Pourquoi le management tourne en rond ?

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(Crédits : Reuters)
Taylorisme recyclé, recouvert d'une théorie humaniste qui exprime le contraire de la réalité vécue par ceux à qui elle est destinée : tel est le constat sur la management dressé par le sociologue François Dupuy. Après "Lost in Management", "La faillite de la pensée managériale" décrit sans faux semblant l'état du management. Essentiel aux dirigeants et managers qui souhaitent rectifier le tir.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, quarante ans de pensée managériale n'ont pas fait évoluer d'un iota le monde du management. Certes, on en a vu passer des modes, depuis les premiers cercles de qualité jusqu'au management durable d'aujourd'hui. La crise a, elle aussi, ouvert sur de nouveaux modes de travail moins en silos et plus coopératifs mais en réduisant l'autonomie des salariés et en produisant toujours plus de contrôles et de processus.

"En apparence, la science du management (ou ce qui fait office) ne cesse de progresser, et pourtant les questions qui se posent au manager témoignent d'une remarquable permanence", constate François Dupuy dans "La faillite de la pensée managériale "qui vient de paraître au Seuil. D'une carrière entière passée au chevet des organisations, le sociologue en ressort avec un constat sans appel : le management tourne en rond.

Pourquoi ? En cause, une paresse intellectuelle privilégiant le sens commun, c'est-à-dire l'opinion d'une poignée d'individus que des adeptes paresseux et crédules s'empressent de suivre. Ainsi de la fameuse notion en vogue dans les organisations de "résistance au changement". "Elles considèrent la résistance au changement comme un acquis, inhérent à la nature humaine et indépendant des enjeux concrets des acteurs face aux évolutions qui leur sont proposées", écrit François Dupuy.

Un puissant facteur d'immobilisme

Il explique combien cette notion est dans l'entreprise un puissant facteur d'immobilisme puisque "le contenu de ce qui est proposé n'est tout simplement pas analysé sous l'angle de savoir s'il constitue un gain ou une perte par ceux pour lesquels ce changement va avoir des conséquences".

"Personne ne questionne la validité du postulat initial qui fait partie des acquis du sens commun. On est au coeur du malentendu. Les notions que véhicule l'opinion commune, pilier de la paresse intellectuelle, sont supposées être universelles quand les comportements auxquelles elles s'appliquent sont contextuels".

Impasse d'approche intellectuelle, observe le sociologue, qui peut conduire aux drames comme aux suicides au travail dans laquelle la psychologisation ambiante pousse à s'intéresser aux ressentis et aux symptômes et non aux ressorts profonds qui amènent les salariés à agir comme ils le font. Les dirigeants déplorent alors le désengagement de leurs troupes sans trouver d'autres réponses que de renforcer la coercition et de manier l'injonction paradoxale.

Alerter sur le manque de questionnement

Qu'on ne se méprenne pas : le propos de François Dupuy n'est pas de faire l'apologie d'une culture toute puissante. Mais plutôt d'alerter sur le manque de questionnement et sur une forme de lobotomisation de la pensée des dirigeants, autrement dit sur cette paresse qui empêche de faire des liens avec le savoir, de penser ce que l'on vit et que l'on tient pour acquis. Ainsi, distingue-t-il, le " savoir ordinaire", qui se fonde sur des sentiments - donc par nature partisane, et qui se traduit par l'expression "pour moi" ou "selon moi" que l'on entend à longueur de tours de tables en réunions -, de l'exercice plus exigeant de la pensée et de la culture générale.

"Chacun a tendance à se croire à l'âge zéro du management et considère que tout est à inventer, se réduisant à une chaîne de causalité intimement liée à ce qui est immédiatement perceptible. L'explication devient simpliste, entraînant le simplisme de la solution.".

Ainsi de la tendance naturelle des entreprises à dessiner leurs structures avant même d'avoir réfléchi en termes concrets à ce qu'elles veulent obtenir. "C'est méconnaître combien il est fructueux de décider d'abord le mode de fonctionnement souhaité et de réfléchir aux conditions pour l'obtenir", rappelle l'auteur. Ou de prôner comme stratégie de "devenir numéro un" quand il s'agit d'un objectif, la stratégie étant le moyen d'y parvenir.

Quand l'anecdote prend le pas sur le fait

Autre vice de la pensée managériale : son individualisme. La certitude du chacun pour soi dans l'entreprise, où l'anecdote prend le pas sur le fait, amène à s'intéresser aux comportements et problèmes individuels avant de chercher à comprendre les mécanismes d'un modèle. "Le jugement moral fait bien souvent office de grille d'analyse dans le management quotidien", dénonce François Dupuy qui invite à réfléchir en terme d'acteurs collectifs (un service, une usine, une catégorie, un département) qui poursuit un objectif qui lui est propre.

