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OpinionsTribunes

OTAN : l'autre Brexit franco-allemand

Antoine Santoni

Publié le 03 décembre 2019 à 06:51 - Mis à jour le 03 décembre 2019 à 11:39

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Reuters

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OPINION. Les dirigeants des pays de l'Otan se réunissent ces mardi et mercredi en sommet à Watford, près de Londres, pour le 70e anniversaire de l'alliance. L'ambiance est minée par plusieurs différends, en particulier celui entre l'Allemagne et la France depuis les propos critiques d'Emmanuel Macron sur le rôle actuel de l'organisation. L'enjeu est de repenser l'avenir de l'OTAN en prenant en compte les intérêts des Européens. Par Antoine Santoni, auditeur à l’IHEDN (Institut des hautes études de Défense nationale), et lauréat du prix Edgar Faure 2019 de l’œuvre engagée pour "Le Brexit...

... -allemand : mythe ou réalité" (éditions Ramsay).

« Il nous faut désirer l'

OTAN

 », déclarait le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas en réponse au pavé lancé dans la mare par le Président Macron. Mais le Président n'aurait-il pas raison ? En fait, Emmanuel Macron a seulement continué à penser, comme l'avait exprimé la chancelière allemande il y a plus de deux ans, sous cette tente à bière à Trudering, en Bavière, où elle a diagnostiqué en cet été de 2017, que l'Europe ne pouvait plus compter sur les États-Unis comme auparavant.
Quelle est cette alliance qui qualifie les voitures allemandes de dangers pour la sécurité nationale du deuxième membre le plus puissant qu'est l'Allemagne comme l'a fait Donald Trump ? Dans un autre domaine, même si les agissements du régime chiite islamique qui sévit à Téhéran est un fait, comment accepter que la Turquie, membre de l'

OTAN

, envahisse à plusieurs reprises un autre pays en violation du droit international en faisant cavalier seul dans le nord de la Syrie contre les milices kurdes syriennes (YPG, Unités de protection du peuple) et les unités armées du PYD (Parti de l'Union démocratique), branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) sur lesquelles les Occidentaux s'appuient en partie pour battre l'État islamique (EI ou Daesh) forçant notamment les forces spéciales françaises et du Royaume Uni à se retirer ? Là où la même Turquie organise un nettoyage ethnique à grande échelle avec des délocalisations forcées alors que le reste de l'Alliance regarde les bras croisés tout en soulignant que l'

OTAN

 est une alliance de valeurs ? À cela s'ajoute ce qu'on pourrait appeler avec beaucoup de bienveillance l'attitude ambiguë de Donald Trump, celui-ci déclarant l'Alliance obsolète qui de surcroît semble ignorer les intérêts vitaux de la sécurité des Européens dans sa politique iranienne. Cette relation transatlantique, il faut le dire, semble être dans un état qui est incompatible avec une garantie d'alliance.

Anachronique

Ceux qui souhaitent continuer à croire en l'

OTAN

 s'accrochent au réarmement classique des Américains en Europe de l'Est (notamment suite à l'agression en 2014 de l'Ukraine en Crimée, Donbass, puis mer d'Azov). C'est vrai, mais c'est seulement une petite partie des risques de sécurité pour l'Europe. Cette fixation sur « l'adversaire » (pas « l'ennemi » - on marque bien la différence sémantique au sein de l'

OTAN

) du temps de la guerre froide a quelque chose d'anachronique.
Car pour la sécurité d'une grande partie de l'Europe, d'autres menaces sont probablement bien plus dangereuses dans les années à venir, telles que l'évolution de la situation au Sahel, en Égypte, au Liban ou en Iran. L'

OTAN

 n'est pas conçue pour ces menaces. Mais le pire pour l'Europe est que celle-ci n'est pas d'accord avec elle-même parce que la France et l'Allemagne ne le sont pas. Que de reproches de Berlin suite aux propos courageux du Président sur l'état cérébral de l'

OTAN

 pour peu qu'on veuille comprendre au second degré.

La France paie le prix du sang

De fait, la France est très projetée vers l'extérieur, notamment au Sahel entres autres. Et elle en paie le prix du sang aussi pour le bien de l'Europe. De son côté, l'Allemagne fonctionne encore sur le logiciel hérité de la Seconde Guerre mondiale, à savoir éviter d'intervenir à l'extérieur militairement. Cette situation crée un déséquilibre entre les deux pays qui n'ont pas la même vision stratégique sans même parler des mêmes intérêts économiques notamment militaires.

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En effet, élaboré par l'Allemagne, le concept de nation-cadre (framework nation concept) au sein de l'

OTAN

 tente de rallier des alliés à une puissance collective plus importante afin de les intégrer à un système de défense performant et standardisé. L'Allemagne, dans ce schéma, tient un rôle d'intégrateur des capacités européennes. Car aux yeux des Américains, mieux vaut voir l'Europe de la défense se constituer dans un cadre de l'

OTAN

, plutôt que dans des constructions européennes qu'ils maîtrisent moins.

