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Tabac et lobbying positif, le bal des hypocrites

Nora Berra

Publié le 03 juin 2020 à 10:04 - Mis à jour le 03 juin 2020 à 11:36

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Reuters

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OPINION. Si la nécessité de réforme de notre système de santé est prioritaire, elle ne peut pas pour autant occulter un autre enjeu majeur, celui de la santé publique dont la lutte anti-tabac. Par Nora Berra, médecin de formation, conseillère régionale d'Auvergne-Rhône-Alpes, ancienne secrétaire d'État chargée de la Santé (2009-2012).

La santé, souvent présentée en France comme un poste de dépenses, est avant tout un capital humain, un actif immatériel, qui permet d'entretenir les « forces vives de la nation », de soutenir l'économie, de permettre l'entraide et la solidarité au sein des familles, et à terme d'augmenter la richesse nationale. A ce titre, les questions de santé publique doivent être placées au premier plan dans notre projet de société à venir.

A l'occasion de la Journée mondiale sans tabac sur fond de crise sanitaire inédite, qui mettent à jour les dysfonctionnements de notre système de santé, je souhaiterais rappeler la nécessité de poursuivre nos efforts dans ce domaine. Si la nécessité de réforme de notre système de santé (en particulier l'hôpital, mais aussi son articulation avec le secteur libéral) doit être mise au premier plan, elle ne peut pas pour autant occulter un autre enjeu majeur, celui de la santé publique dont la lutte anti-tabac.

Mon expérience médicale en charge de patients infectés par le VIH pendant près de vingt ans au CHU de Lyon, puis mon expérience politique, comme membre du gouvernement puis comme député européen, m'ont amenée à travailler sur de nombreuses questions de santé publique, notamment la lutte contre le tabac.

Parmi les divers groupes de pression, le lobby du tabac est particulièrement bien organisé. Si je n'ai eu aucun contact avec lui pendant mes années ministérielles, j'ai expérimenté la tentative d'instrumentalisation des valeurs universelles comme la liberté de création artistique, à travers la proposition de loi MATHUS ; l'objectif était de tenter de contourner la loi Evin interdisant la publicité directe ou indirecte en faveur du tabac ; ainsi, sous couvert d'une loi visant à protéger la liberté d'expression, les cigarettiers s'efforçaient en réalité de rendre inopérante cette interdiction.

Les acteurs du tabac ont adopté un discours empathique vis-à-vis des patients

Au Parlement européen, l'approche était plus franche et directe. Dans ce cadre, j'ai pu constater les ingérences des majors du tabac dans le processus législatif au moment de la révision de la directive tabac - qui a donné lieu à la plus grande opération de lobbying de l'histoire de l'Union européenne.

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Tout d'abord, le lobby s'est battu pour retarder au maximum la révision de la directive tabac de 2001 ; celle-ci n'est intervenue qu'en 2014 (directive 2014/40/UE) au terme d'un tortueux processus. Les cigarettiers ont approché de nombreux élus afin de tenter une nouvelle fois de prescrire des règles à leur avantage, en essayant de les convaincre de leur démarche « désormais vertueuse ».

Il est vrai que le discours a changé : nouvelle communication sur ses intentions, visites d'usines pour vanter les vertus des nouveaux produits du tabac, envois de cigarettes électroniques à certains députés engagés dans la rédaction de la directive européenne...

Bref, pour tenter d'atténuer la défiance qui leur a souvent été réservée, les industriels adoptent désormais une stratégie de communication où la rhétorique est plus en plus en empathie avec les patients et où l'argumentation essaie de convaincre d'un engagement sincère en faveur de « produits innovants moins nocifs »

Rien d'étonnant. Les cigarettiers ont épuisé tous les recours juridiques possibles pour lutter contre les politiques antitabac. Aujourd'hui, la désinformation sur les risques liés au tabac ne passe plus, ce qui les a obligés à changer leur fusil d'épaule. Philip Morris International (PMI) milite ainsi désormais pour un « monde sans fumée ». British Americain Tobacco (BAT) approche quant à lui les médecins pour les encourager à faire la promotion de produits à risque réduit.

