Mieux appréhender notre monde avec la pensée de Michel Maffesoli

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Pourquoi la campagne électorale que nous venons de vivre est passée à côté des vrais sujets. Par Sébastien Laye, chef d'entreprise

D'où vient notre incapacité, face à la décomposition politique, la crise économique et la perte de sens, à imaginer un autre canevas de nos vies et de nos sociétés ? D'où viennent ces discours de dirigeants politiques, d'experts et intellectuels de tout acabit, qui sonnent si creux à l'aune de notre expérience du quotidien ? D'où vient ce sentiment de théories, de concepts, de palabres, faisant fi de notre propre saisissement du Réel ? Et in fine ce sentiment d'observer une classe jacassante, dans les partis, les Universités ou les Medias, incapables d'endosser comme jadis son rôle de corps intermédiaires ? On pourrait citer à propos cette situation de Camus, souvent galvaudée et déformée, «  mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur du monde ». « La logique du révolté est de s'efforcer au mensonge clair pour ne pas épaissir le mensonge universel » précisera plus tard l'auteur de l'Etranger dans l'Homme révolté.

Un constat fallacieux

Or tout l'échec de nos penseurs et commentateurs réside en ce que leur constat des tenants et aboutissants du monde qui nous entoure est fallacieux. C'est bien leur sens de l'observation en jachère plutôt que celui de la conceptualisation et de la proposition qui a mené leurs digressions à l'impasse. En tant que chef d'entreprise m'exprimant assez souvent dans le débat public, j'aurais presqu'honte d'avouer que je ne trouve chez aucun philosophe ou penseur français des trente dernières années une once de description à peu près juste du monde qui m'entoure et dans lequel je me meus. Et par conséquent, rien au demeurant pour penser les révolutions sociétales, économiques ou politiques en cours.

Boileau nous enjoignait de penser clairement le Réel, par son fameux « ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ; et les mots pour le dire viennent aisément ». Or force est de constater qu'on attend d'un penseur d'abord de donner des clefs de lecture du réel, avant même de s'engager: la sacrosainte distinction wébérienne entre le Savant et le Politique n'est pas vaine même au XXIe siècle, tant s'en faut. Il me semble, n'en déplaise à certains de ses détracteurs et aux nouveaux bien-pensants, qu'un penseur et sociologue français (et sa formation par la philosophie allemande et Julien Freund y est probablement pour beaucoup) a dépassé cette aporie dans lesquels nombre de ses confrères sont tombés.

Concepts  évanescents

Il s'agit du Professeur Michel Maffesoli. Ne vous attendez pas à de grands systèmes constructivistes ou des propositions pour établir la cite idéale ou reformer nos économies dans son œuvre si foisonnante, pléthorique et diverse que je renoncerais à la résumer dans un simple article (n'étant pas moi-même philosophe ou sociologue). Ce que l'on trouve dans l'œuvre de Maffesoli - si peu en apparence, mais tant à l'aune des enjeux- c'est une grille de lecture de nos sociétés et de nos comportements qui enfin part du réel. Les anglo-saxons parleraient de bottom-up ou d'empirisme, mais il s'agit en fait d'un peu plus puisque le sociologue discerne le liant entre tous ces phénomènes qu'il analyse, dans nos comportements, la vie politique, la vie des entreprises, nos modes de consommation, nos modes d'amitiés, nos vies amoureuses.

Comme les philosophes antiques, tel un Diogène, il dénonce aussi les mots vides de sens dans le débat public : la récente et affligeante campagne présidentielle a d'ailleurs une nouvelles fois démontré combien les catégories traditionnelles (gauche, droite, république, démocratie, égalité, etc..) du discours politique étaient devenues de purs concepts évanescents, alors même que le discours managérial lui tournait en un jargon abscons.

Pour Maffesoli, la modernité- telle qu'on la définissait depuis la Renaissance, dont les fondements étaient le Progrès, la foi en la Science, une Rationalité encensée par un Auguste Comte par exemple en France- n'est plus la caractéristique du monde qui nous entoure. Un changement de paradigme au sens ou l'entendait initialement Thomas Kuhn, serait à l'œuvre depuis des décennies, un nouveau monde (que faute de mieux on appelle post-modernité, car par définition ce n'est que lorsqu'il aura définitivement supplanté l'ancien, le monde moderne, qu'on saura lui attribuer un qualitatif-signifiant) émergeant, dont les ramifications concernent la société, la consommation, le politique, l'économique ou encore le spirituel.

