Saint-Nazaire s’équipe pour devenir un spécialiste du transport de colis XXL

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Le moteur MAN 51/60F de MAN Energy Solutions est un gros générateur électrique destiné à équiper des centrales électriques flottantes ou mobiles. Il peut être alimenté au gaz naturel ou au carburant liquide (fioul lourd).
Le moteur MAN 51/60F de MAN Energy Solutions est un gros générateur électrique destiné à équiper des centrales électriques flottantes ou mobiles. Il peut être alimenté au gaz naturel ou au carburant liquide (fioul lourd). (Crédits : Frédéric Thual)
Confrontée à des enjeux de sécurité et compétitivité, la zone industrialo portuaire de Saint-Nazaire vient d’être dotée d’une route XXL pour optimiser les flux logistiques de colis lourds. Objectif : accompagner la croissance des entreprises industrielles contraintes par les surfaces disponibles et sécuriser les accès. Un enjeu d’attractivité pour le premier port de la façade Atlantique.

C'est un chantier à la mesure des géants des mers construits à Saint-Nazaire (44) et un projet majeur pour le développement du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire (GPMNSN) et de la cinquantaine d'entreprises industrielles (STX France, Stelia, Man Energy Solution, IDEA group, Sides...) présentes sur la zone industrialo portuaire de l'estuaire de la Loire. Un espace de 200 hectares où cohabitent quotidiennement 6.000 personnes, 14.000 véhicules, des colis industriels de plus en plus gros, et des touristes de plus en plus nombreux. Et avec eux des enjeux de sécurité, de dynamisme économique et d'urbanisme. « 200 hectares, c'est beaucoup... et peu à la fois », concède Jean-Pierre Chalus, président du directoire du GPMNSN.

Dans ce que l'on considère comme le cœur des filières ligériennes de l'aéronautique, de la construction navale, de la construction métallique et mécanique qui, ces dernières années se sont diversifiées pour favoriser l'émergence rapide de la filière des énergies marines renouvelables (EMR), acteurs privés et publics ont accordé leur violon pour faire de ces défis un enjeu de territoire.

Un boulevard de 21 mètres de large

En dépit des couleurs politiques, tous ont ainsi mis la main à la poche pour financer une artère XXL sécurisée longue de 1,2 km pour 21 mètres de large, dotée d'une aire de manœuvres, de pistes cyclables, de trottoirs, de 275 places de parking, et d'une signalétique maison. Techniquement, il a fallu dévoyer le vieux boulevard des Apprentis de 150 mètres, dégager d'anciens rails de chemins de fer, des restes de blockhaus, des obus de la Seconde Guerre mondiale et dépolluer le site.

Réalisée par le groupe Eiffage et l'entreprise de travaux public Charrier, la préparation de la chaussée a fait appel à des technologies permettant de recycler les matériaux en place, de gagner du temps et de limiter les rotations de véhicules. « Un chantier mené à la petite cuillère, réalisé avec deux mois d'avance, et qui est aussi un concentré invisible de hautes technologies », observe Jean-Pierre Chalus, qui a lancé la réflexion d'une appli permettant à la fois de coordonner les flux et les conditions d'accès pour le grand public dont la traversée est parfois... "rock' n Roll", sur un axe multiusage où les logisticiens s'arrachent parfois les cheveux.

Au pied des cales et du symbolique portique rouge et blanc du chantier de STX France, ce ruban gris est dimensionné pour véhiculer des blocs de paquebot, nacelles d'éolienne, sous-stations électriques, moteurs de centrale électrique... Entre le pôle industriel de Montoir-de-Bretagne, les bassins de Saint-Nazaire, et le hub logistique de 12 hectares dédié aux EMR, dont l'avenir vient d'être conforté par l'annonce du maintien de six parcs éoliens off-shore, entre la Manche et l'Atlantique, par Emmanuel Macron il y a quelques semaines en Bretagne.

« C'est la première fois que l'on crée un outil de travail commun pour répondre au développement collectif des entreprises. Il est vital pour nous mais aussi pour la sécurité des biens et des personnes fréquentant une zone de plus en plus visitée par les touristes », observe Nicolas Derouault, directeur général délégué d'Idea, qui assure la gestion des flux et du stockage de biens pour de nombreux industriels de la zone.

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Route XXL Saint-Nazaire

[L'artère XXL sécurisée, longue de 1,2 km pour 21 mètres de large. Photo : Frédéric Thual]

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Trente millions d'investissement pour moderniser le port de Saint-Nazaire

À lui seul, cet axe représente un investissement de 13,2 millions d'euros HT, financé par l'État à 408.000 euros (+ 2 millions d'euros au titre du FSIL), la Région à 1,7 million d'euros, le Département de Loire-Atlantique à 2,3 millions d'euros, la Carène à 2,7 millions d'euros, la ville de Saint-Nazaire à 2 millions d'euros, Le Grand port maritime de Nantes à 1,4 million d'euros et STX France à 2,7 millions d'euros.

D'ici à 2020, 29 millions d'euros, inscrits dans le cadre du contrat de plan État-Région, seront ainsi investis pour requalifier la zone industrialo portuaire de Saint-Nazaire. Les travaux vont se poursuivre jusque-là avec la rénovation et la modernisation des ouvrages maritimes attenants aux bassins, comme l'écluse Sud (pont levant, pont tournant et ventaux), le pont du Pertuis, la forme Joubert (porte amont et tablier amont), et l'écluse Est. Les réflexions se poursuivent aussi pour renforcer ou dimensionner la "Pénétrante Sud" vers le site de Montoir et ouvrir l'accès au transport fluvial pour alléger le trafic routier.