Une approche partenariale pour cacher des ingérences dans les mesures anti-tabac

Ainsi, déterminés à montrer un nouveau visage, les cigarettiers se sont efforcés d'être pleinement intégrés dans la lutte contre le tabagisme. Cette nouvelle approche leur permet de corriger leur image : à la recherche de produits moins toxiques, ils veulent témoigner qu'ils ont bien compris l'enjeu sanitaire et qu'ils sont désormais aux cotés des acteurs de la santé publique dans la lutte anti-tabac. En réalité, cela leur permet d'être à la fois juge et partie.

Et à ce titre, ils ne peuvent être considérés comme des alliés viables dans la lutte contre le tabac.

Car les industriels du tabac poursuivent un même objectif : retarder ou vider de leur substance les mesures de santé publique qui les pénalisent.

On l'a vu avec le refus systématique de toute hausse des prix du paquet de cigarettes au prétexte qu'elle pourrait augmenter la contrebande, alors que ses effets sur la baisse de l'incidence du tabagisme sont vérifiés. De même, la lutte vaine des tabagistes contre le paquet neutre, qui a lui aussi fait ses preuves.

Sans parler de la vente de cigarettes plus dangereuses en Afrique, où le cadre législatif est plus souple, qui met en lumière le double discours de ce lobby en fonction du rapport de force établi avec les autorités des pays où il exerce.

Et par-dessus tout, ce lobby a multiplié ses efforts visant à discréditer les acteurs véritables de la lutte anti-tabac.

Deux cibles prioritaires : les jeunes ou les catégories socio-éducatives les plus défavorisées

La stratégie marketing des industriels est bien rôdée. En réalité, les opérations de relativisation cachent mal l'intention principale qui anime l'industrie du tabac : continuer à recruter de nouveaux fumeurs potentiels selon une logique simple, capturer de nouveaux clients, dont ils sont sûrs qu'une fois acquis, leur consommation permettra de maintenir le marché du tabac pendant de longues années.

Evidemment, ce sont les jeunes, ou les catégories socio-éducatives les plus faibles qui sont les premières victimes, comme l'ont prouvé les nombreuses études réalisées sur le sujet.

A ceux qui voudraient arrêter la cigarette, ils ont la solution de repli : la cigarette électronique. Ils ont ainsi anticipé la sortie inévitable du marché des consommateurs tentés par le sevrage, en faisant la promotion de la cigarette électronique comme moyen de sevrage.

Une législation bancale, une opportunité

Et cela pose question !

Si la responsabilité des pouvoirs publics est d'encourager au sevrage par des substituts nicotiniques, ces derniers répondent à des exigences réglementaires imposées par la loi du médicament, en vue d'une autorisation de mise sur le marché. Or, lors du vote de la directive concernant la e-cigarette, si l'argument du sevrage tabagique était dans toutes bouches, la quasi-totalité des députés a rejeté la qualification de « produit de substitution », en faveur du statut de « produit du tabac ».

Cette classification entrait en contradiction directe avec les préconisations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui au même moment, adressait une mise en garde sur l'utilisation des cigarettes électroniques et du tabac chauffé. Cette législation a offert un double avantage aux cigarettiers : éviter une démarche lourde et couteuse d'autorisation de mise sur le marché, et par ailleurs, même en tant que produit du tabac, la e-cigarette a échappé aux exigences de la loi tabac (consommation dans les lieux publics, arômes autorisés...).

Il est clair que « acteurs de la santé publique » et « industriels du tabac » sont en contradiction totale dans leur dessein ; promouvoir la bonne santé pour les uns - promouvoir le tabac responsable de sept millions de décès dans le monde pour les autres... Une contradiction qui souligne à quel point toutes les tentatives de diversion de l'industrie du tabac et sa communication millimétrée sont d'une hypocrisie flagrante.

Nora Berra

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