Pourquoi l'OMS doit agir contre la politique chinoise sur le tabac

OPINION. Son refus de collaborer à l'enquête sur l'origine de l'apparition du virus de la Covid-19 menée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) montre que la Chine n'entend pas se soumettre aux institutions internationales. La lutte contre le tabagisme est un cas exemplaire de cette attitude. Pékin préfère miner les efforts internationaux en matière de santé au seul profit de ses entreprises de tabac. (*) Par Nicolas Tenzer, professeur à Sciences-Po Paris, conférencier sur les questions de sécurité et de politique internationale. (1)

13 mn

(Crédits : Reuters)

Le Times de Londres a récemment réalisé une investigation qui entend montrer, avec de nombreux détails, ce que les dirigeants européens et américains soupçonnaient : dès les premières enquêtes sur l'origine de la pandémie et les premières révélations sur la manière dont le virus de la Covid-19 s'était propagé dans le monde, les actions de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) ont été ralenties, sinon viciées, par une influence politique chinoise au sommet.

Cette enquête de plus de 30 pages, rendue publique le 14 août 2021, n'a pas été réfutée par une autre investigation indépendante et a jeté, une nouvelle fois, une lumière crue sur la manière dont la République de Chine populaire entend instrumentaliser les organisations internationales à son profit en tentant d'y favoriser la nomination de personnes peu susceptibles de lui résister. Comme l'explique le Sunday Times dans son éditorial du 15 août, ce n'était pas la première fois que l'influence de Pékin sur l'OMS était mise en cause.

La Chine reste plus que jamais sur une position à la fois de déni et de refus de toute investigation sérieuse : sans surprise, les nouvelles demandes d'enquête internationale indépendante sur l'origine du virus par l'OMS se sont heurtées à un refus chinois et, comme l'écrit le Washington Post, une avalanche de récits de la part de Pékin qui contrarient toutes les évidences. Cet éditorial du journal lui-même plaide d'ailleurs pour que les États pressent davantage la Chine. Les récentes passes d'armes entre la Chine populaire et le directeur général de l'OMS révèlent en effet de fortes tensions.

Une priorité, lutter contre la contrebande

Certains souhaiteraient que l'OMS tienne tête à Pékin dans d'autres dossier cruciaux de santé publique. Parmi ceux-ci figure le tabagisme qui tue chaque année 700.000 personnes dans les pays de l'Union européenne - qui a encore renforcé récemment sa législation - et 8 millions dans le monde, soit deux fois le chiffre officiel des décès dus à la Covid-19 depuis le début de l'épidémie. L'OMS a fait de la lutte contre le tabac une cause mondiale et, parmi les combats prioritaires à mener, figure la lutte contre la contrebande qui concerne une cigarette sur 10 vendue dans le monde.

La République populaire de Chine serait l'un des pays aujourd'hui les plus en pointe, sinon agressifs, dans la promotion de tabac. Ce sujet est largement en dehors des radars des gouvernements et des médias grand public qui, outre les crimes contre l'humanité ou de génocide commis par Pékin contre les Ouïghours et la mise au pas d'une brutalité inouïe de Hong Kong, considèrent surtout les risques posés par Pékin dans le domaine de la technologie. Une cente enquête conduite par Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) montre que l'industrie du tabac chinoise, contrôlée par l'État, est à la conquête de nouveaux marchés dans les pays concernés par la Belt and Road Initiative (BRI)*, beaucoup d'entre eux étant situés en Europe.

Ce fait est relativement nouveau dans la mesure où l'entreprise d'État chinoise travaillait traditionnellement pour le marché intérieur. Selon l'OCCRP, la China National Tobacco Corporation (CNTC) est la première entreprise mondiale de production de tabac, qui fabrique presque la moitié des cigarettes produites dans le monde. Un rapport annexe détaillé et fouillé révèle l'étendue de l'emprise du géant chinois. L'université de Bath met à jour aussi régulièrement des données et des références sur cette entreprise, y compris avec ses liens et collaborations avec d'autres cigarettiers.

Les mêmes techniques qu'utilisaient les géants du tabac occidentaux

L'enquête conduite par les journalistes réunis en consortium au sein de l'OCCRP et ses partenaires a montré que la firme chinoise utilise exactement les mêmes techniques qu'utilisaient les géants occidentaux américains, britanniques et japonais notamment, techniques désormais pour l'essentiel illégales : publicité déguisée, contrebande de cigarettes, financement de projets dits « communautaires » pour attirer les faveurs des consommateurs. L'enquête susmentionnée cite aussi un document qui montre qu'en 2017, l'entreprise chinoise était la quatrième plus profitable en Chine et comptait pour 11 % des recettes fiscales de l'État chinois. Elle dispose aussi d'une usine en Roumanie. Selon l'enquête, en Europe et en Amérique latine notamment, des cigarettes sont illégalement exportées et vendues à bas prix sur des marchés parallèles. Le rapport pointe aussi l'opacité de la nébuleuse avec certaines filiales connues, notamment au Zimbabwe, au Panama et au Brésil, mais d'autres qu'il est difficile de tracer.

