Non à la normalisation universitaire de Trump

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Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université de Harvard.
Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université de Harvard. (Crédits : DR)
[OPINION] Les institutions universitaires doivent garantir le débat entre partisans et opposants de Donald Trump. Sans toutefois adopter une posture de déférence envers le pouvoir en place comme tend à le prouver la désignation de Marc Short, ancien directeur des affaires législatives du président américain, en tant que membre honorifique du Centre des affaires publiques Miller à l'université de Virginie. Par Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université de Harvard (*).

L'Université de Virginie a récemment essuyé de nombreuses critiques après la nomination de Marc Short, ancien directeur des affaires législatives du président Donald Trump, au poste de membre honorifique du Centre des affaires publiques Miller de l'établissement pour une durée d'un an.

Pour protester contre cette décision, deux universitaires de la faculté ont coupé les ponts avec la faculté et, dans le même temps, une pétition appelant à annuler cette désignation a réuni près de 4.000 signatures. Une réaction similaire avait été observée l'an dernier au sein de mon propre établissement, lorsque Corey Lewandowski, un temps directeur de campagne de Trump, avait obtenu le statut de membre de l'Institut de politique d'Harvard.

Un risque de banalisation de la parole trumpienne

L'administration Trump confronte les établissements universitaires à un sérieux dilemme. D'un côté, les facultés doivent rester ouvertes à différents points de vue, y compris à ceux qui contrarient l'opinion dominante ou qui peuvent sembler hostiles à certains groupes spécifiques. Les étudiants et professeurs qui partagent la vision de Donald Trump doivent pouvoir s'exprimer librement, sans aucune entrave. Les universités doivent demeurer des lieux de libres réflexions et de débats.

Plus encore, les établissements et instituts d'enseignement d'affaires publiques doivent offrir aux étudiants et professeurs des opportunités d'échanger avec les responsables politiques du moment. Mais, d'un autre côté, intervient le risque d'une normalisation et d'une légitimation de ce qu'il faut bel et bien appeler une présidence odieuse. Chaque jour, Trump viole un nouveau principe sur lequel repose la démocratie libérale. Le président américain ne cesse de saper la liberté de la presse et l'indépendance de la justice et conforte le racisme, le sectarisme, en alimentant les préjugés et en proférant allègrement des mensonges les uns après les autres.

"Une présidence honteuse"

Ceux qui travaillent à ses côtés se trouvent nécessairement corrompus par cette expérience. Les proches collaborateurs et chargés de mission de Donald Trump sont ses agents - peu importe leur mérite politique où la détermination avec laquelle ils s'efforcent de se dissocier des déclarations du président. Des mots tels que "intelligence", "efficacité", "intégrité" et "collégialité"  - termes employés par William J. Antholis, le directeur du centre Miller, pour justifier la désignation de Marc Short - perdent ainsi tout leur sens lorsqu'ils sont employés pour promouvoir un agenda politique basé sur l'intolérance.

Cette contamination se propage au-delà des agents politiques, jusqu'aux décideurs économiques eux-mêmes. Les membres du cabinet de Donald Trump partagent la responsabilité collective du renforcement d'une présidence honteuse. Ils méritent l'opprobre non seulement parce qu'ils tiennent des propos grotesques concernant, par exemple, le déficit commercial ou les relations économiques avec la Chine, mais également, et plus important encore, parce que leur présence continue aux côtés du locataire de la Maison-Blanche en fait les complices manifestes des comportements du président.

Inclure les pros-Trump dans le débat malgré tout

Ainsi, les institutions universitaires doivent emprunter un chemin sinueux. Elles ne peuvent ignorer Donald Trump, son entourage ou leurs opinions, auquel cas elles empêcheraient le débat. Or, d'un point de vue pragmatique, une telle démarche pourrait également se retourner contre les facultés, en donnant au camp du milliardaire une nouvelle opportunité de diaboliser "l'élite libérale". Pour autant, certaines règles d'engagement sont nécessaires. L'un des principes essentiels est qu'il convient de maintenir une distinction entre le fait d'écouter quelqu'un et le fait de l'honorer.

