"Mon engagement est à vie, les low-tech c'est ma vocation" (Corentin de Chatelperron)

Depuis plus de 10 ans, il construit peu à peu un monde porteur de ses espoirs, un monde plus connecté à la nature, une société qui a choisi les low-tech plutôt que le high-tech. À 38 ans, Corentin de Chatelperron aime imaginer un futur joyeux avec un enthousiasme communicatif… (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°7 Décembre 2021)
(Crédits : LowTechLab)

À quoi rêve-t-on quand on a 38 ans ? Est-on sérieux à 38 ans ? Le temps des utopies, des mondes imaginaires et des voyages extraordinaires a-t-il disparu ? Lui, il a choisi d'y croire encore. Corentin de Chatelperron, 38 ans donc, une allure juvénile, pas de portable greffé à la main, aucun signe ostentatoire de tout être surconsommateur vivant dans une grande ville comme Paris où nous nous sommes rencontrés. L'entretien s'est déroulé dans une cour calme, un îlot de tranquillité au milieu des bruits de la capitale qui effraient sans doute un peu ce voyageur infatigable. Depuis plus de 10 ans, il a préféré d'autres îlots, ceux entourés d'une mer translucide, règnes de mère nature, et baignés d'une forme de silence.

Il est là, devant nous, la tête encore de l'autre côté de l'Atlantique. Son catamaran Le nomade des mers, son « appart » à lui, est resté à quai à New York où se déroulait la Climate Week. Dans quelques mois, Corentin de Chatelperron retrouvera son embarcation pour une nouvelle traversée de l'Océan et un retour à Concarneau. Avec à son bord, un condensé de plus de 10 ans d'aventures. Dans cet espace restreint, il a accumulé quelques low-tech, des technologies utiles, accessibles et durables comme il aime à les définir. Des techniques sans matériaux destructeurs de notre environnement, conçues par des femmes et des hommes qui ont choisi de faire appel à leur bon sens plutôt qu'au high-tech. Corentin de Chatelperron a répertorié ces bonnes idées avec la ferme intention de créer une cartographie de la planète des solutions. De Malaisie, il a importé des mouches soldats noires, dont les larves dévorent nos déchets organiques pour en faire du compost et de l'alimentation destinée aux animaux. Sur les toits des immeubles de Singapour, il a découvert les avantages de la bioponie, la culture de plantes avec un minimum d'eau, sans engrais chimiques de synthèse. Dans sa besace de découvreur, on trouve pêle-mêle un frigo du désert, des murs en paille, un dessalinisateur solaire, un pédalier multifonctions... Des centaines d'expériences positives, synonymes de progrès et d'innovation pour lui.

Le déclic

Corentin de Chatelperron a grandi à Muzillac dans le Morbihan. Scolarité classique à Vanves, avant des études d'ingénieur à l'Institut Catholique d'arts et métiers de Nantes. « Je n'ai pas l'impression d'avoir eu un déclic quand j'étais jeune. Ma conscience écologique s'est construite au fil des ans » dit-il. Ses premiers voyages dans des pays en développement, notamment en Inde et au Bangladesh, l'ont convaincu qu'il fallait regarder le monde autrement. Il découvre l'envers du décor de notre société de consommation. Des enfants qui fabriquent nos objets du quotidien pour une misère en retour et une nature détruite pour des matériaux rares, entre autres... On insiste en lui redemandant s'il n'y a pas eu un événement dans son enfance qui expliquerait cette sensibilité à la cause écologique. « Peut-être, en fait... Enfant, je me souviens avoir rendu visite à un oncle en Guinée Conakry. On jouait dans une décharge à fabriquer des jouets. » Il rajoute immédiatement : « J'ai toujours voulu faire des boulots ayant du sens ».

