L’université est à son tour "uberisée"

 |   |  695  mots
Avec la poussée démographique, l'arrivée d'étudiants étrangers plus nombreux, le marché français de l'éducation se « privatise » donc peu à peu et cherche à attirer les investisseurs pour financer l'explosion des frais d'enseignement.
Avec la poussée démographique, l'arrivée d'étudiants étrangers plus nombreux, le marché français de l'éducation se « privatise » donc peu à peu et cherche à attirer les investisseurs pour financer l'explosion des frais d'enseignement. (Crédits : University of Salford)
À l'heure de l'accélération vers un monde digital, comment imaginer que l'école et l'université en sortent indemnes ? Les Moocs, longtemps à la recherche d'un modèle économique, ne sont plus vraiment gratuits - enfin... les cours le sont mais pas la certification qui les rend monnayables sur le marché du travail. Des offres Premium voient le jour, avec des labels prestigieux. Harvard, London Business School, HEC, Essec... toutes les plus belles "marques" se lancent dans ce business.

«Nous sommes convaincus du choc qui se prépare » dans un contexte de « mondialisation de l'enseignement supérieur », avec des « efforts considérables développés par des acteurs privés qui commencent par lancer des MOOCs et finissent par créer des universités virtuelles ». Thierry Mandon, secrétaire d'État à l'enseignement supérieur et à la recherche, n'a pas caché les défis qui attendent le marché de l'éducation en présentant, le 2 décembre 2015, la nouvelle plateforme de cours en ligne massivement ouverts (traduction française des « massive on line open courses », ou MOOC), ironiquement baptisée FUN, pour France université numérique.

Fun, « drôle » en anglais, la plateforme propose donc « l'excellence de l'enseignement supérieur pour des cours en ligne, gratuits et ouverts à tous ». Pas « fun », mais inévitable, selon Thierry Mandon, le risque d'« uberisation » de l'enseignement supérieur français. La menace a conduit l'université française à offrir, depuis le lancement de la plateforme en 2013, plus de 150 MOOCs proposés par une soixantaine d'établissements qui ont déjà réuni 1,4 million d'inscriptions en ligne. Aux financements publics s'ajoutent désormais des partenaires privés, alors que les cours en ligne s'étendent vers la formation professionnelle et continue. Nombre de grandes entreprises ont d'ailleurs financé leurs propres MOOCs, pour répondre à des besoins moins académiques et plus pointus : on parle dans ce cas de SPOC (« small private on line courses »).

Aura-t-on demain des universités en dur ?

Cette tendance donne un aperçu de ce que pourrait devenir l'enseignement supérieur dans les années à venir. Aura-t-on encore besoin d'autant d'investissement immobilier pour enseigner demain ? Va-t-on vers des écoles virtuelles, des campus numériques et des amphis sur tablettes ? Le modèle de l'école 42, sans cours et fondée sur l'intelligence collaborative des étudiants, pourrait-il s'imposer, alors que tout le savoir du monde est disponible, à portée de main, sur Internet ? L'université catholique de Louvain, en Belgique, a posé la question à ses étudiants et à ses enseignants fin 2015, pour fêter les vingt ans de son « learning lab ». Ce « Hack'apprendre » a dessiné une université très différente en 2035. Le numérique n'est pas vraiment le sujet principal. La question centrale est celle du sens de l'enseignement. L'université doit-elle former à une profession ? Ou bien apprendre à « être soi » ? Alors que personne ne sait très bien prédire quels métiers remplaceront ceux que la technologie va faire disparaître, l'aspiration au développement personnel prend de plus en plus d'importance. Il ne s'agit plus « d'apprendre pour apprendre », mais de faire émerger une « université à la carte », dirigée par la demande, un peu à l'image des MOOCs, qui la préfigurent.

Ce qui ne changera pas, en revanche, et va même s'amplifier, c'est la hausse du coût des études supérieures. La mondialisation, le durcissement de la compétition pour les talents et les compétences, l'écrasement des salaires, tout cela pousse les étudiants qui le peuvent à allonger la durée de leurs études afin d'obtenir au moins un bac + 5, nouveau sésame pour un emploi en CDI décemment rémunéré (1 700 euros net à la sortie d'un master). En France, un étudiant sur cinq suit désormais des cours dans le privé, alors que l'université publique, peu lisible avec une offre pléthorique et un encadrement souvent déficient, souffre. Elle va devoir s'adapter pour rester dans la course, en renforçant la sélection à l'entrée et en augmentant les droits d'inscription. Un défi pour l'égalité des chances, déjà attaquée de toutes parts.

Avec la poussée démographique, l'arrivée d'étudiants étrangers plus nombreux, le marché français de l'éducation se « privatise » donc peu à peu et cherche à attirer les investisseurs pour financer l'explosion des frais d'enseignement. Premier mécène de Polytechnique, Patrick Drahi, patron d'Altice, le nouveau géant des télécoms et des médias, a fait l'an dernier un don de 7 millions d'euros à son ancienne école. Au même moment, le gérant de fonds John Paulson accordait une dotation de 400 millions de dollars à l'école d'ingénieur de l'université de Harvard...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 18/02/2016 à 13:51 :
Bref les multinationales s'adaptent sans problème à la baisse du pouvoir d'achat des ménages.

Les miettes ne vous suffisent plus ? Et bien voici l'avènement des miettes de miettes.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :