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Mauvais temps pour la biodiversité aquatique... Les technocrates vont mettre nos rivières à sec!

Christian Lévêque

Publié le 17 octobre 2022 à 08:26 - Mis à jour le 17 octobre 2022 à 09:16

Rhône

Vue du Rhône.

Reuters

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. La transposition en France de la Directive européenne sur l'eau soulève de nombreux problèmes, les nombreux acteurs concernés (militants écologiques, services de l'Etat, diverses associations...) n'ayant pas la même approche. Par Christian Lévêque, hydrobiologiste, directeur de recherches émérite de l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Son dernier ouvrage : « Quelles rivières pour demain ? » (éd. Quae)

Il existe depuis plusieurs années un conflit ouvert concernant la gestion de nos cours d'eau[1]. Des organisations écologistes et de pêche de loisir ont introduit lors du Grenelle de l'environnement le dogme de la continuité écologique des cours d'eau qui, d'après la loi, consiste à assurer la libre circulation des espèces et le transport des sédiments. Dans ce cadre, le législateur a prévu que les ouvrages en rivière soient gérés, entretenus et équipés afin de remplir ces obligations. Cependant, telle qu'elle a été mise en œuvre en France, la continuité écologique a surtout consisté à supprimer les seuils des moulins et les petits barrages pluriséculaires présents dans nos cours d'eau qualifiés « d'obstacles » à l'écoulement.

Les nombreux barrages sur le Rhône, de Lyon à la mer, sont des obstacles d'un autre ordre que les seuils des moulins. De même que les barrages qui assurent la protection des villes contre les crues à l'exemple des barrages réservoirs de la Seine. Et que dire du barrage de Serre-Ponçon qui régule les crues catastrophiques de la Durance, contribue à l'irrigation de la Provence et produit de l'électricité, tout en étant devenu un lieu touristique important pour l'économie de la région. En bref, on ne touche pas, et c'est logique, aux grands barrages qui ont des fonctions d'intérêt public mais qui sont aussi, comme c'est prouvé historiquement, à l'origine du déclin des poissons migrateurs.

On peut constater aujourd'hui, après une sécheresse estivale sévère mais qui n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire, que là où des ouvrages patrimoniaux ont été détruits, les assecs ont été plus sévères. C'est ce que démontrent de nombreuses observations consignées dans un dossier établi par un collectif d'association de sauvegarde des moulins et du patrimoine[2]. Quand l'assec arrive dans une rivière sans réserve d'eau pouvant servir de refuge, la faune aquatique est décimée.

On parle d'écologie ou on fait de la tuyauterie ?

La fonction première d'un cours d'eau est d'évacuer les eaux de pluies. C'est ce que pensaient les ingénieurs hydrauliciens qui ont, dans le passé, rectifié, approfondi et chenalisé les cours d'eau pour éviter les inondations et faire de la rivière un drain évacuant au plus vite l'eau vers la mer. La priorité n'était pas de protéger la biodiversité, mais de protéger des personnes et des biens. Cette politique a été encouragée par les hygiénistes qui voyaient dans l'eau croupissante la source de bien des maladies. La démarche des ingénieurs répondait ainsi à une logique sectorielle autour d'objectifs sécuritaires. Ces mêmes ingénieurs aujourd'hui, confrontés à la difficulté de répondre aux exigences de restauration du bon état écologique de la directive européenne sur l'eau, ont réhabilité le raisonnement en silo des hygiénistes...

En effet, la directive européenne sur l'eau (DCE), qui a été élaborée par des technocrates et non par des scientifiques, exige le rétablissement d'un « bon état » écologique qui n'a jamais été défini scientifiquement mais qui relève d'une vision fixiste et normative de la nature. Pour les mouvements militants et chez certains gestionnaires, la référence ce sont des écosystèmes dits naturels c'est-à-dire, dans leur langage, non modifiés par les humains. Dans ce contexte, une rivière naturelle est donc une rivière qui serait débarrassée de tous les oripeaux de l'artificialisation. Seulement voilà, les systèmes fluviaux sont sensibles aux fluctuations climatiques qui ont beaucoup varié au cours du temps, et ils ont été aménagés, voire réaménagés depuis des millénaires pour des usages divers (navigation, source d'énergie, irrigation, etc.) et de nombreuses espèces ont été introduites pour la pêche ou l'aquaculture. En outre, une rivière dynamique divague à l'exemple de l'Ain, et a pu changer plusieurs fois de lit. C'est pourquoi plusieurs d'entre elles ont été endiguées pour sécuriser les biens et les personnes. Va-t-on aussi leur rendre leur liberté ?  Dans le contexte de nature co-construite qui est le nôtre, le bon état d'un système écologique supposé vierge d'aménagements reste une fiction, soumise à l'appréciation de jugements subjectifs !

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Le dogme de la continuité écologique des rivières qui vise à supprimer tous les obstacles à l'écoulement conduit ainsi à faire de la tuyauterie, pas de l'écologie, car les rivières naturelles dont rêvent certains militants écologistes et pêcheurs sportifs sont en réalité remplies d'obstacles tels que les embâcles[3], les éboulis, les barrages de castor, qui créent des habitats favorables à toute une faune aquatique qui ne vit pas en eau courante. On peut rappeler à ce sujet que les techniciens de rivière chargés de « nettoyer » les cours d'eau, c'est-à-dire supprimer les embâcles, ne font pas preuve d'une démarche particulièrement écologique.

