Quand la fonction publique française fera-t-elle enfin sa révolution ?

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Béatrice de Lavalette, vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France chargée du dialogue social, adjointe au maire de Suresnes chargée des Ressources humaines et du dialogue social.
Béatrice de Lavalette, vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France chargée du dialogue social, adjointe au maire de Suresnes chargée des Ressources humaines et du dialogue social. (Crédits : DR)
L'administration du XXIe doit être souple, agile et ouverte, mais aussi reconnaître le mérite au travail. Par Béatrice de Lavalette, vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France chargée du dialogue social, adjointe au maire de Suresnes chargée des Ressources humaines et du dialogue social.

À quand une révolution dans la fonction publique ? Après la simplification du dialogue social et le recours accru aux contractuels, le gouvernement a lancé ces derniers jours le troisième chantier de concertation avec les syndicats sur la rémunération "au mérite" des fonctionnaires.

Sur tous ces sujets, la réflexion est évidemment bienvenue et doit être pleinement encouragée. Cependant, en se focalisant sur ces quelques dispositifs, le gouvernement semble perdre de vue l'enjeu global et essentiel pour l'avenir de notre pays : la transformation en profondeur de notre fonction publique, afin de la rendre plus juste, plus attractive pour les agents et plus efficace pour les citoyens. En somme, une administration garante d'un service public de qualité !

Aujourd'hui, le service public est miné par les lourdeurs administratives, le poids de la hiérarchie et l'extrême rigidité des procédures. A-t-on tout essayé pour libérer les énergies de nos agents ? Combien souffrent d'une inertie administrative qui entrave leur esprit d'initiative et sape leur créativité ? Il est donc urgent de faire entrer pleinement la fonction publique dans le XXIe siècle, en se dotant d'une administration souple, agile et ouverte, mise au service de l'optimisation de la performance publique et du progrès social.

Abattre les cloisons administratives

Regardons autour de nous : à l'étranger, plusieurs administrations ont déjà opéré des révolutions majeures dans leur organisation du travail, avec succès ! Abattant les cloisons administratives et brisant les routines, ces administrations ont fait le choix de travailler autrement, en adoptant un nouveau type de management, moins hiérarchique, moins pyramidal, plus transversal, en mode "projet", sur résultats, et dans le cadre d'une nouvelle organisation des espaces de travail.

Le but ? Améliorer la qualité de vie au travail des agents publics en leur offrant plus d'autonomie et de responsabilité, pour permettre un service public plus efficace ! Un exemple parlant : celui du ministère de la Sécurité sociale belge, administration publique à l'image archaïque et poussiéreuse au début des années 2000 qui a réussi, en engageant une révolution complète de son organisation sous l'impulsion de son président du comité de direction Frank Van Massenhove, et de sa directrice du bonheur au travail Laurence Vanhée, à devenir l'employeur public le plus attractif du Royaume. Le résultat est sans appel : des agents plus motivés, moins stressés grâce notamment à la mise en place du télétravail, un taux d'absentéisme en forte baisse, 20% de productivité en plus et un délai de traitement des dossiers passé de 14 mois au début du processus de transformation à un mois aujourd'hui !

Confiance, autonomie et responsabilité

Alors que l'ANACT a organisé du 11 au 15 juin 2018 la "Semaine pour la qualité de vie au travail", investir dans le bien-être au travail des agents, c'est faire le pari d'un service public de meilleure qualité ! La promotion du sport au travail constitue à ce titre un exemple probant de dispositif en faveur des agents, qui a fait ses preuves en matière de baisse de l'absentéisme et d'augmentation de la performance.

Ainsi, en Suède, une étude de l'Université de Stockholm publiée en 2014 montrait que la pratique du sport pendant la journée de travail faisait reculer l'absentéisme de 22% ! Plus largement, la Région Île-de-France et la Ville de Suresnes ont développé un projet ambitieux intitulé "Incarnons le travail de demain", fondé sur le triptyque "Confiance, autonomie et responsabilité", qui permet de donner aux agents un véritable sens à leur travail. Ce projet s'articule autour de trois axes : le télétravail, facteur de bien-être et de productivité accrue ; l'aménagement d'espaces nouveaux, plus conviviaux, design et chaleureux, au service d'un travail plus collaboratif et favorisant la créativité ; et un management plus transversal, en mode "projet", pour plus d'efficacité publique.

L'ultra-connectivité comme une seconde nature

La fonction publique française a donc besoin d'un projet de transformation globale. Néanmoins, si l'on s'en tient aux seuls chantiers annoncés par le gouvernement, osons dire que ceux-ci vont dans le bon sens. Recourir davantage aux contractuels dans l'administration constitue en effet une nécessité absolue. Disons-le clairement : s'obstiner à penser l'évolution de la fonction publique uniquement en termes statutaires, c'est programmer sa mort.

