Rompre avec l’Abus de silence pour bâtir un monde plus juste et plus performant
L'Odissée
L'Odissée
Epstein, Weinstein, USA Gymnastics... Les cas d'abus sexuels massifs ne peuvent que sidérer une personne normale : pourquoi de telles pratiques diaboliques perdurent-elles et restent-elles si longtemps impunies ? Ces affaires permettent de remonter aux sources profondes de l'impunité, à l'œuvre dans bien des situations, y compris au sein du système politique français, depuis longtemps et jusqu'à ce jour, pour notre grand malheur.

Les scandales sexuels de la fédération de gymnastique des Etats-Unis, du producteur de films Weinstein et du conseiller financier de haut vol Epstein ont quatre points communs : ceux qui se taisent sont favorisés, ceux qui parlent sont défavorisés, ceux qui sont dans le secret défendent le collectif, tout s'arrête lorsque le secret fini par s'ébruiter.
1 Un mécanisme de progression personnelle.
Rester dans le non-dit permet de se fondre dans un système existant et d'en tirer profit. Comme dans le monde féodal, en échange du serment d'allégeance qu'il reçoit, le chef accorde sa protection. Détourner le regard pour ne pas voir les fautes du chef et le laisser les reproduire permet d'obtenir son soutien. Cette contrepartie non formalisée mais conscientisée est comme un rite invisible : c'est la clé d'entrée, d'inclusion et de progression au sein du système. Plus on est proche du secret, plus les fautifs se savent obligés de renvoyer l'ascenseur. Le contrat de fidélité repose sur la couverture mutuelle, l'entraide, la redevabilité réciproque.
2 Un mécanisme de progression collective.
Le corps social informel est alors doté d'un réflexe collectif de défense. Chacune de ses composantes lance d'elle-même des contre-attaques contre toute agression de l'ordre établi dont elle fait partie. Si les membres du clan bénéficient d'une priorité systématique, voire d'une défense aveugle et inconditionnelle pour leurs propres manquements, à l'opposé, toute personne prise en défaut de fidélité se voit éjectée et démolie par le système.
3 La force : une solidarité scellée
L'esprit de corps développe la capacité d'autodéfense du corps, ce qui l'immunise contre les agressions. Plus le secret est inavouable, plus il génère de la cohésion sociale, du sentiment d'appartenance réciproque entre ceux qui le partagent. Pas besoin de contrat écrit ni oral, mais d'un accord tacite : la complicité intellectuelle est alors le ciment de la coopération au sein du collectif. La solidarité est telle qu'elle place les acteurs en situation de conquérir et conserver du pouvoir.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

4 La faiblesse : remise en question réduite
Si le réseau ainsi constitué rejette les acteurs qui refusent la connivence, il rejette aussi leurs informations et leurs idées. Avec l'exclusion du messager porteur de mauvaises nouvelles, le groupe tait ses insuffisances, n'entend pas les alertes, s'enfonce dans des diagnostics incomplets et des pratiques iniques qui se terminent en impasse.
Dans les cas de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein, Larry Nassar (USA Gymnastics), les dizaines et centaines d'abus sexuels ont perduré au su de nombreuses personnes pendant plus de vingt ans. Chaque fois, la force et l'agressivité du réseau d'amitiés formaient une cuirasse et même des armes qui tuaient tout début de transparence gênante pour la survie de l'entente.
Le même mécanisme sociologique est à l'œuvre dans le système politique français, dans lequel depuis deux générations, la classe politique dans son ensemble - dirigeants et opposants - ne nomme pas la réalité. Quelques exemples :
Cet épais voile de non-dits masque la réalité aux français qui ne peuvent comprendre pourquoi, alors qu'on leur dit que tout va bien, il faudrait aussi réduire les pensions des retraités et chômeurs, les budgets des hôpitaux, de l'école, de la Justice, de la Police ou de l'Armée... : les discours publics enjoliveurs qui caressent l'électeur minent le lien entre les citoyens et l'Etat qui perd peu à peu sa légitimité. Ainsi, le double jeu du personnel politique (responsable à la buvette ; irresponsable à la tribune) brise la capacité potentielle de transformation. Mais dans une culture d'irresponsabilité généralisée, les citoyens sanctionnent ceux qui disent que l'Etat ne peut pas tout.
Aussi, si nous ne parvenons pas à instaurer un mécanisme de gouvernance générateur de plus de responsabilité intellectuelle à tous les niveaux, notre société perdra encore en productivité, efficience, innovation, agilité. La France saura-t-elle sortir de ces multiples non-dits ? Entrera-t-elle, enfin, dans un vrai dialogue responsable avec tous ses citoyens ? Apprendre à se parler suppose d'apprendre à oser parler et oser entendre et donc à réunir les conditions nécessaires à la libération de la parole pour discerner le vrai du faux : reconnaissance des signaux faibles, recueil et traitement exhaustif de l'information, valorisation des innovants et même des erreurs de ceux qui, au moins, essayent.
Chacun doit faire un effort sur soi pour chercher de meilleurs niveaux d'objectivité, de lucidité et de vérité. Cela suppose plus de rigueur et de discipline intellectuelle. Si les dirigeants de toutes les sphères n'y consentent pas en prenant l'initiative d'instaurer des mécanismes producteurs d'une pensée collective bien plus éclairée, cela se fera sans eux...Par la révolution, comme la France a déjà montré qu'elle sait le faire, ou plus simplement en suivant le chemin des affaires Epstein, Weinstein, USA Gymnastics : par la juridiciarisation des abus du silence du système. Lorsque la Justice s'emmêle, elle emporte non pas seulement ceux qui sont entrés dans l'illégalité, mais aussi ceux dont elle prouve qu'ils savaient mais n'ont rien dit... La Loi du silence est une bombe à retardement éthique, économique, sociale et ...judiciaire. A quand la juridiciarisation de l'abus de silence ?
_
NOTES
(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.
L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".
À lire également
Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.
L'Odissée