Couverture mobile : l’Etat et les opérateurs à couteaux tirés

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« Quand vous êtes dans la phase finale d’une négociation, c’est assez normal que des acteurs fassent part de leurs désaccords, affirme Julien Denormandie à La Tribune. Je suis confiant sur le fait que nous allons trouver un accord. »
« Quand vous êtes dans la phase finale d’une négociation, c’est assez normal que des acteurs fassent part de leurs désaccords, affirme Julien Denormandie à La Tribune. Je suis confiant sur le fait que nous allons trouver un accord. » (Crédits : Reuters)
De sources proches du dossier, les négociations entre le gouvernement et les opérateurs pour accélérer la couverture mobile en France sont toujours extrêmement difficiles : Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free expriment de profonds désaccords et il n’est pas dit qu’un « new deal » soit trouvé d’ici Noël. Interrogé par La Tribune, Julien Denormandie, le secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires, se montre pourtant confiant.

La montagne va-t-elle accoucher d'une souris ? Selon plusieurs sources concordantes et proches du dossier, les négociations entre les opérateurs télécoms et le gouvernement pour accélérer la couverture mobile, en particulier dans les zones rurales, sont extrêmement tendues. Au point que certains acteurs jugent que la possibilité qu'aucun accord ne voit le jour n'est pas à écarter. Cela ne constitue pas franchement une surprise. De fait, l'exécutif souhaitait initialement annoncer un accord avec les opérateurs jeudi dernier, lors de la conférence des territoires à Cahors (Lot). Or l'annonce n'a pas eu lieu, les acteurs n'ayant pas réussi à trouver un terrain d'entente. Dans son discours, le Premier ministre Edouard Philippe s'est contenté de fixer une nouvelle deadline, d'ici Noël, pour trouver un accord avec les industriels.

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Malgré tout, Julien Denormandie, le secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires, reste optimiste quant à l'issue des discussions.

« Quand vous êtes dans la phase finale d'une négociation, c'est assez normal que des acteurs fassent part de leurs désaccords, affirme-t-il à La Tribune, lui qui mène ces pourparlers depuis près de cinq moisJe suis confiant sur le fait que nous allons trouver un accord. »

D'après lui, le gouvernement et les opérateurs sont déjà raccord sur « un point essentiel » : « la redéfinition du niveau de service ». Aux yeux de l'exécutif, la définition du niveau de service mobile est depuis longtemps insatisfaisante, et a biaisé les travaux de couverture du territoire.

« Officiellement, 98,8% de la population est couverte en téléphonie mobile, constate Julien Denormandie. Mais si l'on interroge la population, on voit bien que c'est loin d'être le cas. »

Il évoque aussi le cas de certaines zones blanches, considérées à tort comme correctement couvertes selon la définition de niveau de service actuelle.

Désaccords sur le niveau de mutualisation

Le secrétaire d'Etat convient en revanche que deux autres sujets fondamentaux et intimement liés n'ont toujours pas été réglés. Ils concernent « le nombre d'antennes supplémentaires à déployer », et le « niveau de mutualisation qui doit être imposé aux opérateurs ». C'est aujourd'hui sur ce terrain que les opérateurs s'affrontent. Chacun, en fonction de leur taille et de leur business model, ont des desiderata différents, voire franchement opposés.

Lors d'une conférence de l'Association des villes et collectivités pour les communications électroniques et l'audiovisuel (Avicca), fin novembre, les représentants d'Orange, de SFR, de Bouygues Telecom et de Free avaient déjà exposé frontalement leurs désaccords. DG délégué d'Orange, Pierre Louette s'était montré clair : pas question, à ses yeux, de trop mutualiser les infrastructures. « On ne peut pas imaginer que l'ensemble des engagements et des efforts de déploiement des opérateurs soit mutualisé pour les cinq ou six prochaines années. C'est profondément contraire à l'esprit dans lequel nous opérons depuis des années, a-t-il lancé. Il y a d'autres principes importants [...] : la différence par l'investissement, la différence par la qualité... Cette différenciation, elle doit exister et prévaloir. »

A contrario, Maxime Lombardini, le DG de d'Iliad (Free), qui n'est devenu opérateur mobile qu'en 2012, milite pour un gros effort de mutualisation : « Nous pensons que la vraie bonne solution, c'est un mix entre la mutualisation active, telle qu'elle est développée sur les zones blanches aujourd'hui, et la mutualisation passive (1), a-t-il dit. Nous avons le sentiment que, pousser le schéma zones blanches aussi loin que possible en prenant le critère dit de 'bonne couverture' permettrait d'être assez efficace. » Sachant que pour lui, « la concurrence par les infrastructures, c'est-à-dire le dogme qui nous gouverne depuis un moment, ne fonctionne pas pour couvrir efficacement les campagnes ».

