Les câbles sous-marins, autoroutes vitales de l'Internet mondial

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(Crédits : DR)
Longs de milliers de kilomètres, des centaines de câbles de télécommunications reposent aujourd'hui au fond des océans. Si les opérateurs et les géants du Net dépensent des fortunes dans ces infrastructures, c'est parce qu'elles sont essentielles pour la société de l'information et la bataille du cyberespace.

Ils sont les artères indispensables de la société de l'information dans laquelle nous vivons. Aujourd'hui, le « cyberespace », ça se passe sous les mers et les océans : des milliers de kilomètres de câbles sous-marins qui assurent environ 99% des communications intercontinentales, qu'il s'agisse d'Internet ou de la téléphonie. Dans le monde, il y aurait environ 430 câbles sous-marins en service, selon le centre de recherche Telegeography. Ces autoroutes de fibre optique, qui s'étirent sur des milliers de kilomètres sous les océans, constituent le lien indispensable entre les réseaux de télécommunications terrestres du globe. Leur importance va crescendo, dans le sillage de l'accélération effrénée des échanges numériques. Entre la croissance du nombre d'internautes, l'explosion de la vidéo ou la multiplication des terminaux et autres objets connectés, le spécialiste américain des réseaux Cisco juge que le trafic Internet mondial aura triplé en 2020 par rapport à 2015 !

Dans ce contexte, les câbles sous-marins, « vecteurs physiques de [ces flux] d'information », sont vitaux pour « le bon fonctionnement de la société [et] de l'économie », écrit la chercheuse Camille Morel (*). À ses yeux, les autoroutes de fibre optique sous-marines constituent avec une autre « avancée majeure », celle du porte-conteneurs géant, le socle de la globalisation.

« Ces vecteurs complémentaires ont en effet rendu possible la mise en place d'un nouveau modèle économique, basé sur la sous-traitance et l'éclatement du processus de production, poursuit la chercheuse. Si le porte-conteneurs permet d'acheminer à moindre coût l'ensemble des pièces à travers le monde pour les assembler, le câble sous-marin assure, lui, la liaison entre les acteurs et le pilotage à distance du système - suivi des pièces, transmission d'instructions aux sous-traitants... » Ainsi, « cette révolution a rendu nos sociétés largement dépendantes de la mer et de ces infrastructures ».

Autre domaine dans lequel les câbles sous-marins sont devenus essentiels : celui des transactions financières internationales.

« Dans cet univers où la nanoseconde peut représenter des millions d'euros de gains, le réseau sous-marin est la seule infrastructure à même d'offrir aux traders la rapidité d'échanges suffisante entre deux places boursières, constate Camille Morel. L'investissement dans le câble Hibernia Express a fait gagner, dès septembre 2015, cinq millisecondes de rapidité au trading haute fréquence (THF) entre les Bourses de Londres et de New York. »

Des coupures lourdes de conséquences

C'est, logiquement, lorsque des incidents surviennent sur ces câbles qu'on mesure leur importance. En 2008, l'Égypte a ainsi perdu plus de la moitié de son réseau Internet pendant plusieurs jours, après la coupure de deux câbles sous-marins. L'Arabie saoudite et l'Inde ont également été affectées. Même si elles sont difficilement chiffrables, les conséquences économiques ont été lourdes. Ainsi, les marchés financiers égyptiens ont été contraints de cesser toute activité. Fin janvier, c'est une grande partie de Madagascar qui a été privée d'Internet après l'endommagement d'un câble sous-marin reliant l'île à l'Afrique du Sud et au Soudan. Cette gigantesque coupure de réseau a, au final, duré douze jours. Un séisme qui a eu lieu peu avant l'accident pourrait être, selon l'opérateur malgache Telma, à l'origine de la rupture du câble. Sachant qu'en matière d'accidents, les ancres des navires demeurent l'ennemi numéro un de ces pipelines de l'information, loin devant les avalanches sous-marines, voire des morsures de requins. Aujourd'hui, le marché des câbles sous-marins est principalement soutenu par les opérateurs télécoms, qui ont besoin de ces artères pour connecter leurs clients. Comme ces infrastructures coûtent des fortunes - jusqu'à plusieurs centaines de millions d'euros -, ils s'y mettent généralement à plusieurs. Par le biais de consortiums, les opérateurs financent de concert ces tuyaux, et partagent ensuite leur capacité. En France, Orange investit régulièrement dans les câbles sous-marins.