Le cercle de proches et hauts collaborateurs de Donald Trump doit avoir voix au chapitre dans les discussions, les débats, ainsi qu'être traité avec courtoisie lorsqu'il se présente. Mais ils ne sauraient bénéficier du niveau de respect ou de déférence que leur rang ou leur poste au pouvoir exigerait en temps normal. Après tout, nous ne sommes pas gouvernés par une administration normale, à laquelle il s'agirait de rendre hommage. Cela signifie aucun titre honorifique, aucune conférence attitrée, aucun événement ou occasion de prononcer un discours inaugural. Si les membres du corps professoral et les étudiants doivent individuellement pouvoir inviter les collaborateurs de Trump à s'exprimer sur les campus, la règle doit imposer que de telles invitations ne puissent jamais être émises par la direction des universités.

Il est par ailleurs essentiel que les conférences et présentations offrent toujours la possibilité d'un questionnement et d'un débat animé. Sans cet échange à double sens, aucune leçon, aucune compréhension ne sont possibles ; uniquement des prêches. Les membres de l'administration américaine qui entendent prononcer leurs discours puis échapper aux questions ne doivent pas être les bienvenus. Les étudiants et professeurs sensibles aux idées de Donald Trump considéreront peut-être ces pratiques comme discriminatoires.

Les facultés doivent défendre leurs valeurs

Or, il n'existe aucune contradiction entre d'une part défendre la liberté d'expression et l'échange d'opinions, que ces règles doivent soutenir, et d'autre part permettre à une université de proclamer clairement ses propres valeurs.Comme d'autres organisations, les universités sont en droit de fixer leurs pratiques conformément à leurs valeurs. Ces pratiques peuvent différer de celles attendues par des sous-groupes spécifiques, en raison soit de valeurs opposées, soit de divergences quant aux moyens de leur donner vie.

Certains étudiants peuvent par exemple estimer que les exigences d'un cursus d'études spécifique sont trop strictes, ou que les examens sont une perte de temps. Sur ces questions, les universités sont ouvertes au débat. Pour autant, elles se réservent le droit de fixer les règles liées aux examens ou au nombre d'étudiants acceptés. Ce faisant, elles adressent au reste de la société un message important quant à leur philosophie d'enseignement et à leurs valeurs pédagogiques.

Admettre n'importe quel débat autour du trumpisme tout en refusant de l'honorer, le principe n'est pas si différent. Les universités doivent défendre premièrement la libre réflexion, et, deuxièmement, les valeurs de la démocratie libérale. La première de ces nécessités signifie accepter l'échange et l'interaction avec les visions trumpistes. La seconde exige que cet exercice soit clairement calibré, sans le moindre signe d'hommage ou de reconnaissance à l'endroit des membres d'une administration qui viole de façon si effrontée les principes de la démocratie libérale.

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Traduit de l'anglais par Martin Morel

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Dani Rodrik est professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université de Harvard. Il est l'auteur de La Mondialisation sur la sellette : plaidoyer pour une économie saine (à paraître).

Copyright: Project Syndicate, 2018.
www.project-syndicate.org

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Commentaires
a écrit le 29/08/2018 à 14:39 :
La liberté d'expression sur les campus aux Etats-Unis n'est plus assurée depuis belle lurette. Conférenciers et professeurs qui ne suivent pas la ligne dominante "libérale-libertaire-justice sociale-marxisme culturel" (on ne sait plus la nommer) sont interdits ou menacés. Trump n'a rien à voir avec cela. Sa démarche vise une sorte de rééquilibre des forces. On peut effectivement y voir du tribalisme ou du clanisme, une "libanisation" de la pensée. Mais c'est certainement préférable au totalitarisme actuel.
a écrit le 29/08/2018 à 12:54 :
La critique est facile, la réflexion est longue et l'issue est tardif!
a écrit le 29/08/2018 à 9:02 :
Voilà un professeur de Harvard qui ne se fie qu'à la forme générant au final un vulgaire procès d'intention.

Au début nos prêtres néolibéraux attaquaient trump sur le protectionnisme qui allait détruire les états unis, le protectionnisme s'amplifie de jour en jour et les états unis exultent du coup voilà nos prêtres seulement capables de critiquer la forme du président actuel des états unis.

Lamentable, on comprend pourquoi et comment vous vous êtes fait si rapidement et massivement avaler par la compromission généralisée entre hommes d'affaires et politiciens tous.

Honnêtement quand je vois que ma capacité intellectuelle est nettement supérieure à la votre sur ce coup là avec pourtant le poste que vous avez et bien ça fait peur hein... -_-

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