Alors que le postmodernisme avait été anticipé d'une certaine manière par Nietzsche et ses "métaphores solidifiées", c'est un Français, Jean François Lyotard, qui le premier, en remettant en cause la pensée structuraliste, a formalisé la pluralité du monde et décrit justement l'éclatement des « métaphores solidifiées », c'est-à-dire des grands récits, métarécits ou mythes sociaux tels que la Raison, le Progrès, Les Lumières. Dans « La Condition Post Moderne », Lyotard montre que le post modernisme n'est pas tant une époque qu'une perception ou attitude à l'égard de la vie. La périodisation historique est parfois avancée par Maffesoli (le monde post moderne émerge pour lui vers la fin des années 60 ; pour ma part je considère que c'est plutôt la première partie très hédoniste des années 80 en Californie qui marque le début de l'âge post moderne) mais la différence première entre notre monde et celui que décrivent encore les leaders politiques ou les gourous du management tient en une attitude philosophique et des qualités mises en exergue comme modèles : jadis la rationalité, l'émancipation de l'homme, le progrès, les oppositions binaires de type dialectique (le topique comme substance du modernisme que Resweber décompose en «subjectivité du regard", "rationalisation de l'agir", "ethicisation des comportements"), aujourd'hui le réseau, l'imaginaire, le dionysiaque, l'archipélique, l'hétérogénéité, le spiritual.

Réalité fragmentée

Les topos du modernisme présument toujours qu'il y a deux parties, deux modes de perception ou deux variantes à un phénomène (d'où les sempiternels clivages ubuesques en politiques, comme celui ultra moderne et donc obsolète, entre progressistes et conservateurs. Mais qui est contre le Progrès en tant que tel ???). La postmodernité accepte une réalité fragmentée, modulaire, faite de metatextualité, consacre l'idée de différence et laisse plusieurs possibilités a l'évolution des évènements. Le pluralisme dans l'âge post moderne se manifeste par l'émancipation de la société des grands récits imposés par l'Elite, justement car l'accélération des déconstructions des mythos anciens devient la norme.

Non pas pour rejeter le passé, puisque la pensée de Maffesoli montre bien qu'au culte beat du progrès succède une valorisation de l'enracinement, un meilleur équilibre entre Passé et Tradition d'un coté, et Innovation et Progrès de l'autre. Ce n'est pas le progrès ou la technologie qui sont rejetés mais bien leur déification, c'est le progressisme et la religion du futur qui s'effondre devant nos yeux. Le symbole de la ligne droite de Zenon nous menant en une vision eschatologique vers des jours meilleurs (le point omega de Teilhard de Chardin) cède la place à la spirale et aux cycles comme dans les traditions orientales. La nouveauté se conjugue ainsi avec le retour aux sources, le retour à l'origine de la Tradition: l'hyper technologie n'exclut ainsi pas un retour du spirituel; ce dernier, loin de se réduire aux formes classiques du religieux, prend les Chemins du retour du sacré et même du sacral dans nos existence (René Girard en avait eu très tôt l'intuition), avec une quête de sens effrénée, une place importante accordée au développement personnel, à une spiritualité de l'âme et de la conscience et une forme de polythéisme moderne aux confluents de l'imaginaire et de la pluralité des cultes.

Quand les anciennes structures s'effondrent...

Nos dirigeants échouent car ils appliquent des topos du monde moderne alors que le mode de pensée est déjà différent, ce qui se manifeste dans la perception du monde par l'Homme qui se distancie des motifs dominants dans tous les domaines et commence à voir la vie à travers le prisme de la pluralité absolue. Cette pluralité explique l'émergence d'affinités sélectives, mouvantes, successives, se cristallisant en tribus ou communautés. Ce constat de fait de l'hétérogénéité de nos sociétés n'a d'ailleurs rien à voir avec le communautarisme et le débat sur les communautés raciales aux Etats Unis ou religieuses en France. Maffesoli déplore l'intégrisme religieux comme un phénomène paroxystique d'un monde moderne qui se meurt justement. Ses études portent plus sur des communautés liées par le réseau, la fête, la célébration, le sport, ou une aventure intellectuelle sporadique. Le retour de la joie et de Dionysos face au Logos, à la Raison désincarnée.