Alors que la France et l'Allemagne se sont finalement mis d'accord sur le développement du biréacteur de combat commun de sixième génération (FCAS) en remplacement du Rafale, voilà que le ministère de la Défense envisage début 2020 la succession de l'avion de chasse « Tornado » qui serait remplacé par des F-18 américain, « Growler » selon les préférences des généraux de la Luftwaffe. En remplacement des machines « Tornado », Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), la ministre de la Défense qui remplace von der Leyen et qui devrait remplacer Merkel à la tête de la CDU, a rapidement besoin d'un avion capable de transporter les bombes nucléaires B61 stationnées en Allemagne. Or, les bombes atomiques appartiennent à l'armée américaine.

Toutefois, dans le cadre de la prétendue participation nucléaire, les forces armées fédérales allemandes se sont engagées à les transporter vers la cible en cas d'attaque défensive utilisant des avions de combat. Seuls les « Tornados » sont actuellement conçus et certifiés à cet effet. Or, les autorités américaines se feront sans nul doute un plaisir de bloquer la certification du successeur de l'« Eurofighter ». Pourtant, ce serait un revers pour l'industrie de l'armement franco-allemande et surtout pour la politique commune de l'Europe. Les Français insistent toutefois sur le concept initial, selon lequel le groupe Airbus de l'armée de l'air devrait fournir une flotte complète d'« Eurofighter » et les doter d'un système correspondant pour la guerre électronique. Antoine Noguier, le chef d'Airbus Defence et ex-général de l'armée française, prône inlassablement une solution européenne qui, si l'avion de combat américain devait voir le jour, pourrait mettre en danger le projet FCAS.

Priorités douloureuses

Alors que faire ? Cela ne rend pas l'

OTAN

 obsolète, mais impose des priorités douloureuses. Est-ce que l'Allemagne mise davantage sur l'Union européenne ou aveuglément sur les 2% de l'alliance de l'

OTAN

 pour laquelle elle vient de donner une rallonge de 30 millions d'euros à la veille du sommet de Londres. Et le Sahel, la BFA (la brigade franco-allemande), la vision de la défense européenne ?
La vérité est que l'

OTAN

 est divisée pour défendre les intérêts de sécurité essentiels de ses États membres en raison des intérêts divergents de ses membres. L'intervention de la Turquie en Syrie met directement en danger les intérêts de sécurité de l'Europe et menace de détruire les succès dans la lutte contre le groupe IS.
Comme en Syrie ou au Sahel, l'

OTAN

 ne changera pas la donne des autres menaces à la sécurité européenne en Libye notamment. C'est pourquoi l'Europe, avec ses propres ressources, devra tout faire pour mettre fin à ces conflits. Mais comment et avec qui ?
Si l'

OTAN

 ne couvre plus les intérêts essentiels de l'Europe en matière de sécurité, si ses membres-mêmes mettent en danger la sécurité de l'Europe, alors l'Allemagne devra assumer davantage de responsabilités. Dans le monde et en Europe. Mais il ne s'agit pas de remplacer la politique uniquement par des militaires, comme le souhaite Kramp-Karrenbauer avec sa troupe d'intervention internationale en Syrie ou son conseil de sécurité national. L'Europe a besoin d'une stratégie pour une souveraineté européenne résiliente. Et cela signifie avant tout renforcer toutes les forces de l'Europe.

Une question de politique économique et fiscale

Pour le plus grand marché unique du monde, il ne s'agit pas que d'une question militaire, mais aussi d'une question de politique économique et fiscale. Si nous voulons donner une réponse à l'unilatéralisme des États-Unis, nous devons tout faire pour établir l'euro comme monnaie de réserve mondiale. Ce serait la seule façon pour nous de jouer réellement un rôle sur la scène internationale et de ne plus être impuissants face aux sanctions unilatérales.

Mais, surtout, la crise profonde entre l'Allemagne et la France doit être surmontée. Or, cela nécessite plus que l'uniformisation des normes européennes pour les exportations d'armes. Cela signifie ne plus placer les intérêts nationaux allemands égoïstes au-dessus de l'Europe - comme dans la taxation numérique entres autres. Ce serait le contraire de la mort cérébrale - mais ce serait avant tout le dépassement de la nostalgie de l'

OTAN

 en faveur de la Realpolitik.
Macron aurait pu aussi rappeler la citation de Mikhaïl Gorbatchev, 30 ans après la chute du mur de Berlin, avec sa célèbre citation qui lui est attribuée selon laquelle « Celui qui vient trop tard punit la vie. ». Ce qui valait alors pour la RDA, sourde, pourrait devenir le destin de l'

OTAN

 : quiconque qui comprend trop tard que quelque chose est en train de changer radicalement sera un jour submergé par les événements.

Antoine Santoni

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