Conforter l'écosystème industriel

« Au regard de l'évolution du marché, nous allons manquer de places... Faute de quoi nous devrons sous-traiter ailleurs », alertait il y a quelques années Laurent Castaing, directeur général de STX France dont l'actuel plan de charge prévoit la construction de deux paquebots chaque année jusqu'en 2023 voire 2026 avec les options prises. « D'abord, un gros et un moyen par an en 2018 et 2019, puis deux gros par an à suivre. Chaque jour, c'est un ou deux blocs de plusieurs tonnes ou dizaines de tonnes que nous devons véhiculer d'un site à un autre », indique Laurent Castaing, qui au gré de la requalification de la ZIP a pu récupérer 17.000 m² de terrain pour accompagner la croissance du chantier.

« Nous investissons 15 millions d'euros pour accroître nos capacités de production et notamment la surface de prémontage qui va être étendue d'un tiers », précise-t-il.

Cet espace permettra d'allonger les voies de roulement du portique, de fabriquer davantage de blocs en même temps, d'accroître la compétitivité du chantier français sur un marché concurrentiel, et de conserver sur le territoire des activités qui risquaient d'être dispatchées ailleurs. Pour garantir une manipulation en toute sécurité, d'un portique de 5.000 tonnes, dont le poids chargé peut atteindre 6.500 tonnes, des palplanches ont dû être enfoncées à neuf mètres sous terre pour réaliser un mur de soutènement et la prolongation des voies de roulement. « Sans cette extension et sans le boulevard, le chantier aurait dû se limiter à la construction d'un ou d'un bateau et demi et c'était tout l'écosystème qui était menacé », reconnait Nicolas Derouault. « Cela dit, l'espace réduit place les entreprises sous contraintes. Et l'accélération des productions impose des mouvements plus rapides ».

Des méthodes d'un autre siècle

« D'un point de vue général, ces investissements sont très importants pour le positionnement et la compétitivité de la zone portuaire », explique Nicolas Bally, président de Man Energy Solutions, fabricant allemand de moteurs diesel pour les centrales électriques, venu s'installer dans l'estuaire de la Loire en 2006 pour se rapprocher de la mer et optimiser ses flux logistiques.

« Cela dit, aujourd'hui, notre problématique, c'est la capacité de stockage », indique l'industriel qui produit un moteur tous les trois jour et demi contre une semaine auparavant. « Il nous faut en permanence pouvoir stocker 30 à 40 moteurs prêts à être livrés », explique-t-il.

Des mastodontes de 350 tonnes et plus, fabriqués pour satisfaire l'expansion des marchés africains et asiatiques. En dix ans, l'entreprise allemande dit avoir investi des dizaines de millions d'euros pour les produire, ici, en série. Elle emploie 650 personnes. Les cadences sont passées de 15 à 60 unités par an. « Et sans doute encore plus dans les années à venir. »  Le stockage et la gestion des flux sont confiés au logisticien Idea qui orchestre ce balai sur trois sites. « On gère à la fois l'approvisionnement des pièces de fonte et la livraison de ces vrais colis XXL », indique Nicolas Derouault, dont les équipes doivent rivaliser d'ingéniosité et de savoir-faire pour assurer transport et assemblage en des temps records. « Les matières premières peuvent être stockées dans des villes voisines qui disposent d'espaces, mais surtout, on travaille beaucoup en amont avec les groupes sur la "supply chain" pour anticiper et synchroniser les process », dit-il.

Chez Man Energy Solutions, qui a vu se resserrer ses surfaces de stockage au gré de la requalification de la zone, le constat est cependant lapidaire.

« C'est bien qu'on requalifie la zone portuaire, que l'on crée un hub logistique de 12 hectares pour les éoliennes de GE (Général Electric). Cela contribue à l'attractivité et à la pérennité de notre site industriel mais au regard du contexte mondial, les ports français sont très en retard par rapport aux concurrents européens. Ils fonctionnent encore avec la mentalité du siècle passé, et manque de souplesse et d'agilité. »

Et d'ajouter :

« Vu de notre groupe international, rien n'a vraiment changé sur le court terme. Pour le long terme, je dois continuer de convaincre le groupe [le groupe international Man SE appartient à Wolkswagen, Ndlr] que son choix d'implantation était judicieux et qu'il y a un futur pour l'assemblage des gros colis. Heureusement, Total investit 400 millions pour moderniser son site. Comme le pétrolier est l'un des principaux contributeurs du port, on peut penser que le foncier va rester attractif », dit-il estimant que le fonctionnement du Grand port maritime devrait être modernisé pour répondre à la demande mondiale.

« C'est l'un des enjeux du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire », acquiesce Sébastien Pilard, vice-président de la région des Pays de la Loire, en charge de la Croissance bleue et du développement international, et membre du conseil de surveillance du GPMNSN. La région qui vient d'accoucher d'un plan "Ambition maritime" entend « remettre la mer au cœur des politiques régionales » Et avec elle le port. « Nous devons avoir une réflexion sur le modèle économique du port, qui doit être redéfini avec l'ensemble des acteurs pour accroître sa compétitivité, ses innovations, ses investissements... Le dialogue social est aussi l'un des enjeux du Grand port maritime... » Là aussi, un gros colis.

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Par Frédéric Thual,
correspondant pour La Tribune dans les Pays de la Loire

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