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Une nouvelle économie des risques

Alain Conrard

Publié le 08 novembre 2023 à 09:43 - Mis à jour le 08 novembre 2023 à 10:52

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Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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CHRONIQUE. La multiplication des catastrophes naturelles menace le fonctionnement même de l’économie, atteignant les limites de ce que peuvent supporter les mécanismes classiques de l’assurance. L’anticipation, la prévention, la gestion et la réparation des risques sont les nouveaux horizons stratégiques des entreprises. Quelle place l’innovation peut-elle prendre dans la nécessaire lutte contre ces risques ? Par Alain Conrard, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI)​.

Par définition, l'innovation est liée à la notion de risque : toute nouveauté est en elle-même une prise de risque. La prise de risque réside dans le fait de penser autrement, d'être en rupture avec l'état majoritairement accepté des choses. On prend un risque en proposant une nouveauté : risque culturel ou risque économique, l'offre de ce qui n'existait pas peut ne pas être acceptée, voire être rejetée pour des raisons diverses. L'histoire de l'industrie regorge de ces innovations n'ayant pas pu/su trouver leur place parce qu'elles étaient inadaptées à leur époque ou trop en avance ou encore trop disruptives. Une partie des idées du pourtant génial Nicola Tesla en est la preuve.

C'est en cela qu'il ne faut pas confondre innovation et invention. L'innovateur n'est pas forcément un inventeur au sens technique du terme, mais il est celui ou celle qui sait provoquer ou faire fructifier une invention ou une amélioration significative. Steve Jobs, le fondateur de Apple, est l'exemple type de ce qu'est un innovateur. Mon livre Osons ! Un autre regard sur l'innovation explique en détail ces distinctions.

Ce lien avec la notion de risque connecte l'innovation avec un autre niveau de réalité : celui de risque climatique. En effet, l'idée de risque est aujourd'hui très présente dans le monde, notamment à travers celle de risque climatique. Au point que Henri de Castries, alors PDG d'Axa, a pu dire dès 2015 : « une augmentation de 2 degrés de la température moyenne dans le monde peut encore être assurable, mais ce qui est certain, c'est qu'une hausse de 4 degrés ne l'est pas. » Tout comme l'innovation, le risque climatique est susceptible de changer l'état du monde de façon inattendue ou imprévisible. Le risque climatique est profondément disruptif : il change tout - même si, bien entendu, il ne s'agit pas du même risque.

Face à ces nouveaux risques, l'innovation répond présente pour servir les grands enjeux : transformation écologique, transition énergétique, décarbonation, diversification et résilience des chaînes d'approvisionnement, etc. La technologie rend possible une meilleure régulation des besoins pour éviter le gâchis. Elle peut notamment permettre d'articuler finement production et consommation. On évite ainsi de trop produire et, donc, suivant une logique absurde, d'être obligé de jeter l'excédent. En fait, on détruit moins de matières premières, car comme on en jette moins on produit moins. Le récupérable et le recyclable sont aussi d'importants apports de la technologie dans la capacité à mettre à disposition des produits moins nuisibles à l'environnement. Moins on crée de produits polluants, moins l'effort pour dépolluer sera important. Moins polluer au départ conduit logiquement à moins avoir à dépolluer ensuite. Intervenir sur ces grandes causalités grâce à l'innovation est donc un geste extrêmement conséquent en vue d'une production plus mesurée.

L'innovation constitue ainsi un élément de régulation et, par conséquent, d'économies potentiellement massives de matière première. L'analyse prédictive permise par l'IA est, par exemple, l'une des clés de l'adaptation, que la raréfaction des ressources et les niveaux alarmants de pollution rendent nécessaire.

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La technologie, mais pas que

Pourtant, il est important de mesurer que la technique n'est pas une solution intégrale. Elle ne peut à elle seule régler tous les problèmes. Pour trois raisons évidentes : 1/on n'a bien souvent pas suffisamment de recul pour prendre la mesure des conséquences d'une intervention technique ; 2/les problèmes notamment climatiques sont le résultat d'une utilisation pas suffisamment maitrisée de la technique (la technique peut-elle régler les problèmes engendrés par la technique ? Vous avez quatre heures...) ; 3/elle est trop souvent un mode d'intervention simple sur des systèmes hypercomplexes. Et donc, ce qui peut représenter une solution séduisante dans une perspective à courte vue ou une approche simplificatrice peut se révéler catastrophique sur le long terme ou lorsqu'elle est abordée par le biais d'un champ d'analyse plus large.

Pour certains adeptes du techno-solutionnisme, l'innovation technologique serait l'unique solution. En effet, la technologie permettrait de tout résoudre, y compris les problèmes générés par la technologie elle-même. En effet, l'activité anthropique de l'industrie apportée par la maitrise de technologies de plus en plus puissantes est globalement responsable de cette période géologique qui est la nôtre, et que l'on nomme anthropocène (pour signifier que l'activité humaine constitue aujourd'hui la principale force d'évolution géologique).

Face au réchauffement climatique, la pulvérisation de particules réfléchissantes dans la haute atmosphère permettrait, par exemple, de faire significativement baisser la température moyenne à la surface de notre planète. Mais ces solutions sont la plupart du temps envisagées sans que la maîtrise de leurs conséquences soit vraiment assurée. Ces particules réfléchissantes n'auraient-elles pas été suffisamment été réfléchies ?

Il y a donc une distinction à faire entre l'utilisation irraisonnée de la technologie, basée sur le fantasme illusoire de sa toute-puissance, et un emploi plus mesuré et plus concret qui, parce qu'il prend en compte plus de facteurs et la réalité des situations, présente un apport beaucoup plus direct, ancré dans le territoire, ancré dans les besoins, ancré dans la terre, etc.  Cette distinction montre à l'évidence que la technologie n'est pas une solution universelle, et qu'elle doit être combinée avec d'autres approches pour être à la hauteur des problèmes à résoudre.

