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Que valent les entreprises qui ne valent rien ?

Photo de Ivan Best

Gilles Lecointre

Publié le 13 novembre 2015 à 06:00

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Les Très petites entreprises n'ont quasiment pas de valeur, ou très peu, selon des critères strictement financiers. Mais sont-ils vraiment les plus pertinents? Par Gilles Lecointre, Enseignant à l'ESSEC, entrepreneur conseil en stratégies de PME

Comment aborder l'épineuse question de la valeur des entreprises du secteur privé, qu'elles soient très petites, moyennes ou grandes ? Ce débat, comme souvent en économie, est confisqué par des « experts » en mathématiques financières, et échappe ainsi à une discussion publique pourtant bien nécessaire.
De façon générale on constate en effet des décalages de moins en moins compréhensibles entre la valeur financière supposée et « calculée » des entreprises, leur prix de marché (celui qu'on négocie le jour de la transaction), leur « utilité » économique, leur valeur sociale, leur savoir-faire, leur réputation.

L'étrangeté de certains prix en Bourse

Le bon sens populaire est ainsi régulièrement interpellé par l'étrangeté de certaines annonces en Bourse de prix très élevés ou très faibles dans le cadre d'OPA hostiles ou amicales, par de subites variations de cours (sur la base d'une rumeur, du seul résultat trimestriel, de la pression de certains lobbies), par des réductions d'effectifs se traduisant par des hausses de cours, par des PME familiales qui ne trouvent pas plus de financeurs que de repreneurs même à vil prix, par des startups sans clients mais avec une valorisation qui monte au ciel, par de jeunes pousses high tech dont les pertes cumulées dépassent le CA et passent cependant de main en main à des prix astronomiques.....

Production de cash ou création de riches et d'emplois?

Essayons de décrypter la logique, s'il en existe une, de tout cela, en se décalant un peu de la technique calculatoire et en revenant à l'essentiel, c'est-à-dire ce qui fonde la valeur d'une entreprise. A cet égard il y a, me semble-t-il, deux conceptions différentes, mais qui peuvent devenir complémentaires : ou bien on appréhende l'entreprise par le prisme unique de la production de « cash », ou bien on l'imagine plutôt comme une organisation humaine complexe destinée à créer des richesses et des emplois. Si l'on penche plutôt pour la première solution, la valeur sera définie par des calculs financiers calés sur l'espérance de rentabilité dégagée ; si l'on veut tenir compte aussi de ce qui constitue l'identité humaniste de l'entreprise, l'approche de la valeur deviendra plurielle et fera intervenir de nombreux critères.

Quelle est la valeur d'une TPE?

Cette mise en perspective n'est ni simpliste, ni utopiste, ni théorique. Elle est tout simplement réaliste. Prenons un exemple qui concerne l'immense majorité de nos entreprises. Sur les quelques trois millions d'entreprises françaises, 95% d'entre elles sont des TPE, soit des unités de moins de 10 salariés. Ces entreprises-là ont en moyenne un chiffre d'affaire annuel de 200 .000 euros, emploient 1 ou 2 salariés et ont un résultat de quelques milliers d'euros. Que valent-elles ?

Aux yeux de la théorie financière, elles ne valent rien. Mais comme l'a si bien dit Raymond Devos: « rien ce n'est pas rien, car on peut le soustraire: rien moins rien cela fait moins que rien... et si on peut trouver moins que rien c'est que rien ça vaut tout de même quelque chose...! »
Donc, que vaut ce « rien » pour les TPE ?

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Sans TPE, trois millions d'emplois en moins

La solution nous est donnée par la réponse à la question suivante : que se passerait-t-il si l'on faisait disparaître ce type d'entreprises ? Ce raisonnement par l'absurde doit nous permettre de comparer les coûts et avantages d'un tel scénario. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour dire que la suppression des TPE entraînerait de facto la disparition instantanée de plus de 3 millions d'emplois (soit le doublement du chômage). Je vous laisse le calcul du coût de gestion et de soutien de ces nouveaux chômeurs....

D'autre part il conviendrait de trouver les moyens pour fabriquer, distribuer les produits et remplir les « menus » services délivrés par ces TPE. On pourrait sans doute dire que, la nature ayant horreur du vide d'autres entreprises se substitueraient. Mais serait-ce au même niveau de prix ? On peut au contraire parier pour une augmentation. Il faudrait enfin rembaucher du personnel ! On voit ainsi l'énorme gâchis et coût économique et social de la suppression des TPE, coût qui représente donc bien le minimum de leur valeur intrinsèque.

Valeur d'un bien et utilité sociale

Par ce raisonnement on remet en lumière une notion oubliée et pourtant essentielle : la valeur d'un bien correspond aussi à son utilité sociale. L'économie n'est pas faite seulement pour produire de l'argent mais aussi pour satisfaire aux besoins premiers d'une société: créer des richesses en volume suffisant pour faire vivre correctement tous ses citoyens et leur procurer un emploi.
Une entreprise, par le simple fait qu'elle donne du travail à des salariés, à des fournisseurs, qu'elle délivre une production achetée par des clients, qu'elle paie des impôts et pour autant qu'elle ne consomme pas plus de ressources qu'elle en emploie ( c'est-à-dire, grosso modo, qu'elle ne perd pas d'argent) représente une « valeur sociale » positive pour la Société. Ce qu'on appelle le « fonds de commerce » représente la partie économique de cette valeur.

Un petit rien qui vaut quand même quelque chose!

Ne l'oublions pas quand on prend le centimètre pour mesurer la taille financière de nos entreprises les plus nombreuses, les TPE, ce petit « rien » qui vaut tout de même quelque chose ! Sachons élargir notre point de vue d'évaluateur, ayons présent à l'esprit qu'une entreprise n'est pas un bien isolé de son contexte. Ayons présent à l'esprit qu'une petite entreprise, c'est un écosystème qui irradie une zone de marché solvable et fait vivre directement ou indirectement tout un réseau de personnes physiques et morales.

J'essaierai de vous convaincre de ce point de vue en étendant prochainement mon raisonnement « aux entreprises qui valent quelque chose » ; ce sera l'occasion de confronter là encore l'approche technique et financière à une vision plus globale, et qui relève de ce que j'appelle la « sociale-économie ».

Gilles LECOINTRE
Enseignant à l'ESSEC, entrepreneur conseil en stratégies de PME

Gilles Lecointre

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