La France, encore prisonnière du système de la fonction publique fermée, accuse un retard abyssal sur ses voisins européens : on compte seulement 22% de contractuels en France, toutes fonctions publiques confondues, contre 60% en Allemagne, 85% en Italie, et même 99% en Suède ! Par ailleurs, qui souhaite aujourd'hui en France travailler toute sa vie au sein de la même institution ? Récompenser la seule ancienneté relève véritablement de l'anachronisme ! Aujourd'hui, les jeunes sont mobiles, agiles, autonomes et en recherche constante de perspectives nouvelles pour leur carrière. Ils ont grandi avec les technologies numériques et vivent l'ultra-connectivité comme une seconde nature. Les codes professionnels des générations précédentes n'ont plus de sens pour eux.

Dans ce monde en perpétuel mouvement, ouvrir davantage le recrutement aux contractuels, c'est permettre de multiplier les passerelles entre le privé et le public, et s'enrichir de parcours riches et diversifiés qui font parfois défaut à la fonction publique ; c'est aussi refuser de se priver de profils créatifs et audacieux, au seul motif qu'ils ne rentrent pas dans le "moule" propre aux concours administratifs et se donner ainsi les moyens concrets d'opérer une judicieuse fertilisation croisée. Réussir à capter les talents de cette nouvelle génération est, pour notre fonction publique, un véritable challenge, sous peine de voir ces éléments prometteurs partir vers des horizons plus attractifs.

Un régime indemnitaire au mérite

Pour séduire ces jeunes diplômés, la fonction publique doit en conséquence faire le pari de l'audace, en reconnaissant davantage le mérite au travail, à l'image de ce qui se pratique dans le privé. Le gouvernement vient, certes, d'ouvrir ce chantier mais les ambitions qu'ils affichent restent encore bien trop modestes, puisque seul le régime indemnitaire à la hausse est évoqué. En 2015, le ministre de l'Économie de l'époque, Emmanuel Macron, était interrogé sur Europe 1 sur la politique suresnoise de rémunération au mérite et avait pleinement soutenu cette démarche. En effet, cette même année, Suresnes mettait en place un régime indemnitaire au mérite à la hausse ET à la baisse, alors unique en France, tordant le cou à un système obsolète, injuste et démotivant d'une rémunération des agents privilégiant largement le critère de l'ancienneté.

À l'heure où le point d'indice est gelé depuis 2010, ce système rend la fonction publique très attractive, en contribuant à augmenter le pouvoir d'achat des agents ! Ce dispositif innovant valorise les fonctionnaires en s'appuyant désormais sur la réalité de leur travail. Innovant, transparent, juste et équitable, il reconnaît le travail des agents les plus motivés et les plus investis, sur la base d'une évaluation comportant 30 à 40 critères objectifs, tous négociés avec les syndicats. Rassurons d'emblée les éternels détracteurs: le nombre de salariés ayant vu leur régime indemnitaire augmenter est plus important que l'inverse ! Avec ce dispositif, qui constitue un fabuleux levier de management, Suresnes se veut un laboratoire de la fonction publique de demain.

Mais si ce dispositif rencontre un véritable succès à Suresnes, c'est parce qu'il est le fruit d'un accord gagnant-gagnant signé avec nos trois syndicats, issu d'une concertation large et permanente, et d'un dialogue social de qualité, respectueux et constructif, mis au service de l'amélioration de la qualité du service du service public et des conditions de travail de nos agents.

Un dialogue positif et constructif

Ainsi, pour gravir une marche supplémentaire dans la mise en œuvre de ce modèle de dialogue social apaisé et constructif qui permet à la Ville de Suresnes de transformer son administration, la Ville, en s'inspirant des meilleurs exemples du secteur privé, a instauré en 2017 le chèque syndical par un accord avec tous les syndicats de la collectivité. Promesse de campagne du président de la République, ce dispositif est, depuis, étrangement tombé aux oubliettes... Voilà pourtant encore un exemple d'outil très concret, expérimenté depuis longtemps dans une des entreprises françaises les plus performantes, Axa, qui mérite qu'on s'y intéresse.

Le principe ? L'employeur propose à chacun de ses salariés de reverser de manière anonyme, au syndicat de son choix, un "chèque" qu'il lui a précédemment adressé. Le montant est fixé par l'entreprise, soit cinq euros dans le cas de Suresnes. Symbolique, mais porteur de sens : le regard sur l'action syndicale change positivement et les organisations syndicales de la Ville et le dialogue social en sortent renforcés. Par ailleurs, les agents se sentent pleinement acteurs de ce dialogue positif et constructif au sein de leur administration et en perçoivent le sens.