L'Arcep monte au créneau

Lors de cette conférence de l'Avicca, Régis Turrini, le secrétaire général de SFR, et Didier Casas, directeur général adjoint de Bouygues Telecom, avaient, chacun à leur manière, appelé l'Etat à donner des garanties claires aux opérateurs sur les contreparties financières en échange de leurs déploiements. Pour rappel, les opérateurs souhaitent notamment que le gouvernement soit moins gourmand à l'occasion du renouvellement prochain de certaines licences d'utilisation de fréquences mobiles, pour lesquels ils déboursent généralement des milliards d'euros.

A la conférence de l'Avicca, Régis Turrini a notamment milité pour « un prolongement des licences à un coût raisonnable », tout en exprimant sa crainte que l'Etat soit tenté d'utiliser ce levier pour renflouer ses caisses. « Je veux bien qu'on réfléchisse à un modèle suédois [où les licences ne coûtent pas cher, mais comprennent de lourdes obligations de déploiements, NDLR], a-t-il indiqué. Mais il faudrait que Bercy fasse son aggiornamento, et on n'en est pas tout à fait là. » Dans la même veine, Didier Casas a tapé du poing sur la table. « Pour l'instant, je ne suis pas, je dois l'avouer, d'un très grand optimisme sur l'issue de ces discussions, parce que je ne vois pas très clair sur ce que l'Etat est prêt à mettre sur la table, a-t-il lancé. Je vois en revanche assez clairement ce qu'il nous demande d'assez déraisonnable, et pour l'instant - je vais parler comme un syndicaliste -, le compte n'y est pas ! »

Visiblement inquiet que les négociations capotent, Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, s'était montré menaçant, mardi dernier, à l'égard des opérateurs. Lors d'une conférence sur l'aménagement numérique du territoire, le chef de file du régulateur des télécoms a mis les pieds dans le plat : « Si les opérateurs ne convergent pas très vite, nous nous mettrons dès le début de l'année prochaine au travail pour redéfinir leurs obligations de couverture mobile. On fera les consultations, on fera les travaux techniques [...], on se mettra au boulot. Et dès l'année prochaine, on proposera au gouvernement [...] des obligations de couverture. On ne renoncera à rien. A rien. »

>> Aller plus loin La France face au défi de la fracture numérique

1. Dans le cadre d'une mutualisation active, les opérateurs allument leurs fréquences sur un même site mobile, avec un même équipement radio. En mutualisation passive, chacun greffe ses équipements sur un même pylône.

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Commentaires
a écrit le 19/12/2017 à 16:18 :
et je me demande comment nous avons pu avoir tous un accès téléphonique dans les années 70 ?
a écrit le 19/12/2017 à 13:08 :
L'Etat français a vendu des fréquences pour le tel mobile avec leur cahier des charges à un prix incroyablement élevé. Il peut les confisquer sous un quelconque prétexte et les revendre. L'Etat socialiste est tout puissant. Mais l'Etat a-t-il vraiment intérêt à ce que tous les français puissent communiquer les uns avec les autres où qu'ils soient sur le territoire? Sécurité d'abord.
Réponse de le 20/12/2017 à 12:16 :
L'erreur de fond est de vendre une licence one shot, pour renflouer les caisses immédiatement, au lieu de se doter d'un vrai programme d'infrastructure essentielle, loués durablement aux acteurs. Pylônes et HF commune, chaque opérateur posant les ressources derrière.. RAN sharing quoi... En gros, on fait des conneries similaires à ce qui s'opère sur la fibre, et on se demande pourquoi cela ne marche pas à la fin...
a écrit le 19/12/2017 à 12:03 :
Déjà, on ne peut contester le fait que l’ouverture du marché à la concurrence a fait baisser les prix et a obligé les opérateurs à devenir plus performants. Mais jusqu’à quel point faut ‘il aller et avec quelles technologies ?
Mobile, câble, fibre, satellite, c’est pour l’ensemble des technologies de communication qu’il faut trouver un dénominateur commun, pour éviter de multiplier les doublons. Dans des secteurs à forte densité de population cela peut toujours servir mais il faut aussi optimiser les infrastructures et à couvrir les territoires non rentables, commercialement parlant. Cela relève théoriquement du domaine du service public, c’est un problème classique en France pays où l’on veut conserver la tutelle de l’Etat, tout en prônant la mise en concurrence, à se demander comment ils font dans les pays entièrement libéralisés, ou à l’inverse totalement sous monopole ?
Si l’État veut diriger les infrastructures cela peut fonctionner si :
- les pilotes ont une parfaite expertise du secteur (l’arcep semble faire le job mais ont-ils le pouvoir ?)
- la route est parfaitement balisée, ce qui n’est pas le cas dans un domaine qui évolue aussi vite et qui nécessite des capacités d’adaptation permanentes.
A défaut, on va continuer à assister à des stratégies de rattrapage. Justement, on a l’impression que jusqu’à présent les politiques changent quasiment à chaque gouvernement, soit pour des motifs stratégiques, soit par copinage, soit par simple esprit de contradiction. Dans ce contexte, il doit être difficile pour les opérateurs privés de s’engager sans contre partie ou des garanties contractuelles. Les ex monopoles y sont culturellement habitués et disposent de moyens de pression et d’influence (par contre leurs dirigeants servent plus souvent de fusibles et sont facilement transposables).
L’équilibre n’est pas évident à trouver, le timing non plus puisque les technologies évoluent extrêmement vite (à quel moment déployer le câble, la fibre, le wimax, ou la 5G ?) D’autant qu’en France, en dehors des marchands de tuyaux et de débits, on n’a pas les GAFA pour financer les infrastructures, pour les amortir ou éventuellement pour les squatter. Des opérateurs ou providers ont fait une tentative de vente de contenu (c’était déjà le cas il y a plus de15 ans), même si cela relève du bon sens, le mélange des genres semble prématuré ?
En France côté infrastructures on n’est pas non plus dans une situation critique et en attendant de trouver la formule miracle pour réduire la fracture numérique, on pourrait aussi réduire la fracture culturelle. Ce sera autrement plus compliqué.
a écrit le 19/12/2017 à 9:49 :
Même si il y a "un accord" cela ne veut pas dire qu'il soit suivie des faits et encore moins que le service suive! Mais cela permet au gouvernement de faire sa pub pour ne pas dire com!
Réponse de le 19/12/2017 à 15:39 :
Bien vus , votre analyse et limpide et j y adhère également.
a écrit le 18/12/2017 à 11:12 :
Bref ils leur tardaient à tous que je marché du télécom soit libéré mais ne veulent pas en assumer les couts, il faudrait encore et toujours que ce soit l'argent public qui les subventionne.