L'opérateur historique participe à leur installation : grâce aux navires câbliers de sa division Orange Marine, il déploie et assure la maintenance de ces infrastructures à travers le globe. L'année dernière, il a notamment participé à l'installation du Sea-Me-We 5 (South East Asia-Middle East-Western Europe 5). Ce câble de 20.000km, pour lequel Orange et ses partenaires ont déboursé plus de 300 millions d'euros, relie depuis peu le sud de la France à Singapour, en passant par la Turquie, l'Égypte ou encore l'Arabie saoudite.

Directeur des réseaux internationaux de l'opérateur historique, Jean-Luc Vuillemin explique que les câbles sous-marins permettent d'abord de « garantir la disponibilité au meilleur prix des capacités dont on a besoin entre certaines destinations stratégiques ». Parmi elles, il y a la liaison entre l'Europe et les États-Unis. « C'est un axe majeur », insiste-t-il. De fait, énormément de Français utilisent les applications des géants américains du Net (Google, Facebook, Amazon ou Netflix), dont les grands data centers sont basés au pays de l'Oncle Sam. D'autres liaisons sont essentielles pour Orange, notamment vers l'Afrique où l'opérateur dispose de nombreuses filiales. Pour améliorer la connectivité de ses abonnés au Maroc, au Sénégal, au Mali, au Cameroun ou encore au Niger, le géant français des télécoms a besoin des câbles sous-marins.

« Depuis plusieurs années, nous participons à l'installation du câble ACE (Africa Coast to Europe), qui part de la France et longe toute la côte ouest de l'Afrique, illustre Jean-Luc Vuillemin. Nous sommes actuellement en train de le prolonger jusqu'à Cape Town [Le Cap, ndlr], en Afrique du Sud. »

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L'appétit grandissant des géants du Net

Mais depuis quelques années, les opérateurs télécoms ne sont plus les seuls à investir dans les câbles sous-marins.

Grands utilisateurs de ces infrastructures, certains géants américains du Net veulent désormais disposer de leurs propres tuyaux sous les mers. Ces nouveaux venus, aux poches profondes, n'y vont pas de main morte. Président d'Alcatel Submarine Networks (ASN, basé en France), un des leaders mondiaux de la construction, de la pose, de la modernisation et de la réparation des câbles sous-marins, Philippe Piron est formel :

« Les géants américains du Net représentent aujourd'hui 40 % des commandes du marché, contre à peine 10 % en 2013. »

D'ici peu, Facebook et Microsoft vont notamment mettre en service Marea, un câble de 6 600 km entre les États-Unis et l'Europe. L'ouvrage offrira une capacité absolument monstrueuse de 160 térabits par seconde. Google, de son côté, n'est pas en reste. Grand dévoreur de bande passante, le géant de Mountain View a notamment investi dans Faster, qui relie la côte Ouest des États-Unis au Japon. Long de près de 12.000km, ce câble présente également une capacité impressionnante de 60 térabits par seconde.

Aux yeux des gouvernements aussi, les câbles sous-marins sont perçus comme des actifs éminemment stratégiques. Et pour cause : « La carte des câbles sous-marins, c'est la carte des influences dans le monde », affirme Pascal Griset, professeur d'histoire contemporaine à La Sorbonne. Cette constatation est d'après lui valable depuis plus de 150 ans. Il faut dire que le premier câble sous-marin transatlantique a vu le jour en 1858 entre l'Irlande et Terre-Neuve au Canada. Depuis, ces infrastructures qui servaient au début à n'envoyer que des messages télégraphiques, n'ont cessé de se développer.

« Ce fut d'abord un monopole britannique, car les câbles sous-marins ont permis à la Grande-Bretagne de gérer son empire colonial », explique Pascal Griset. La France a également vite investi dans ces précieuses liaisons de cuivre pour communiquer avec ses colonies. Quant aux États-Unis, ils en sont aussi devenus un acteur de premier plan, voyant d'abord dans les câbles sous-marins « un moyen d'échapper à la domination britannique », poursuit l'historien.

Historiquement, plusieurs technologies, comme la radio et le satellite, ont rivalisé et parfois supplanté les câbles sous-marins. À partir des années 1920, par exemple, les câbles sous-marins « entrent dans une première longue éclipse », rappelle Pascal Griset.

« De nouvelles compagnies utilisant les liaisons radios offrent un service de qualité à des tarifs sensiblement inférieurs à ceux pratiqués par les compagnies câblières, précise l'historien. Avec l'adoption des ondes courtes, elles proposent même à leur clientèle les premières liaisons téléphoniques intercontinentales. Alors que les câbles, eux, ne peuvent toujours acheminer que de simples télégrammes. »

Pourtant, « les compagnies câblières seront sauvées de la faillite par les gouvernements britannique, américain, allemand et français, qui souhaitent préserver ces réseaux pour des raisons à la fois politiques et stratégiques ».

