimes directes et indirectes de leur rapacité (pour les plus sévères), de leur sens de l'opportunisme (pour les plus indulgents), ne conférerait-il pas un sens éthique ? Imaginons les plateformes de distribution de musique versant une partie de leurs gains aux artistes dépossédés de concerts, les plateformes de livraison à domicile au secteur de la restauration, les plateformes de séries et de films aux exploitants de salles et à la filière du cinéma, les plateformes de commerces en ligne au profit du commerce traditionnel, les fabricants de jeux vidéos à des oeuvres sportives et culturelles - et même à des causes « médicales » comme l'obésité à laquelle leur métier destine la jeunesse - : cela n'aurait-il pas « du » sens ? Un sens au profit d'une solidarité dont l'état de l'économie et l'état de la société ont, comme jamais, besoin ?

Acceptabilité et solidarité indissociables


Le 29 janvier, par le truchement du premier Ministre Jean Castex, le chef de l'Etat Emmanuel Macron pour la première fois depuis l'irruption de la pandémie un an plus tôt privilégiait les prérogatives économiques aux injonctions sanitaires, et renonçait au spectre d'un troisième confinement. En filigrane : le fameux « degré d'acceptabilité » des Français, que différentes études d'opinion jugent de plus en plus vacillant. Alors que le front sanitaire, institutionnel, économique demeure obstrué à moyen terme, cette prise en compte du « pouls » sociétal est essentielle. Il n'est qu'à considérer la « situation », les manifestations de la solidarité dix mois après les grandes promesses du printemps dernier pour expliciter dans cet arbitrage inédit le « risque sanitaire » encouru en toute connaissance de cause par l'exécutif.

Or ce « degré d'acceptabilité » et l'enjeu de solidarité ne sont pas dissociables. Ils sont même consubstantiels. Et ils conditionnent en grande partie la capacité de résistance aujourd'hui et de résilience demain de la communauté. « On » est prêt à endurer et à aider lorsque le sacrifice est ressenti comme partagé de manière sinon égale, équitable. Voilà un axiome de base du vivre-ensemble, un outil de compréhension et d'amortisseur des inégalités dites supportables. Emmanuel Macron, le Gouvernement comme l'Assemblée nationale détiennent un levier idoine pour activer cette urgence : la justice redistributive. Celle des symboles et celle des actes. Une double logique qui vaut au sein d'une nation comme d'une entreprise, et convoque le principe, cardinal, de l'exemplarité. A contrario, la négliger expose à laisser l'inflammation brûler individuellement puis incendier collectivement le corps social.







Denis Lafay (*)

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