On les a beaucoup trop gâté ces multinationales du coup elles se sont totalement refermées sur elles même fuyant négligeant de ce fait une compétition mondiale au cours de laquelle elles ont déjà perdu du terrain.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Classement_mondial_des_entreprises_leader_par_secteur#Op%C3%A9rateurs_t%C3%A9l%C3%A9communications

Elles feraient mieux de se taire et de se concentrer sur quoi elles sont tant subventionnées.

Si le mac veut sauver l'europe il va falloir sauver les multinationales d'elles-mêmes c'est un fait.
a écrit le 18/12/2017 à 11:06 :
Confier le maillage intégral du territoire à des opérateurs privés concurrents allait évidemment arriver au résultat qu'on connait: une concurrence féroce des secteurs rentables et un abandon complet des zones peu peuplées.

Il ne viendrait à personne de sensée, l'idée d'encourager des compagnies privées à construire des lignes de chemin de fer parallèles et des gares qui se jouxtent au prétexte que chez les uns les sièges sont en velours et que chez les autres on a une tasse de chocolat gratuit.

Et bien c'est pourtant ce qu'on nous a vendu au nom de la concurrence libre et non faussée... et parfaitement débile. Et voilà comment on se retrouve avec 4 ou 5 antennes sur un toit d'immeuble qui arrosent toutes la même zone et qu'à 3 km de là un village est en zone blanche.

Le seul moyen de s'en sortir c'est de taxer les vendeurs d'accès et de reconfier à un opérateur unique (qui ne sera pas forcément public, mais ce serait mieux parce qu'il sera de fait en situation monopolistique) la tâche de développer et maintenir le réseau physique sans considération de rentabilité. En gros, ça revient à rétablir les PTT pour le réseau internet.
Réponse de le 18/12/2017 à 13:26 :
Tout à fait ! L’Etat n’a jamais voulu scinder FT entre le backbone et le capillaire. Résultat il doit mendier le déploiement non rentable au rythme ou FT veut bien...
Réponse de le 18/12/2017 à 18:45 :
Mais c'est ce qui existe déjà avec les RIP (réseaux d'initiative publique) ! Une solution efficace pour couvrir en services télécoms (internet et aussi mobile) les zones blanches et permettre le développement économique du territoire. Deux problèmes subsistent, cela dépend des conseils départementaux (avec un SDAN) alors que cette solution devrait être régionale (la plupart des élus n'entendent rien au sujet), et en plus FT/Orange refuse de faire passer ses flux sur ces infrastructures publiques ! On se demande à quoi servent les "administrateurs" représentant l'Etat au CA d'Orange ! Ce sont des énarques très chers payés bien que d'une incompétence totale, comme pour les CA du domaine énergétique notamment nucléaire ... Nous vivons la restauration de l'ancien régime avec comme conséquence la destruction de l'industrie technologique (numérique inclus).
Réponse de le 19/12/2017 à 11:58 :
Orange s'en fout des déserts français. c'est maintenant un groupe privé à 75% et pour qui la France n'est qu'une (grosse) fraction de son CA mais qui privilégie ses développements à l'étranger.

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