Semi-conducteurs : Londres prêt à bloquer le rachat à 40 milliards de dollars d'Arm (Softbank) par Nvidia

Le leader mondial dans la fabrication de micro-processeurs pour les smartphones pourrait finalement ne pas tomber dans l'escarcelle de l'américain Nvidia. Le gouvernement britannique envisagerait de bloquer le deal, pour cause de "souveraineté nationale", alors que la pénurie des semi-conducteurs est vivace et que les puissances publiques veulent assurer leur sécurité d'approvisionnement de ces mini-puces essentielles à l'économie d'aujourd'hui et surtout de demain avec l'émergence de technologies de pointe (5G, voitures autonomes, etc). Autant d'éléments qui aiguisent l'appétit des géants du secteur.

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A l'image de Nvidia et de Nexperia, l'appétit des grandes entreprises se fait de plus en plus pressant pour mettre la main sur les fortes capacités de production de cette industrie.
A l'image de Nvidia et de Nexperia, l'appétit des grandes entreprises se fait de plus en plus pressant pour mettre la main sur les fortes capacités de production de cette industrie. (Crédits : TYRONE SIU)

La pénurie de semi-conducteurs qui frappe aujourd'hui l'économie - notamment le secteur automobile - et les appétits voraces pour prendre le contrôle des importantes capacités de production de cette industrie se transforment peu à peu en affaire géo-stratégique. Dernier chapitre en date, ce 4 août, l'agence de presse financière Bloomberg a révélé que le gouvernement britannique pourrait bloquer le rachat de l'entreprise ARM, installée à Cambridge, par le géant américain Nvidia, spécialiste des cartes graphiques. Le montant du deal lancé en septembre 2020, estimé à 40 milliards de dollars, démontre bien la valeur qu'ont ces petits composants électroniques - souvent sous forme de puces - qui irriguent aujourd'hui la majorité des biens de consommation - à faible ou forte valeur ajoutée - comportant un minimum de technologies : du grille-pain à la voiture autonome en passant par le téléphone portable.

Considérant dès l'origine que l'entreprise "ARM a un rôle vital dans l'économie britannique", le gouvernement avait demandé en avril 2021 à l'autorité de la concurrence britannique, la CMA, d'ouvrir une enquête sur cette opération afin d'en évaluer les risques. Les premières conclusions, rendues fin juillet, évoquent des inquiétudes pour la sécurité nationale au Royaume-Uni, ce qui pousse le gouvernement à envisager un rejet de l'opération, selon une source informée des discussions, citée par Bloomberg mardi soir. Les semi-conducteurs font en effet partie intégrante de nombreuses infrastructures stratégiques au Royaume-Uni notamment dans le domaine de la défense et de la sécurité nationale.

De nombreuses opérations de consolidation en cours

D'un point de vue industriel, ARM préempte le marché mondial des semi-conducteurs à destination des smartphone (95%). Ses puces, fabriquées sous licence, se retrouvent aussi dans d'innombrables capteurs, objets connectés et services de cloud (informatique à distance).

Défense, compétitivité... Autant d'éléments qui pousseraient le Royaume-Uni à bloquer cette transaction, qui devait initialement se conclure en mars 2022. Une source proche du ministre du Numérique Oliver Dowden a indiqué à l'AFP que ce dernier, en charge de l'affaire, a reçu le rapport de la CMA le 20 juillet et doit maintenant rendre sa décision sur la prochaine phase "en temps voulu". Nvidia a quant à lui dit "continuer à travailler sur le processus réglementaire avec le gouvernement britannique", selon un porte-parole.

Cette information intervient dans un contexte de polémique autour d'un autre rachat, celui du plus grand fabricant britannique de semi-conducteurs, Newport Wafer Fab, par Nexperia, société néerlandaise appartenant au groupe chinois Wingtech, annoncé le 5 juillet dernier. Le montant n'a pas été dévoilé mais la chaîne américaine CNBC croit savoir qu'il atteint 63 milliards de livres.

Intel dans la course

A l'image de Nvidia et de Nexperia, l'appétit des grandes entreprises se fait de plus en plus pressant pour mettre la main sur les fortes capacités de production de cette industrie. Dernièrement, une autre affaire a secoué la place. Des informations laissaient penser que le géant américain des semi-conducteurs Intel serait en discussion pour racheter GlobalFoundries, l'une des plus importantes fonderies de semi-conducteurs indépendante au monde. Cette transaction, estimé à environ 30 milliards de dollars, lui permettrait de dynamiser sa production de puces électroniques.

Lire aussi 15 mnThierry Breton : « L'Europe mettra des moyens pour implanter des usines de semi-conducteurs en Europe »

Ces opérations de consolidation interviennent dans un double contexte : celui d'une pénurie de ces composants électroniques et dans celui du retour à la souveraineté nationale numérique appelé de leur vœux par de nombreux Etats, alors que la guerre technologique est latent entre les grandes puissances. Les tensions commerciales et technologiques entre les Etats-Unis et la Chine déstabilisent depuis quelques mois le marché. Le principal producteur taïwanais, TSMC, a ainsi été soumis à de fortes pressions pour interrompre ses relations commerciales avec la Chine et implanter une partie de sa production sur le territoire américain. Dans le même temps, les États-Unis ont placé SMIC, principal producteur chinois de puces électroniques, sur la liste noire d'exportation. Dans ce climat tendu, Washington n'avait pas hésité à imposer un "Executive Order", consistant à interdire l'exportation de certains composants. Les Américains qui fabriquent environ 9% de la demande mondiale veulent remonter à 30%.

