Quelle leçon monétaire peut-on tirer des élections italiennes ?

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Bruno Colmant.
Bruno Colmant. (Crédits : DR)
A la lumière des résultats des derniers élections législatives en Italie, une question se pose : l'euro ne contribue-t-il pas à effriter l'Europe ? Par Bruno Colmant, chef économiste de la banque Degroof Petercam, membre de l'Académie Royale de Belgique.

Les concepteurs de l'euro ont cru que les paramètres sociaux et capitalistiques s'ajusteraient à une monnaie qui serait elle-même la moyenne pondérée des forces relatives des économies des États membres. Cela ne s'est évidemment pas passé ainsi, d'autant qu'une moyenne pondérée conduit, en termes monétaires, à favoriser les pays forts et à accabler les pays faibles.

Nous n'avons pas le choix de ne pas assurer la cohésion de la monnaie. Un retour en arrière serait catastrophique. Mais les responsables politiques qui ont mal créé l'euro portent une responsabilité devant l'histoire. En étendant la monnaie trop loin de son centre de gravité naturel, c'est-à-dire l'axe franco-allemand, ils ont pris le risque d'altérer le dessein européen. En se limitant à en faire un acte politique sans soubassements économiques suffisants, ils ont sapé l'ancrage monétaire du projet. Un droit d'inventaire devra, un jour, être exercé.

Un rapprochement forcé de deux cultures monétaires antagonistes

La monnaie unique constitue un rapprochement forcé de deux cultures monétaires antagonistes. L'euro survit parce que France et l'Allemagne y trouvent un avantage temporaire : l'Allemagne a démultiplié son marché intérieur tandis que la France (et d'autres pays du Sud) a bénéficié des conditions d'emprunt allemandes pour sa dette publique. En Allemagne, l'euro a bénéficié au secteur privé tandis qu'en France, il a permis de consolider le rôle de l'Etat à coût réduit.

Cette réalité est-elle pérenne ? Rien n'est moins sûr. Il faudrait que les économies des deux pays s'alignent davantage et qu'une compréhension mutuelle fonde les équilibres monétaires et budgétaires. Sans ce rapprochement, la monnaie unique servira de révélateur à des dissensions ancestrales. Plus que jamais, la perpétuation de l'euro repose donc sur le fragile équilibre de l'axe franco-allemand.

A mes yeux, une question reste en suspens : l'euro ne contribue-t-il pas à effriter l'Europe ? On sait que l'euro n'est plus adapté à sa zone, étant une monnaie trop forte pour les pays du Sud et trop faible pour les pays du Nord. On sait qu'une politique monétaire unique est incohérente avec des Etats souverains intrinsèquement différents et asynchrones dans leur articulation économique et étatique. On essaie, vaille que vaille, d'imposer des dévaluations internes aux pays du Sud tout en stimulant modiquement la consommation intérieure des pays du Nord.

Un continent dont les systèmes bancaires sont sous quasi-tutelle publique

On peut d'ailleurs se demander si l'euro, qui constitue un choix résolu d'économie de marché, n'est pas en profonde contradiction avec le poids croissant de la majorité des États dans les économies européennes. Comment serait-il possible de revendiquer le statut de monnaie de réserve dans un continent dont les systèmes bancaires sont sous quasi-tutelle publique ?

Par ailleurs, l'Europe du Sud est menacée d'un chômage structurel, lié notamment au manque d'intégration des jeunes, à l'absence de stimulations au recyclage, à l'hémorragie de l'emploi industriel, etc. Mais il y a plus sinistre : la mobilité des capitaux met en concurrence les systèmes sociaux et d'enseignement et conduira à leur convergence. Au cours de la prochaine décennie, il faudra susciter une extrême adaptabilité des travailleurs afin que leur mobilité reflète les choix d'harmonisation monétaire. L'euro porte donc en lui un ajustement des systèmes de protection sociale dans leur sens d'une plus grande compétitivité et flexibilité mais à l'unique (et très incertaine) condition de son acceptation sociale.

La fin de l'Etat-providence ?

La monnaie unique consomme théoriquement la fin de l'Etat-providence. En même temps, il ne faut pas se leurrer. Le postulat d'une mobilité du travail est facile à énoncer, mais sa mise en œuvre n'est pas, en soi, un but sauf si on accepte que l'euro s'inscrive dans une logique d'économie de marché et y contribue. Mais il existe des réalités incontournables, tel le manque d'unité linguistique, culturelle, institutionnelle, juridique, etc. En résumé, malgré une incontestable convergence des économies de l'eurozone, ce sera la croissance qui sera le meilleur atout pour renforcer l'homogénéité monétaire.

