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Les femmes (et les hommes) pour punir Trump et DeSantis

Photo de Fabrice Gliszczynski

Denis Lafay

Publié le 10 mai 2023 à 12:58 - Mis à jour le 18 décembre 2024 à 19:27

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Joe Biden en campagne pour sa réélection en 2024 a des atouts. Et quelques lourds handicaps. Charge au tandem qu'il formera de nouveau avec Kamala Harris d'exploiter l'une des principales failles que le camp républicain incarné par Donald Trump et Ron DeSantis a creusées sciemment : l'étranglement d'une liberté fondamentale et hautement symbolique, le droit à l'avortement. Les femmes démocrates, et celles républicaines encore épargnées par l'endoctrinement évangéliste et complotiste, disposent du sort...

Depuis plusieurs mois il le laissait entendre, l'annonce n'a donc pas été une surprise : Joe Biden veut « finir le travail » et se présente à sa succession en novembre 2024. Il ne manque pas d'atouts. L'économie américaine a passé l'épreuve pandémique avec solidité au plan économique - et dans certains Etats avec négligence et arrogance meurtrières -, le chômage est au plus bas depuis cinquante ans (3,5%), l'inflation ralentit, des dossiers aussi volcaniques que la dette étudiante (1 656 milliards de dollars) commencent d'être traités. Le Congrès a voté des plans d'investissements d'une ampleur inédite, une grande partie dédiée au renouvellement des infrastructures et à la transition écologique. Aux élections midterms que les sondages lui promettaient funestes, le camp démocrate a conservé la majorité au Sénat et a déjoué la déroute annoncée à la Chambre des représentants. Au climat éruptif et aux errements incontrôlés que son prédécesseur imposait aux plans domestique et international ont succédé depuis deux ans et demi une gouvernance apaisée, une ligne de conduite plus cohérente, et une stratégie du compromis et des équilibres qui fait ses preuves jusqu'à l'intérieur de sa famille politique.

L'accalmie au Brésil et, peut-être, en Turquie après le 14 mai, ne dissipe pas une situation géopolitique explosive : avec le dégel des relations entre la sunnite Arabie saoudite et le chiite Iran, une spectaculaire reconfiguration des rapports de force au Moyen-Orient sous la férule chinoise ; une bascule des influences en Afrique, là encore sous l'égide de Pékin - et de son allié Moscou - ; une inflammable extrême-droitisation du pouvoir en Israël ; la puissance nucléaire nord-coréenne ; un Xi Jinping despotique et hégémonique qui après avoir arraisonné le pouvoir, muselé Hong Kong, bâillonné les citoyens, liquidé les oppositions, corseté l'initiative entrepreneuriale, sème l'effroi sur Taïwan. Et bien sûr la guerre en Ukraine. Nul ne peut savoir ce qu'aurait été la conduite de Donald Trump face à ces périls, tant l'individu est inconstant, imprévisible, et viscéralement recroquevillé sur les enjeux nationaux. En revanche, sur le seul dossier ukrainien, il est peu probable qu'il aurait fait preuve de la même détermination et du même doigté que l'administration Biden à ranimer l'OTAN et à financer la riposte à l'invasion russe.

Faute lourde

Le Président sortant ne manque pas d'atouts... mais pas non plus de handicaps. Des voltefaces insupportables, comme l'autorisation accordée au projet, colossal, Willow, de forage pétrolier en Alaska sur les terres fédérales, en contradiction avec ses engagements pendant la campagne électorale ; une popularité atone - une majorité d'Américains (53%) désapprouvent son action - ; une vice-présidente, Kamala Harris, impopulaire ; une accumulation de méprises et de gaffes qui questionnent son discernement et le discréditent. Et bien sûr un âge canonique : s'il est élu en 2024, il quittera la Maison Blanche à 86 ans. La réaction, hostile, des Américains (76% d'entre eux) à l'annonce de sa nouvelle campagne et, pire, celle des démocrates (50%, défavorables autant pour ce qu'il représente intrinsèquement que pour le risque d'affaiblir la candidature démocrate) ne plaident pas pour l'optimisme. La balance des atouts et des handicaps penche-t-elle encore majoritairement en faveur de sa réélection ?

A dix-huit mois de l'échéance, sans lisibilité sur le verdict des procès auxquels Donald Trump est confronté - certains pouvant le frapper d'inéligibilité -, sans visibilité sur l'issue du défi que le gouverneur floridien Ron DeSantis lance à son ex-mentor, et sans prédiction d'un possible tsunami (sanitaire, économique, financier, militaire, etc.), il est bien sûr impossible d'oser un quelconque pronostic.

Sauf à considérer que le Parti républicain est enferré dans une faute lourde dont au moins une moitié de la population peut, potentiellement, le punir : sa dérive idéologique qui a conduit la Cour suprême à révoquer le 24 juin 2022 l'arrêt Roe vs Wade. Ce jour-là, les juges - composant une majorité conservatrice après que Donald Trump ait procédé à des renouvellements - laissaient aux Etats la liberté de légiférer sur le droit à l'avortement ; depuis, vingt-trois d'entre eux ont engagé les procédures pour interdire ou restreindre le droit des femmes à disposer librement de leur corps. En avril 2023, le juge fédéral et néoconservateur texan Matthew J. Kacsmaryk obtenait la suspension de l'autorisation de mise sur le marché de la pilule abortive Mifépristone, faisant franchir là un palier supplémentaire dans la croisade liberticide que le Parti républicain mène contre les femmes. L'arbitrage final est entre les mains de la Cour suprême, saisie par le gouvernement.