Si le gouvernement veut donc opérer une transformation en profondeur de la fonction publique, pour la faire entrer pleinement dans le XXIe siècle, il devra non seulement se montrer bien plus ambitieux, mais également s'engager dans un réel travail de dialogue et de concertation avec les syndicats, en s'inspirant directement du terrain et des expériences locales, concrètes, réussies et pionnières qui fonctionnent dans des collectivités innovantes, et notamment à Suresnes. La France le mérite. Alors, franchissez le pas, Monsieur le Président, vous êtes attendu au tournant !

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Commentaires
a écrit le 26/06/2018 à 9:56 :
he oui les contractuels il n'y a plus que cela payés au smic pour les postes de responsables, recrutés dans le privé, ayant toutes les compétences requises, et faisant tourner la machine tandis que les titulaires se la coule douce... Notre fille le vit tous les jours, et attend la fin de son contrat pour retourner dans le privé...
Ne hurlez pas, en disant que c'est pas vrai je l'ai vecu aussi !!!
a écrit le 26/06/2018 à 0:35 :
Cette vielle idée de la prime au mérite est dangereuse, c'est la prime à la tête du client, la carotte-récompense, une conception scolaire du travail. Il y a déjà une évaluation annuelle du travail de l'agent, dans le but de progresser et d'efficacité .
a écrit le 25/06/2018 à 21:45 :
Ce sont les élus qui recrutent les fonctionnaires et le plus grand scandale vient des communautés de communes avec leurs multiples élus nommés vice présidents et qui passent à la caisse !!
Faire une fixette sur le nombre de fonctionnaires et ne pas parler de nos 600.000 élus c'est tromper le monde !!!
a écrit le 25/06/2018 à 19:08 :
Si singer son voisin c'est faire "une révolution", alors..., qui avons nous imité en 1789?
a écrit le 25/06/2018 à 19:07 :
Si singer son voisin c'est faire "une révolution", alors..., qui avons nous imiter en 1789?
a écrit le 25/06/2018 à 18:58 :
Supprimer le statut de la fonction publique

c'est tout
Réponse de le 25/06/2018 à 21:46 :
et les remplacer par autant de contractuels et vacataires ?
a écrit le 25/06/2018 à 18:55 :
avec 5 millions de fonctionnaires assis dans des chaises longues pas demain qu'ils se bougerons les fesses avec la sécurité de l'emploi et 80% des jeunes étudiants rêves de devenir agent public de la chaise longue bien payé pour pas faire grand chose et emploi à vie
Réponse de le 25/06/2018 à 19:36 :
Bonsoir,
Je vous invite à m'accompagner durant un mois pour constater le travail réalisé par un fonctionnaire. Je vous fournis bien évidemment la chaise longue.
a écrit le 25/06/2018 à 18:52 :
Difficile d'envisager une évolution: ce pays est géré par la fonction publique, en l'occurrence des "hauts fonctionnaires" dont l'intérêt de la France semble être le cadet de leur souci, en tout cas moins que leur carrière et leur enrichissement. Il est vrai que les fonctionnaires compétents ont depuis longtemps quitté la fonction publique pour le privé où ils trouvent plaisir d'entreprendre et reconnaissance pécuniaire ..... et les emm... que leurs anciens condisciples jaloux créent par la réglementation.
a écrit le 25/06/2018 à 17:47 :
"qui souhaite aujourd'hui en France travailler toute sa vie au sein de la même institution"

Je serai curieux de lire une étude sur le sujet. Je pense que nos amis les winners fan de win-win et du jargon afférent ( dont cette tribune est un éclatant exemple) serait surpris.
Beaucoup de personnes se contenteraient bien de rester à un endroit tranquille toute leur vie s'il y en avait encore ... Sauf dans l'esprit des admirateurs du "progrès" et de la compétition sans fin ( et sans finalité ).
a écrit le 25/06/2018 à 16:16 :
" Par Béatrice de Lavalette, vice-présidente du conseil régional d'Île-de-France chargée du dialogue social, adjointe au maire de Suresnes chargée des Ressources humaines et du dialogue social".

Et à l'UDI ,copain comme cochon avec LREM d'ou la phrase finale :Alors, franchissez le pas, Monsieur le Président, vous êtes attendu au tournant !

Encore une RH politique et de droite .Cela doit-être sympa de se faire évaluer par ces individus pour obtenir son mérite annuel.Ces copains surement très méritant iront à la soupe des augmentations individuelles au détriment des autres categories,comme dans le privé.

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