D'ailleurs, ce qu'il convient raisonnablement de tenter de faire, c'est « assurer » l'avenir, pas seulement au sens que le terme prend lorsqu'on parle d'assurance (lorsqu'on prend un contrat auprès d'une compagnie d'assurances pour son logement ou son véhicule), mais au sens de garantir la viabilité de l'écosystème qui nous permet d'exister. La terre est le seul véhicule qu'il conviendrait d'« assurer ».

Faut-il prendre un risque supplémentaire, celui de sauter dans l'inconnu, en ajoutant du risque au risque ? Ou faut-il tout arrêter, et se résigner à l'immobilisme et à la régression ?

Il faut plutôt prendre le risque d'innover, mais d'innover dans la pensée.

Face à cet enchevêtrement des multiples niveaux de risques et de leur présence aujourd'hui quotidienne, il est urgent d'adopter un point de vue large et ouvert, sorti des impasses où conduisent les enthousiasmes non-réfléchis des techno-solutionnistes aussi bien que les œillères passéistes des ennemis par principe de l'innovation.

Il en va de l'intérêt commun, c'est-à-dire de l'intérêt du plus grand nombre.

Le progrès par le plus grand nombre

L'innovation est toujours animée par un mouvement : élitaire au début et réservée à un petit nombre de personnes, elle se démocratise rapidement - et la rapidité de ce mouvement vers le plus grand nombre ne fait que s'accélérer. Dans le cadre de la lutte contre les risques climatiques, cela peut encourager non seulement les très gros projets comme ceux des majors compagnies, mais aussi de toutes petites initiatives pour servir cet objectif. C'est l'addition d'une multitude de petites initiatives beaucoup plus agiles et rapides à mettre en œuvre, avec moins de contraintes, qui peut aussi, au-delà du législateur, avoir un puissant effet accélérateur.

Trois associés dans une cantine bio et locavore peuvent créer une méthode ou un appareil qui va servir pour éliminer les déchets et favoriser la distribution des invendus. Et rien n'empêche aujourd'hui de penser que leur modèle ou leur méthode puissent s'étendre et changer le monde, s'ils ont fait preuve d'innovation, donc d'efficacité.

Les nouvelles générations sont extrêmement sensibles à cette dimension, et ce sont elles qui entreprennent aujourd'hui. Et, comme dirait Bashung, « ma petite entreprise » devient bankable.

Cette participation au bien commun à travers l'activité fait considérablement évoluer le point de vue sur l'entreprise : la rentabilité - donc la crédibilité économique - d'une entreprise ne se limite plus à de seuls critères financiers. Aujourd'hui, les entreprises bankables sont celles dont le modèle n'est plus uniquement centré sur le profit financier, mais aussi, et peut-être surtout, celles qui envisagent le cœur de leur activité à travers le prisme de la transition écologique - le profit absolu.

Ainsi, l'intérêt individuel (celui de l'entreprise) peut (enfin) rejoindre l'intérêt commun. D'ailleurs, l'intérêt commun est ce qui permet l'intérêt individuel, au sens où le premier est la condition de possibilité du second. Ainsi, prendre soin de l'intérêt commun, c'est fabriquer les conditions objectives pour qu'il y ait une possibilité d'intérêt individuel. Ne pas le voir est une erreur d'analyse, et même désormais une erreur de gestion. Cette équation se pose aujourd'hui non plus seulement en termes moraux ou même politiques, mais en termes de rationalité économique. Il est aujourd'hui économiquement plus rationnel de défendre l'intérêt commun, même dans la plus strictement égoïste des perspectives. Cette perspective nouvelle se révèle d'ailleurs aujourd'hui avec toutes les entreprises qui revendiquent un statut d'entreprise d'intérêt commun ou avec les fonds qui s'imposent un pourcentage significatif de leurs investissements dans des entreprises « vertes ». Qui peut vraiment prétendre faire l'économie de cette pensée-là aujourd'hui ?

Dans cette question de la question des risques liés au changement climatique, il y a comme toujours une approche gestionnaire et une approche révolutionnaire. La démarche gestionnaire consiste à rationaliser l'adaptation des besoins aux dépenses et des dépenses aux besoins en fonction de la réalité de la situation. C'est une option réaliste. Et puis, il y a ce qu'il se passe dans la tête des gens qui innovent, qui inventent, et qui projettent le monde entier dans quelque chose qui n'existait pas, et c'est une démarche révolutionnaire. Ces deux approches sont bien sûr à combiner, car l'une comme l'autre relève de l'innovation.

Quoi qu'il en soit, un meilleur pouvoir d'achat ou une baisse de la dépense du foyer ou de l'individu sont des conditions pour que l'environnemental devienne une cause dont le plus grand nombre aura la capacité de se saisir. Il s'agit d'un axe important où la technologie peut agir en faisant en sorte que l'intérêt individuel rejoigne concrètement celui du plus grand nombre, le collectif.  Dans une logique globale, si la technologie veut servir l'environnemental, cela doit impérativement passer par un soutien massif ou une accélération de l'intérêt économique du plus petit commun dénominateur, c'est-à-dire toutes les unités de base du collectif : le citoyen, l'entreprise, la famille.

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À lire également

  • L’innovation, jusqu’où ?
  • Transformation numérique : l’art de dépasser les certitudes
  • Innovation et intelligence artificielle : le devoir de vigilance
  • Accélération et vitesse : le diktat de l’immédiateté

Par Alain Conrard, auteur de l'ouvrage "Osons ! Un autre regard sur l'innovation", un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI) (LinkedIn).

Alain Conrard

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