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Au moins une moitié

Oui, en novembre 2024, au moins une moitié de la population peut décider de sanctionner le candidat républicain s'il a pour nom Trump ou DeSantis, plus extrémiste encore sur les sujets de société ou dits « moraux » : son combat obsessionnel contre le progressisme l'a entraîné dans une folle dérive, comme l'attestent son révisionnisme des manuels scolaires ou la spectaculaire révocation du statut spécial dont Disney, à ses yeux symbole du wokisme, bénéficiait depuis 1967 pour gérer le parc d'attraction d'Orlando. Au moins une moitié de la population, c'est-à-dire les femmes bien sûr. Entre leurs mains, la possibilité de faire barrage au sectarisme puritain et religieux d'une frange désormais majoritaire du Parti républicain qui menace leur liberté. Et, au-delà, la liberté, c'est-à-dire bien d'autres libertés.

A l'occasion d'une élection traditionnellement peu populaire - le taux de participation (66%) en 2020 était exceptionnellement élevé, en 2016 il avait plafonné à 58% -, les femmes qui avaient voté avaient réservé à Joe Biden une confiance assez décevante : 56% s'étaient prononcées en sa faveur. Et donc 44% au profit de Donald Trump. L'enjeu pour le tandem Biden - Harris sera bien sûr de mobiliser l'électorat féminin démocrate, mais plus encore, il sera de déstabiliser une partie de l'électorat féminin républicain. C'est-à-dire convaincre celles encore affranchies de l'emprise évangélique et des divagations complotistes que les atteintes à leur liberté fondamentale de femme sont plus cardinales que la défense des principes conservateurs, ultralibéraux et nationalistes qui motivent leur scrutin. Le relativement bon score du camp démocrate lors des midterms et, le 2 août précédent, le maintien de la garantie constitutionnelle sur l'avortement voté majoritairement dans le très conservateur Etat du Kansas, crédibilisent l'hypothèse.

Tout acquis est d'une extraordinaire vulnérabilité

Au moins une moitié de la population dispose donc d'arguments pour faire barrage aux candidats extrémistes d'un Parti républicain enlisé dans l'humus déversé par une majorité qui a dévoyé ses principes. L'Au moins détermine l'ampleur du potentiel, l'envergure des responsabilités véritables qui sollicitent l'ensemble des électeurs américains. Puisque la partition est presque strictement égale - 0,97 homme pour 1 femme aux Etats-Unis -, l'au moins désigne la part des hommes, démocrates, républicains et indépendants (sans affiliation partisane), appelés à déjouer l'expédition fomentée contre la liberté et la dignité des femmes.

Le combat contre la remise en cause du droit à l'avortement n'est pas réservé aux femmes, la responsabilité de voter pour cette raison contre les républicains n'incombe pas qu'aux femmes. C'est aussi une bataille d'hommes, parce qu'attaquer la liberté des femmes signifie menacer la liberté de toute l'humanité - la courageuse solidarité des hommes dansant dans les rues de Téhéran aux côtés de femmes dévoilées en est une émouvante illustration.

Le camp des Américains révisionnistes décidé aujourd'hui à étrangler une liberté fondamentale des femmes peut tout à fait, demain, étendre sa psychose morale à un large éventail de sujets aujourd'hui sanctuarisés. Droits des homosexuels contestés, dispositifs contre les discriminations ethniques et protection de l'environnement menacés, innervation de la religion dans la sphère publique encouragée, extension du droit au port d'arme... autant de thèmes de société que la Cour suprême a déjà (ou pourrait à l'avenir) ramené(er) à une réalité archaïque. Eminemment incandescente. Preuve que tout acquis éthique est d'une extraordinaire vulnérabilité.

L'insipidité mieux que la furie

Au classement des plus ubuesques « Journées mondiales » annuelles - de l'éthique, sans téléphone portable, du bonheur, sans viande, de la poésie, de la terre, du thon, de la lutte contre l'homophobie, de l'océan, du yoga, etc... et même du « vivre ensemble en paix » -, celle réservée aux droits des femmes occupe une place de choix parmi les cent quatre-vingt-quatorze autres. Oui, chaque 8 mars il faut officiellement - et si possible spectaculairement, comme s'y emploient des entreprises à grands renforts de communication opportuniste - consacrer toute son attention à la « cause » des femmes, ignorée la veille et effacée le lendemain. Alors, qu'au moins cet inepte symbole corresponde à quelque chose ; cette date commémorative pourrait être déplacée huit mois plus tard, jour du scrutin américain s'il couronne la défaite de Républicains misogynes et phallocrates grâce à la mobilisation de femmes et d'hommes réunis par une cause cardinale.

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  • Révocation du droit à l'avortement : pour les États-Unis, une décision aux graves conséquences sociales et économiques
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D'ici dix-huit mois, les séides du néoconservatisme pourraient payer d'une défaite leur fanatisme moral. Cela n'injectera pas dans le camp démocrate de désir programmatique, de stimulation intellectuelle, d'excitation charismatique, qui feront défaut à Joe Biden. Mais l'insipidité vaut mieux que la furie...

Denis Lafay

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