L'Europe veut réveiller sa production et monter en gamme

Aujourd'hui, la production de semi-conducteurs reste très mal répartie dans le monde et l'Europe est étroitement dépendante de l'Asie. Dans nos colonnes, les chercheurs Mathilde Aubry et Ludovic Jeanne notaient que :

"Fin 2019, la capacité de production mondiale équivalait à 19,4 millions de wafers (tranches de matériau semi-conducteur utilisées pour fabriquer des composants) et la production européenne n'était déjà, à ce moment-là, que de 1,1 million de wafers. En guise de comparaison, le Japon produisait à l'époque 3,2 millions de wafers, les États-Unis 2,4 et la Chine 2,6."

De son côté, l'Europe, qui a délaissé progressivement la production de semi-conducteurs (30 à 40% de la demande mondiale il y a 35 ans contre 9% aujourd'hui), veut se doter de nouvelles capacités de production afin de sécuriser son approvisionnement. Dans un entretien accordé à La Tribune, le commissaire européen Thierry Breton dévoilait quelques lignes de sa stratégie :

Dans le plan stratégique que nous proposons, il s'agit de remonter à 20% d'ici à 2030 (...) Cela implique de développer et d'implanter des usines de semi-conducteurs sur le continent européen. Soit nous mêmes, soit en partenariat, mais avec des conditions sur la sécurité de l'approvisionnement et la garantie que ce qui est produit sur le continent réponde aux lois européennes. L'Europe mettra des moyens. On y travaille très vite et il y a énormément d'appétit. Les choses verront le jour avant la fin de l'année.

En déplacement à Grenoble le 22 juillet, Thierry Breton confirmait l'annonce, trois jours plus tôt, par la Commission européenne, de la création d'une alliance européenne pour les semi-conducteurs. Le Français précisait surtout sa vision des choses, en misant notamment sur la montée en gamme et l'innovation technologique de ce secteur, essentielles à l'heure de la 5G et, bientôt, de celle des voitures autonomes. Thierry Breton souhaite ainsi que la filière européenne se fixe des objectifs ambitieux au cours des 15 à 20 prochaines années, et établisse ensemble une roadmap technologique commune avec un mot d'ordre : « cap sur le 2 nanomètres ».

Lire aussi 5 mnMicroélectronique. « Tous en route vers le 2 nanomètres » : à Grenoble, Thierry Breton esquisse la roadmap

Quant aux raisons de la pénurie - qui aiguisent donc les appétits des industriels et les besoins de sécurité d'approvisionnement des Etats -, elles sont à la fois conjoncturelles et structurelles.

Une demande qui explose

On constate en effet depuis 20 ans une accélération de la demande de ces circuits intégrés. En 10 ans, ce marché est passé de 314 milliards de dollars en 2010 à 439 en 2020. De nombreux domaines sectoriels embarquent de plus en plus de composants électroniques. Les puces sont désormais omniprésentes dans des secteurs variés, de l'environnement à celui de la santé tandis que l'automobile est de plus en plus gourmande. Sans compter, bien sûr, le secteur de l'informatique.

Surtout, la pandémie, en stoppant le commerce international, a bouleversé les chaînes d'approvisionnement mondiales en puces électroniques. Or, de nombreux constructeurs, notamment européens et particulièrement allemands, avaient opté pour une stratégie industrielle basée sur le moins de stock possible, favorisant ainsi la politique du "just in time". La fermeture des frontières a fait péricliter cette vision du flux tendu. Le constructeur allemand Volkswagen compte désormais "renforcer son stock" de "certaines puces" pour être mieux préparé à l'avenir. La reprise économique ainsi que cette nouvelle politique du stock font augmenter la demande alors que l'offre à du mal à suivre, et cela bien avant l'émergence du virus. De quoi faire grimper le prix des acquisitions potentielles, à l'image des 40 milliards de dollars envisagés par Nvidia pour s'emparer de l'entreprise britannique ARM.

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Commentaires 5
à écrit le 06/08/2021 à 19:02
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BJ est pour l'ouverture, rien ne doit freiner le commerce, l'entreprise et le capital !!! ça c'est les paroles. Dans les faits c'est un protectionniste qui ne veut pas l'avouer.

à écrit le 05/08/2021 à 11:48
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Depuis bientôt 12 mois que l'annonce du deal entre dirigeants asiatiques de nVidia/Softbank a été réalisée, si celui-ci devait être bloqué alors Londres aurait du déjà réagir promptement. Toute cette agitation médiatique ne semble servir qu'à an...

à écrit le 05/08/2021 à 9:17
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ARM ne produit pas de Microprocessor, il vend des licenses. L'auteur de l'article ne semble pas comprendre...

à écrit le 05/08/2021 à 4:29
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Il est loin le temps du SN7400...

à écrit le 04/08/2021 à 18:17
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On peut faire le coup de la souveraineté nationale aux américains ? J'y crois pas trop quand les USA veulent quelque chose ils le prennent ,pas besoin d'autorisation en Europe .

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