Sans compter que les rivières non aménagées possédaient souvent des seuils « naturels » qui faisaient que le lit mineur était en réalité une succession de vasques qui servaient de refuge à la faune en période d'étiage. Mais beaucoup de ces seuils « naturels » ont été arasés au cours des siècles précédents pour faciliter la navigation et les écluses remplissent maintenant ce rôle...[4].

La destruction des seuils, des retenues et des zones humides qu'ils engendrent est d'autant plus problématique que le lit majeur du fleuve est maintenant réduit à sa plus simple expression, après avoir été colonisé par l'agriculture et l'urbanisme.

Dans ce lit majeur, on trouvait une diversité d'habitats aquatiques qui participaient au fonctionnement du système fluvial, dont des zones d'eau calme (les annexes fluviales) en connexion permanente ou temporaire avec le cours d'eau (continuité latérale). Les retenues et leurs canaux de diversion compensaient en partie cette perte. En bref, un cours d'eau « naturel », c'est un élément d'un bassin fluvial qui est en réalité une mosaïque de différents types de milieux (un écocomplexe), faite d'habitats diversifiés pour la flore et la faune ([5],[6]). Où trouver maintenant les biotopes d'eau calme nécessaires au cycle de certaines espèces dans la rivière-tuyau ?

Le pire est pour demain

La baisse envisagée de la pluviométrie par les climatologues laisse présager que de plus en plus des rivières connaitront en métropole des périodes d'assec plus ou moins prolongées. Cette situation que l'on connait déjà dans les cours d'eau du sud de l'Europe est appelée à s'étendre vers le nord[7] . Nous avons vu récemment lors de l'épisode de sécheresse, combien la situation des grands cours d'eau est fragile. Le citoyen doit savoir que le débit de la Seine à Paris est assuré en période estivale par des lâchers d'eau provenant des barrages réservoirs construits pour protéger Paris des crues. Quant aux débits de l'Allier et de la Loire, ils ont fait l'objet de soutien d'étiage par des lâchers d'eau des barrages de Naussac et Villerest respectivement[8]. Sans barrage, on pouvait craindre l'assec.

Dans le Chatillonnais, l'effacement des seuils a drastiquement abaissé la ligne d'eau du cours, asséchant les cours annexes (bras « morts », canaux, fossés, étangs...) dont le rôle hydraulique était la recharge de la nappe superficielle assurant le débit de base en étiage comme l'a démontré un remarquable ouvrage au titre évocateur[9].

La politique de la continuité écologique ne s'intéresse pas en réalité à la biodiversité aquatique mais a pris pour référence les seuls poissons migrateurs qui intéressent certains pêcheurs, mais ne représentent qu'eux-mêmes, pas la biodiversité aquatique. Sous couvert d'écologie, c'est en réalité une tentative d'appropriation de l'espace public par une catégorie de citoyens qui pense avant tout à leur intérêt particulier.

Le gouvernement a bien cherché à diverses reprises de calmer le jeu entre les militants écologiques, les services de l'Etat et les associations de protection des moulins et du patrimoine. Après discussion devant le Parlement, une loi du 22 aout 2021 a même interdit les destructions des seuils au nom de la continuité écologique. Las, les agences de l'eau sous tutelle du ministère de l'Environnement, où les ONG environnementales font la loi, continuent en toute illégalité et en connivence avec des associations de pêche, à mener des opérations de destruction des seuils. Pire, la Commission européenne envisagerait d'imposer aux Etats-membres la destruction des retenues d'eau sur 25.000 km de rivières européennes...

Les attitudes dogmatiques et idéologiques de ceux qui parlent d'écologie sans en avoir la culture conduisent inéluctablement à une destruction de la biodiversité aquatique par assèchement des cours d'eau. Mais le BTP et les bureaux d'études y trouvent aussi leur intérêt car ce sont eux qui profitent des crédits publics !

______

[1] Bravard JP & Lévêque C. (eds), 2020. La gestion écologique des rivières françaises. Regards de scientifiques sur une controverse. L'Harmattan

[2] https://continuite-ecologique.fr/secheresse-ecologie-energie-la-folle-politique-de-destruction-des-retenues-deau-en-france-2/

[3] L. Maridet, H. Piégay, O. Gilard C et A. Thévenet. 1996. L'embâcle de bois en rivière : un bienfait écologique? un facteur de risques naturels ? La houille blanche.

[4] Lévêque C., 2019. La mémoire des fleuves et des rivières : l'histoire des relations entre les hommes et les cours d'eau à travers les siècles. Ulmer

[5] Amoros C. & Petts G.E. (eds), 1993. Hydrosystèmes fluviaux. Masson

[6] Lévêque C., 2021.  Quelles rivières pour demain ? Réflexions sur l'écologie et la restauration des cours d'eau. Quae

[7] Messager, ML, Lehner, B., Cockburn, C. et al. Global prevalence of non-perennial rivers and streams. Nature 594, 391-397 (2021). https://doi.org/10.1038/s41586-021-03565-5

[8] https://www.eptb-loire.fr/soutien-detiage-de-loire-de-lallier/

À lire également

  • Concessions hydrauliques : vers une ouverture à la concurrence ?
  • L’hydraulique veut s’inviter dans la transition énergétique

[9] Pierre Poterat, Si les truites pouvaient parler. L'histoire récente des rivières du Plateau de Langres en général et du Châtillonnais en particulier. Les cas de la Seine et de l'Ource, 153 pages.

Christian Lévêque

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