Par ailleurs, la CNTC pourrait bien être en contravention avec le Framework Convention on Tobacco Control (FCTC)** de l'OMS. Une « publication de la fondation PMI pour un monde sans fumée note que le géant chinois n'est pas mentionné dans le rapport de l'OMS de 2019 » à la différence des grandes entreprises occidentales. Et le rapport montre que l'entreprise chinoise et l'autorité chinoise chargée de réguler l'industrie partagent le même site web et le même personnel, ce qui paraît relever du conflit d'intérêts.

Le rôle de différentes mafias

Cette situation est alarmante pour plusieurs raisons. D'abord, elle conduit à saper les efforts entrepris par la communauté internationale et les États dans la lutte contre ce fléau mondial. Comme l'avaient fait les entreprises de l'Ouest avant elle, le géant chinois vise à attirer de nouveaux jeunes consommateurs. Une étude de 2020 a ainsi montré que les entreprises de tabac contrôlées par l'État étaient d'autant plus susceptibles de contribuer à la non-application du FCTC. Ensuite, elle fait perdre des recettes fiscales aux États, inséparables de la hausse des prix du tabac, instrument essentiel de lutte contre le tabagisme. Enfin, elle peut avoir pour effet de rendre plus difficile la lutte contre le crime organisé dont l'une des activités a toujours été la contrebande de cigarettes. En témoigne une enquête, toujours de l'OCCRP, qui montre le rôle de diverses mafias, notamment italiennes et moldaves, et de contrebandiers dans l'exportation illicite de tabac manufacturé par l'entreprise chinoise.

Ce manque de considération de la part de la Chine populaire pour le FCTC est un sujet que les gouvernements occidentaux doivent regarder de près. Il fait partie intégrante de leur lutte contre l'influence chinoise néfaste dans les pays et au sein des organisations internationales et, sans doute aussi, de la lutte contre les pratiques de corruption. Que ce soit en matière de mise en conformité aux règles internationales et de lutte contre toutes les formes de contrebande, comme l'expliquaient récemment des spécialistes mondiaux de la lutte anti-tabac, la possibilité de tracer l'origine du tabac vendu est un élément essentiel.

La nécessité de faire pression sur le gouvernement chinois

Or, pour l'instant, les pratiques chinoises ne paraissent pas se conformer à cette exigence fondamentale. L'exemple des investigations dans l'origine de la Covid-19 montre que les enquêtes de l'OMS doivent être accompagnées de pression de la part des gouvernements, à même de lutter contre la puissance du géant chinois et de résister aux autres multinationales qui œuvrent pour imposer leur propre système de traçabilité au sein même de la Commission européenne. Rien n'indique aujourd'hui que, sans des pressions fortes, la RPC entendra se conformer aux règles mondiales. Ce combat urgent pour la santé publique ne peut pas être perdu. Ce sont des millions de vies qui sont en jeu.

 * en français : « Nouvelle Route de la Soie »

** en français : Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT)

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(1) Nicolas Tenzer est auteur de 22 ouvrages et de 3 rapports officiels et conférencier sur les questions de sécurité et de politique internationale. II est contributeur pour de nombreux journaux internationaux. Il a lancé en juin 2021 son blog stratégique, Tenzer Strategics.

13 mn

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Commentaires 5
à écrit le 14/09/2021 à 9:56
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Dans le meme temps, les producteurs de tabac européens continuent de recevoir 100 millions de subvention de la part de l'Europe la PAC .

à écrit le 13/09/2021 à 13:00
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tiens, les occidentaux decouvrent ce que c'est des democraties de gauche...........pourtant c'est tres curieux, pendnat 50 ans il y a eu le bloc de l'est, avec la tolerance reenchantee qu'on connait........decouvrir le vrai visage de la chine, ou du ...

le 13/09/2021 à 16:48
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« heureux sont ceux qui ont l’esprit simple car le royaume des cieux leur appartient ». La phrase énumérée dans le christianisme(Saint MATHIEU) prend une signification claire à savoir "Ils sont donc heureux car leur esprit est dénué de toute compli...

le 13/09/2021 à 16:49
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« heureux sont ceux qui ont l’esprit simple car le royaume des cieux leur appartient ». La phrase énumérée dans le christianisme(Saint MATHIEU) prend une signification claire à savoir "Ils sont donc heureux car leur esprit est dénué de toute compli...

à écrit le 13/09/2021 à 11:20
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La lutte contre le tabac est d'une bêtise abyssale plus on augmente le prix et plus le marché noir et la mafia s'enrichissent, et s'ils l'interdisaient cela serait pareil dans les rues du 93 c'est le tabac qui se vend le plus à la sauvette c'est comm...

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