Son constat nous permet de mieux comprendre aussi pourquoi les anciennes structures verticales, hiérarchisées, sont en train de s'effondrer alors que le « deviens ce que tu es » fait son retour en force ; Maffesoli le cite peu mais Carl Jung avait entrevu cette évolution en la plaquant sur les cycles des Anciens, constatant la sortie de l'âge du Poisson pour la rentrée progressive dans celui du Verseau. Aux Etats Unis, le mythologiste Joseph Campbell a proposé un guide pour ces nouvelles générations post modernes avec son fameux "Follow your own bliss".

Crise de l'approche matérialiste

D'après Maffesoli, la crise que nous traversons est aussi celle d'une approche uniquement matérialiste de la vie, ou plutôt trouve son fondement dans la dichotomie entre ce vieux cadre conceptuel descriptif et la réalité de nos existences. "S'il y a crise, peut-être qu'elle est justement dans le fait qu'il y a une saturation de cette conception matérialiste des choses", martèle-t-il. Quand les politiques ou les entreprises assènent toujours la même description éculée des choses, le Réel accomplit un retour en force d'une rare violence : solutions politiques populistes, décroissance économique, retour moyen ageux de la violence religieuse.

Michel Maffesoli préconise au contraire de ne plus négliger l'aspect symbolique des choses, l'imaginaire au sens large. "On est tributaire d'un climat psychologique, d'un climat spirituel", assure-t-il. Et notre esprit français, caractérisé par le rationalisme d'un Descartes ou d'un Auguste Comte, n'est ainsi pas le mieux formé pour faire face à ce retour du symbolique. Pour le sociologue, il s'agit aussi d'un défi que le monde de l'entreprise ne doit pas ignorer, si nous voulons continuer à prospérer. En effet, il y a cinq valeurs cardinales sur lesquelles la société économique moderne s'est construite et qui sont en train de muter à grande vitesse : l'individualisme, la valeur travail, le rationalisme, l'utilitarisme et l'accent mis sur le futur. Les entrepreneurs et les leaders politiques du nouveau millénaire auront compris qu'on ne peut plus mobiliser d'énergie sur ces valeurs-là car elles ont été supplantées par les suivantes : le vivre ensemble (l'individu étant remplacé par la notion de personne appartenant à des groupes aux gouts communs), la création (l'entrepreneuriat et l'acte d'innovation-création sont désormais mieux valorisés que les carrières linéaires de salariés), l'importance accordée au corps ( succès du fitness et du bien-être, alors que les élites françaises traditionnellement ont nié cette dimension corporelle et esthétique), l'esthétisation de l'existence avec la pratique du bénévolat et de la philanthropie, et enfin l'accent mis sur le présent et les expériences. Il n'y pas d'innovation et de croissance pour les nouvelles entreprises si elles ne s'appuient pas sur ces nouvelles valeurs.

Et dans le domaine politique ? J'ai parlé ici de troisième Age politique américain, qui selon moi commençait avec la dernière élection même si Obama avait pu en porter certains ferments ; en France l'élection présidentielle de 2017 apparait plutôt comme un dernier soubresaut du monde moderne, avec son candidat caricatural, Emmanuel Macron : foi béate dans le futur, le progrès, la technologie, absence de racines, entre-soi de l'élitisme enarchique ; le candidat Macron parait incarner tous les fondements de l'ère moderne, mais on pourrait en dire presqu'autant des autres candidats. Et si la vraie cause de la désaffection pour cette élection venait d'une mauvaise lecture du réel par les candidats ? A cet égard, on ne saurait que trop conseiller aux candidats pour l'élection de 2022 de lire d'ores et deja l'œuvre de Monsieur Maffesoli.

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Commentaires
a écrit le 02/05/2017 à 9:25 :
C'est une excellente analyse dont j'ai failli passer à côté, c'est le problème avec les gens qui pensent effectivement ils sont souvent peu intéressés par la forme mais justement la forme est hélas devenue indispensable à soigner si on veut accrocher les gens.

Maintenant je comprendrais aussi qu'en tant que chef d'entreprise réellement progressiste, je vous en félicite chaleureusement, vous préfériez que cela ne se voit pas trop étant donné que notre économie actuelle néolibérale est plutôt ultra conservatrice.

"Science sans conscience n'est que perte de l'âme" nous disait Einstein et il est évident que le progrès technologique au seul service des intérêts financiers est devenu sans conscience.

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