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a écrit le 26/05/2018 à 23:29 :
L’euro est là pour assurer la stabilité et de ce côté il joue son rôle. Le comble serait de lui reprocher sa stabilité. Peut être que si l’Euro est si évalué c’est que les créanciers ont confiance.
En complément de la stabilité monétaire, la monnaie unique participe à la cohésion et à l’intégration économique.
Une forme de mutualisation monétaire d’économies hétérogènes au sein d'un consortium, qui reste à fédérer par la coopération économique et non par des concurrences internes. C’est le préambule à une convergence économique et sociale. Faut-il renforcer par une régulation financière et fiscale ou cela va-t-il créer de nouvelles contraintes pour les pays. Les critères obligent tous les pays constituants à progresser quasi simultanément et à respecter quelques règles, ce qui en effet n’est pas évident. Peut être avec un peu plus de temps et de cohésion, certains pays de l’UE travaillent en sous-traitance industrielle et y gagnent aussi par des transferts de technologie ou d’emplois et progressent, d’autres jouent aux pirates fiscaux ou aux passagers clandestins. Certes il y a la rigueur Allemande, mais ils ont toujours aussi peur de l’hyperinflation. N’oublions pas que l’UE fut créée pour éviter de nouveaux conflits internes à l’Europe et dans une économie mondialisée, pour jouer un rôle de contre pouvoir monétaire Européen au Dollar et au Yuan. (Un article (https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-1-page-6.htm) fait référence à la « constitution de zones de coopération monétaire régionales. Il s'ensuit que les Etats-Unis, la zone euro et la Chine seront les principaux partenaires pour gérer les relations monétaires entre les trois grandes zones économiques mondiales »). Cela renvoie à la théorie de la zone monétaire optimale de Robert Mundell.

N’a-t-on pas les mêmes problèmes à l’échelle mondiale et quelle que soit la monnaie ? Des pays dans le monde sont victimes de fluctuations vis-à-vis du dollar, avec de fortes volatilités et des variations de taux d'intérêt et à l’inverse, d’autres bénéficient de sa stabilité. Beaucoup reprochent à la Chine une sous évaluation du Yuan, lui permettant d'exporter plus facilement. Cela ne changerait pas grand choses sans l'Euro, au contraire le pouvoir de chaque pays serait amoindri.

En rapport avec le sujet, où il est question de compensation (je n’y ai rien compris): https://www.pauljorion.com/blog/2013/04/27/la-symetrie-monetaire-et-la-compensation-de-leuro-par-pierre-sarton-du-jonchay/

Il faut du temps :
Le traité de Rome date de 1957 instituant la CEE, le marché commun et il était déjà question « de règles en matière de concurrence et de fiscalité »,
- l’union économique et monétaire de 1990,
- Maastricht de 1992
- BCE 1999
Par comparaison, la création de la Fed date de 1913.
On peut aussi trouver dans l’histoire de la crise de 1930, de la politique monétaire de la FED et surtout des politiques tout court, les mêmes erreurs et reproches que celles des crises plus récentes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_Dépression

D’autres, comme Friedrich Hayek, prônent une concurrence totale entre monnaies, considérant que « c'est le contrôle du monopole d'État sur la monnaie qui conduit aux dysfonctionnements du marché » source : ttps://fr.wikipedia.org/wiki/Concurrence_monétaire. C’est douteux. Cela remettrait en question beaucoup trop de valeurs et la société perdrait tous ses repères. On imagine à l’aire du numérique, on risquerait une catastrophe à chaque minute et d’être rapidement submergés par la spéculation.

Entre européens sensés on devrait tout de même arriver à trouver un équilibre monétaire, c'est dans l’intérêt de tous les pays de l’UE.
a écrit le 26/05/2018 à 11:58 :
... Croissance qui ne viendra pas avec un goulet d’étranglement présent sur l’énergie.
a écrit le 26/05/2018 à 9:44 :
L’erreur a été de ne pas prévoir un garde fous contre les déséquilibres des balances commerciales afin d'éviter les excédents de certains pays et les déficits d'autres pays désavantagés par des facteurs naturels ou par une situation exceptionnellement difficile.
Le libre échange illimité n'est possible qu'entre pays égaux. La Grèce ne pourra pas se construire une économie comme celle de la France ou de l'Allemagne ? Alors limitons par des accords les excédents et le problème sera résolu pour tout le monde et pour toujours.
a écrit le 25/05/2018 à 22:43 :
On peut difficilement faire mieux dans la langue de bois.
Survol du sujet pourtant crucial de tutelle des banques... Ce qui revient à dire sans le dire qu'elles sont K.O. pour leur grande majorité.
Feindre d'espérer une issue heureuse tout en disant que c'est mort et qu'on y croit pas...

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