"Ce sont bien alors les circonstances dans lesquelles son organisation a mis cet acteur collectif qui va le pousser à tenter d'obtenir ce qu'il cherche à obtenir. (...) il en va ainsi de tous les acteurs. Ils ne sont pas égoïstes ou insensibles à un intérêt général auquel par ailleurs bien peu croient : ils alignent leurs souhaits et leurs comportements sur ce que l'organisation a induit par les décisions qu'elle a prises".

D'où sa recommandation d'une régulation des intérêts divergents des acteurs en ne s'imaginant pas que la seule hiérarchie détient le pouvoir.

"Peu à peu les entreprises ont perdu la maîtrise de leur organisation, ce qui conduit les plus avancées (les plus conscientes) à rechercher des solutions alternatives. Mais, pour ce faire, elles devront changer leurs façons de raisonner sur la réalité qui conduisent aux solutions qu'elles cherchent à mettre en oeuvre".

Au risque sinon de continuer d'aggraver la santé des salariés par ce verbiage et cette irresponsabilité managériale.

Distinguer structure et organisation

Plus qu'une simple dénonciation ou d'un procès à charge, l'ouvrage invite à le réflexion et à la clarification de la pensée managériale, donne des clefs utiles pour permettre de distinguer structure et organisation, sortir de la méconnaissance des phénomènes de pouvoir mais aussi des erreurs de raisonnement qui entachent les tentatives d'aborder des thèmes nouveaux comme celui de la confiance au travail. En somme "faire mieux" puisque la performance reste le maître mot du vocabulaire managérial.

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Commentaires
a écrit le 10/02/2015 à 22:47 :
Que de mots pour les maux du travail afin de cacher une navrante réalité : un service ou entreprise est à l'image de son responsable : s'il est compétent, tout marchera sans problème majeur ... dans le cas contraire, tout est possible avec des variantes infinies aux dépens des employés définis alors comme une variable d'ajustement selon des critères subjectifs déconnectés de la réalité humaine attachée au travail.
a écrit le 10/02/2015 à 15:19 :
La stratégie est la définition d'un but, les objectifs sont la quantification de ce but.
Devenir N°1 sur son marché = stratégie,
Changer le management pour aller dans le sens de la stratégie (avec plan de formation chiffré, etc..) = objectif.
Il faudrait revoir les fondamentaux !
Réponse de le 24/02/2015 à 13:03 :
@Binôme
La stratégie, c'est l'art d'allouer des moyens limités pour obtenir un effet maximum.
Devenir n°1 sur son marché n'est pas une stratégie !
a écrit le 10/02/2015 à 14:45 :
En un mot, réfléchir est de moins en moins à la mode...
Réponse de le 10/02/2015 à 22:17 :
Je dirai même plus : c'est de moins en moins recherché et valorisé. Surtout ne pas penser, ce serait trop compromettant !!
Réponse de le 10/02/2015 à 23:00 :
Réfléchir c'est commencer à désobéir !
Réponse de le 11/02/2015 à 8:30 :
Attention, pour réfléchir, il faut connaitre toutes les données du problème posé. Beaucoup de petit révolutionnaire en herbe le croit et essaie de "remuer" sous l'habrit d'une grosse société. C'est trop facile. Alors que le seul moyen est tout simplement de sortir du système et de créer sa boite. On choisit de rentrer dans l'armée ou pas. Mais une fois dedans, il faut obéir. Point.
Réponse de le 11/02/2015 à 14:21 :
L’armée telle que vous la décrivez n’existe plus depuis des décennies. Elle a su tirer les leçons de ses erreurs. Pour la connaitre un peu, l’encadrement militaire est très sensible aux idées, astuces, observations des hommes. C’est ainsi que se démarquent certains soldats et progressent dans la hiérarchie.

Si du personnel d’encadrement ou de direction en entreprise adopte la politique du « penser c’est désobéir » c’est qu’il emploie une méthode qui appartient au passé, dépassée.

Lorsque de « petits révolutionnaires en herbe » tirent la sonnette d’alarme, n’ont pour réponse qu’une surdité totale (exemple : Médiator, Crédit Lyonnais, sang contaminé, un opérateur de téléphonie, Madoff, 11 septembre aux USA…), les dégâts sont irréversibles et lourds.

Agir ainsi c’est nier le potentiel intellectuel, visionnaire (profile psychologique NTPE, Mensa) de femmes et d’hommes en mesure d’éviter le pire pour le bien commun.

A bon entendeur…
Réponse de le 11/02/2015 à 22:08 :
savez très bien que ça ne se passe pas comme ça dans la réalité. Nous ne vivons pas au pays de Candy :)
Réponse de le 12/02/2015 à 11:19 :
Tout à fait nous vivons au Pays des con-servateurs: les cireurs de pompes et les leches-c.. passeront toujours avant ceux qui conseilleront de changer de chaussures afin d'éviter de glisser et de chutter.
C'est dommage...
a écrit le 10/02/2015 à 14:33 :
On peut en dire autant du monde politico-journalistique.

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