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Une Allemagne qui s'interroge sur son modèle économique

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Par Romaric Godin, correspondant permanent de La Tribune à Francfort.

La République fédérale d’Allemagne va fêter les vingt ans de la chute du mur de Berlin et les soixante ans de son existence dans une ambiance morose. L’année 2009 sera vraisemblablement l’année la plus noire en terme d’activité économique depuis la fin de la guerre. Le gouvernement prévoit une contraction de 2,25% du PIB cette année, mais certains économistes prédisent un recul de 5%. Cette rupture n’est pas que quantitative.

Avec la forte intervention de l’Etat dans l’économie, c’est le modèle historique de l’économie sociale de marché qui est désormais en question. Ce modèle, fondé par le ministre de l’Economie de 1949 à 1963, Ludwig Erhard, est basé sur l’idée que l’économie de marché procure le bien-être qui est ensuite "ordonné" par l’Etat. Il s’oppose donc tant aux néolibéraux qu’aux néokeynésiens. Les Allemands y sont très attachés, car c’est la clé du miracle économique de l’Allemagne de l’Ouest.

Mais ce modèle a en réalité commencé à vaciller voici vingt ans, lorsque, après la chute du mur, l’Allemagne a fait le choix, politiquement justifié, mais économiquement plus risqué, d’une intégration rapide de l’Allemagne de l’Est. L’introduction du deutsche mark en RDA le 1er juillet 1990 à un taux de change bien trop haut a marqué le début d’un ajustement parfois douloureux. Cette décision a ruiné la compétitivité de la main-d’œuvre de l’Est et a découragé pendant longtemps les investissements.

Parallèlement, l’Etat, dérogeant aux principes de Ludwig Erhard, s’est endetté fortement pour absorber les dettes de l’ancienne RDA et assurer le développement des nouveaux Länder. à l’époque déjà, donc, le modèle d’après-guerre vacillait. La compétitivité allemande s’est affaiblie, la pression sur les salaires est devenue plus forte et la consommation a baissé. Entre 1995 et 2005, la croissance allemande a été constamment inférieure à celle de la France.

Pour redonner à l’Allemagne sa vigueur à l’export, une inflexion nettement libérale est donnée au modèle économique du pays sous le gouvernement Schröder, mais aussi Merkel. Le marché du travail, notamment, est fortement assoupli. Pour rétablir les comptes publics, on préfère augmenter la TVA, donc pénaliser la consommation pour épargner le coût du travail. Le chômage explose alors, notamment à l’Est où il atteint près de 19% de la population active en 2005. Mais la compétitivité allemande s’améliore nettement. Le pays profite alors plus que les autres de la mondialisation et, pendant que ses voisins souffrent de la concurrence asiatique, l’Allemagne, elle, bat des records à l’export, reste championne du monde et, malgré une consommation toujours au point mort, affiche une croissance insolente face à ses voisins : 3% en 2006, 2,7 % en 2007 (2,2% en France dans les deux cas).

Dès lors, le chômage recule fortement. A l’Est, il passe à 14,1% en février dernier et les revenus commencent à remonter. En 2007, des accords de branche mettent fin à la modération salariale. La "digestion" de la réunification est achevée. Et le bilan est finalement plutôt positif. Roland Berger, le président et fondateur du cabinet de consultant homonyme à Munich, estime ainsi qu’"aucun ancien pays socialiste européen n’a mieux réussi à maîtriser la double transformation, politique et économique, que l’Allemagne de l’Est".

Certes, comme partout ailleurs, le chômage a été élevé et les départs nombreux, mais, estime-t-il, l’ex-RDA n’a pas connu "l’endettement élevé de l’Etat et le niveau extrême de pauvreté des populations âgées" des anciens "pays frères". Ce qui fait dire à Roland Berger que la "réunification est un grand succès économique", mais cependant "d’abord en raison de l’économie de l’Ouest".

Un succès, donc. Mais qui a transformé l’Allemagne. A l’Ouest, on a le sentiment de s’être appauvri. On a découvert la précarité sur le marché du travail et les magasins de "hard discounters". La percée du parti La Gauche dans les "anciens" Länder traduit ce sentiment. A l’Est, la situation s’est certes améliorée et certaines régions, comme la Saxe, connaissent des succès remarquables, mais les salaires y sont encore 27% moins élevés qu’à l’Ouest et le chômage y est deux fois plus important. L’émigration vers l’Ouest y est par ailleurs un vrai problème.

Là aussi, la gauche héritière de l’ancien parti unique y reste un acteur politique de premier plan et parfois, l’extrême droite y réussit même des scores notables. La crise actuelle a brutalement mis fin à l’euphorie retrouvée des années 2006-2008. Selon Roland Berger, elle retardera encore la fusion encore inachevée entre les deux Allemagne qui, pour lui, dépend essentiellement du développement économique. "L’économie n’est pas tout, mais rien n’est possible sans l’économie", résume-t-il.

La crise actuelle affaiblit les positions de l’Allemagne à l’export et la consommation reste encore trop faible. Elle est donc particulièrement rude pour le modèle allemand issu de la réunification. Mais le pays peut compter sur une base des plus solides : sa maturité démocratique, qui lui a permis de traverser ces vingt ans de difficultés sans heurts. Encore aujourd’hui, la nostalgie du modèle de Ludwig Erhard profite dans les sondages, non pas aux extrêmes, mais aux libéraux du FDP, donc à un parti de gouvernement. C’est peut-être là que réside la véritable force de l’Allemagne pour les vingt ans à venir.

Romaric Godin

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