L'engagement

Du sens et de l'audace. Corentin de Chatelperron choisit la mer comme terrain de jeu et d'expérimentation. Un premier petit voilier Tara Tari intégrant du jute (une ressource naturelle disponible au Bangladesh) et un périple de 6 mois lui donnent l'occasion de travailler sur le développement de cette innovation. En 2013, nouveau prototype, le Gold of Bengal, du nom de son association. Il rêve alors de vivre en totale autonomie sur son bateau... Un échec ! « Cet échec a donné naissance à toute cette aventure. J'ai compris que cette autonomie était impossible, que j'étais incapable de mettre en application des savoirs pratiques. Je ne savais pas faire pousser de plantes par exemple. » Alors il apprend, multiplie les rencontres, essaie, échoue, réessaie, réfléchit. Beaucoup. « Les expériences de solitude me permettent de penser, de remettre tout en ordre dans mon esprit. C'est comme cela aussi que des convictions émergent. » Ses convictions ? Promouvoir des low-tech, prouver la nécessité d'être connecté à la nature, d'être en empathie avec le vivant. Il dit tout cela avec un grand sourire et précise : « Je ne crois pas à la green-tech, par exemple, et je ne veux pas de la décroissance. Il s'agit avant tout de revoir nos modes de vie. Non pas de retourner en arrière, mais de penser le futur autrement. Nous sommes toujours en train d'imaginer un avenir high-tech. Et si nous changions pour concevoir un avenir low-tech ? Sans penser à ce que nous allons y perdre mais plutôt à ce que nous allons y gagner ». Voilà pour le discours. Quant aux actions, elles sont quotidiennes. Corentin de Chatelperron a créé son Low-tech Lab, partage ses connaissances en open source - son site Internet est une mine d'or de solutions - aide à la création d'autres laboratoires partout en France. Inciter à fabriquer, à recycler, à réparer, à imaginer... Faire plutôt que dépenser.

Le monde 2050 ?

Corentin de Chatelperron combine timidité et enthousiasme : « J'ai envie d'un futur sympa, joyeux. J'ai envie que l'avenir soit cool. C'est peut-être idiot de le dire comme ça, mais c'est la réalité. Je n'ai pas de rage, de haine. Mon enthousiasme l'emporte sur tout ». D'une curiosité insatiable - on a bien cru que le rapport interviewé-intervieweur allait s'inverser - il se réjouit de préparer un nouveau projet baptisé Biosphère Biotech. Concentrer des low-tech dans un seul et même endroit. D'abord dans un site en zone aride dans la ceinture tropicale. Ce sera en 2022. Puis à Concarneau, un an plus tard pour une expérience plus urbaine menée avec une centaine de personnes et des entreprises volontaires, désireuses de prouver que les low-tech ne sont pas une utopie.

Et en 2050, comment se voit-il ? « Mon engagement est à vie. Les low-tech, c'est ma vocation. Si dans 30 ans les gens ont pris conscience de leur utilité, et ont changé leurs comportements, si cette aventure continue de la sorte, alors je serai heureux. Ce serait le plus beau des scénarios ». Il espère encore être nomade. « Je n'ai jamais posé mes valises, possédé de gros objets, fait un emprunt... Et ça me convient. Même si je reconnais que cette vie m'empêche d'avoir des amis proches. » En attendant 2050, il redit sa volonté d'être un éclaireur dénicheur de low-tech, se pose mille questions éthiques, notamment quand il est question d'accepter une aide financière par une entreprise, et nous demande sans fausse naïveté pourquoi Elon Musk et Jeff Bezos envoient des touristes dans l'espace. Avec une fierté retenue, il annonce la sortie de son livre Ma biosphère, vivre autonome grâce au low-tech (Éditions Arthaud, 2021) et la diffusion sur Arte d'un documentaire dans lequel il évoque son expérience de 4 mois en totale autarcie sur une plateforme flottante en Thaïlande. Garder les pieds sur terre et prouver que tout est possible.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°7 - DOIT-ON CROIRE AU PROGRES? Décembre 2021 - Découvrez sa version papier disponible en kiosque et sur notre boutique en ligne.

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Commentaires 3
à écrit le 05/02/2022 à 13:20
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Si je comprends bien, ce monsieur re-fait régulièrement la traversée en avion pour retrouver son "appart" flottant à New-York; à moins qu'il fasse du voilier-autopartage ; ou qu'il considère l'avion comme du low-tech. Un aller-retour de New York, c'e...

à écrit le 05/02/2022 à 11:46
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La low-tech, comme le savoir des anciens, ne doit pas être brevetable! Mais, peut être un engagement a vie!

à écrit le 05/02/2022 à 10:44
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Il serait temps que les personnages intellectuellement bien plus riches que la plupart des guignols médiatiques que l'on nous impose se fassent entendre. Merci beaucoup d'en laisser s'exprimer de temps en temps voulant dire que si on voulait on pourr...

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