Pour les grandes puissances de l'époque, les câbles sous-marins sont notamment jugés « indispensables en cas de conflit », renchérit Pascal Griset.

Des infrastructures stratégiques

Depuis les années 1980 et le développement de la fibre optique, les câbles sous-marins ont largement repris l'avantage, et règnent désormais sans partage sur les communications intercontinentales. Ainsi, outre des considérations économiques, les États cherchent à avoir la main sur ces tuyaux où transitent des monceaux d'informations sensibles, et qui sont à la fois dans le collimateur des militaires et des espions.

« Les déclarations d'Edward Snowden, consultant pour la NSA, ont permis de révéler en 2013 une collecte massive de données réalisée par le gouvernement américain à partir de câbles sous-marins via, notamment, les programmes d'espionnage Upstream et Tempora », rappelle Camille Morel.

Plus récemment, à l'été 2015, les patrouilles du navire-espion russe Yantar à proximité de câbles reliant les États-Unis à une grande partie de la planète ont suscité de fortes tensions entre Washington et Moscou. En outre, les câbles sous-marins demeurent toujours des actifs à protéger - ou à endommager, c'est selon - en cas de conflit. Second capitaine du Raymond Croze, un navire câblier d'Orange, Sylvestre Crocq le confirme :

« Nous avons parfois affaire à des sabotages. En mer Noire, nous avons été confrontés à une coupe de câble de 50 kilomètres. C'était juste avant la guerre entre la Géorgie et la Russie [en août 2008]. »

On comprend mieux, dès lors, pourquoi l'État français garde un oeil très attentif sur le devenir d'Alcatel Submarine Networks (ASN). Cador mondial de l'industrie des câbles sous-marins, cette pépite en vend chaque année environ 40.000 km. Selon son président, Philippe Piron, ASN a engrangé pour 760 millions d'euros de commandes l'an dernier. Ce qui a permis au groupe de « retrouver son plein leadership », dit-il, face à son rival américain TE Subcom. Passée l'an dernier sous la coupe du géant finlandais des équipements télécoms Nokia - lorsque ce dernier a racheté Alcatel-Lucent -, ASN fait régulièrement l'objet de rumeurs de vente.

Il y a quelques mois, Nokia a demandé au cabinet EY un audit stratégique de l'activité d'ASN. Une décision qui apparaît comme une manoeuvre d'avant-cession. Mais de son côté, l'État est soucieux de préserver cette précieuse pépite dans l'Hexagone. Au ministère de l'Économie, on n'en fait pas mystère :

« ASN est un actif stratégique, indique une source proche du dossier. Nous serons très vigilants sur un éventuel rachat, sur l'éventuel acquéreur et son projet industriel. »

La France est loin d'être le seul pays à surveiller attentivement le sujet. En 2012, les États-Unis ont chassé le géant chinois des télécoms Huawei du projet de câble transatlantique Hibernia Express. À l'époque, le gouvernement de Barack Obama craignait que Pékin n'utilise les installations de l'équipementier comme un cheval de Troie pour espionner ses communications avec le Vieux Continent. Les batailles pour le contrôle des câbles sous-marins ne sont pas près de s'achever.

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(*) « Les câbles sous-marins : un bien commun mondial », revue Études, mars 2017, par Camille Morel, doctorante allocataire de la Direction des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS) sur la question du régime juridique et des enjeux stratégiques des câbles sous-marins.

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Commentaires
a écrit le 04/12/2017 à 17:26 :
Après avoir bousillé l’air , le cosmos
Il restait les mers : choses faites aussi...
Mais il faut savoir que l’eau est plus puissant que le feu...
Ça annonce de belles catastrophes pour les prochaines décennies...
Il faudrait supprimer ces câbles et trouver un système de communication quantique aussi petit qu’une puce pour toute la planète un «  internet vert et rapide »
a écrit le 24/11/2017 à 16:12 :
Les câbles sous-marins, autoroutes "vitales" de l'Internet mondial mais pas pour chacun de nous qui pouvons vivre en local!
Réponse de le 02/12/2017 à 20:24 :
Bien vrai ca
a écrit le 24/11/2017 à 8:50 :
Et le RU est à la croisée de ces câbles, voilà pourquoi la finance européenne fait tout pour faire échouer le brexit.

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