"Il faut interdire la spéculation sur les produits alimentaires et les biocarburants"

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Dans son essai « Destruction massive - Géopolitique de la faim », l'écrivain et homme politique suisse Jean Ziegler dénonce la financiarisation des marchés des matières premières alimentaires ainsi que les biocarburants.

Pourquoi aucun programme n'a-t-il réussi à éradiquer la faim alors que, selon vous, l'agriculture mondiale serait en mesure de nourrir 12 milliards d'êtres humains ?
L'humanité perd chaque année 1 % de sa substance, soit 70 millions de morts, dont la moitié est causée par la faim. Cette situation est totalement absurde. La fatalité ou le mécanisme de nécessité défendus par Malthus et repris par les gouvernements colonialistes ne sont plus acceptables. Aujourd'hui, les mécanismes de la faim sont créés par la main de l'homme.

Quelle est l'origine de cette situation ?
Après la crise en 2007 et 2008, les hedge funds ont migré de la finance vers l'alimentation. Goldman Sachs et d'autres créent des produits structurés sur les produits de l'agriculture. En dix-huit mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, celui du riz a augmenté de 104 %, et le cours du blé a doublé. Dans le même temps, l'Exchange Certificate on Rice émis par l'Union des Banques Suisses a rapporté 37 % de gains nets, en toute légalité. Seulement 2 % des contrats à terme sur des matières alimentaires aboutissent à des livraisons de marchandises. Le reste, c'est de la pure spéculation. Pourtant, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes sur la Terre. Ces spéculateurs devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg, pour crimes contre l'humanité.

L'ONU, dont vous avez été jusqu'en 2008 le premier rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation, déploie pourtant de gros moyens de lutte contre la faim.
La FAO, organisation pour l'alimentation et l'agriculture, a lancé sa première campagne en 1946. Les résultats, au lendemain de la seconde guerre mondiale, furent encourageants. Mais très vite, les ennemis du droit à l'alimentation l'ont emporté. Avec l'augmentation des prix sur les produits alimentaires de base, la FAO et le Programme alimentaire mondial sont en ruine. Les trusts de l'agro-alimentaire, comme Cargill qui contrôle 26,8 % du blé produit dans le monde, ont fait alliance avec les chevaliers de l'apocalypse, le FMI, l'OMC et la Banque Mondiale. Sur l'alimentation de base, le riz, le blé et le maïs, on peut dès demain matin interdire les spéculations sur les contrats à terme ! Techniquement, c'est très simple.

Au Forum de Davos, comme au G20, la classe politique a clairement identifié ce problème. Pourquoi n'a-t-il pas encore été réglé ?
A Davos, on a entendu que le fléau de la faim véhiculait une menace mondiale aussi forte que le terrorisme international ou les changements climatiques. Ni les patrons des multinationales, ni les chefs d'Etat ne sont pourtant capables d'interdire les spéculations sur les denrées alimentaires. Face à l'influence des opérateurs boursiers, et face aux hedge funds, même le président de la République française se met à genoux.

Dans la distribution en cours du foncier agricole, les agrocarburants ont-ils encore la cote ?
En 2010, les Etats-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé pour en fabriquer. Barack Obama affirme qu'il s'agit d'une cause nationale, pour lutter contre la détérioration du climat. Compte tenu de la faim persistante dans le monde, je dis que c'est un crime contre l'humanité.

Un automobiliste est-il un criminel, s'il roule aux biocarburants ?
Pour remplir un réservoir de 50 litres dans une voiture qui fonctionne au bioéthanol, on doit brûler 352 kilogrammes de maïs. Au Mexique ou en Zambie, une telle quantité permettrait de nourrir un enfant pendant une année. Il faut révoquer la directive européenne qui prévoit d'intégrer 10 % de carburant d'origine végétale dans les consommations de l'Union en 2020, arrêter la production de ces combustibles. Les agro-carburants de deuxième génération présenteront des coûts de production plus élevés et ne seront de toute façon pas rentables.

« Destruction Massive - Géopolitique de la faim » de Jean Ziegler est publié aux Editions du Seuil (352 pages).
 

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a écrit le 19/01/2012 à 15:04 :
Produire suffisamment de produits agricoles pour nourrir 7 milliards d'individus ne sera pas posible sans l'apport massif de pesticides et de plus en plus d'OGM suite à la dérégulation du climat avec des variétés de plants résistants à la sécheresse. Quant à savoir si l'homme résistera aux pesticides et aux OGM, la question est pour l'instant à l'étude car de nombreux chercheurs de l'INRA affirment que les produits avec pesticides et engrais chimiques sont malsains et provoqueraient des cancers. Pour les OGM, c'est l'incertitude totale, mais on le saura d'ici quelque temps, si les pesticides ne nous auront pas tous emporté d'ici là.
a écrit le 26/12/2011 à 16:00 :
Bonjour,

J'ai bien du mal à suivre Jean Ziegler dans ses propos.

Trois raisons me semblent s'opposer à ses points de vue.

1 J'accorde assez peu d'importance à la spéculation (même si j'admets qu'elle est moralement condamnable). Celle-ci peut expliquer les pointes de prix mais non les tendances lourdes. On ne peut pas spéculer à la hausse durablement dans un marché où l'offre est excédentaire. Si les prix montent tendanciellement c'est bien parce que l'offre se trouve en difficulté face à une demande qui ne cesse de croître du fait de l'expansion démographique (+ 80 millions par an, soit une croissance absolue supérieure à celle des années 1960).

2, L'affirmation selon laquelle on pourrait nourrir 12 milliards d'hommes me semble bien hasardeuse dans un monde qui peine à en nourrir 7. Je rappelle que l'énergie et en particulier le pétrole constitue un élément fondamental de la productivité de l'agriculture moderne (via les engrais, la mécanisation et le transport). Or le monde de demain (à 30 ou 40 ans d'échéance) va fortement manquer de pétrole (les engrais sont également menacés par des tensions sur la production de phosphates). Dans ce contexte, parier sur une augmentation de la productio me parait érroné.

3, Il ne s'agit pas seulement de nourrir les hommes, il faut les faire vivre durablement et en harmonie sur leur planète. Or une population de 12 milliards d'humains signifie automatiquement la fin de toute faune sauvage digne de ce nom. A 7 milliards, nous avons presque vidé les océans et éliminé la quasi totalité de la grande faune. Voulons-nous un monde qui ne soit que villes, usines, et champs d'agriculture intensive . Personnellement je ne les souhaite pas. Je crois que toute solution durable passe par une relation plus modeste de l'Homme avec sa planète et plus modeste d'abord sur le plan démographique.
Cordialement
a écrit le 25/12/2011 à 16:28 :
« Un automobiliste est-il un criminel, s'il roule aux biocarburants ?»
Bonne question, mais alors, dans le contexte de la surpopulation mondiale et de la poursuite de l'explosion démographique :
Une personne est-elle une criminelle, si elle a plus de 10 enfants ?
Une personne qui s'oppose à l'instruction des femmes et à Planification Familiale est-elle une criminelle ?
Réponse de le 26/12/2011 à 17:00 :
Il est toujours difficile d'appliquer l'adjectif de criminel à titre individuel à quelqu'un qui n'a pas pour objectif conscient et assumé de tuer. Toutefois, compte tenu des nombreuses mises en garde (R.Dumont, P.Erlich, J.Y.Cousteau, l'association Démographie Responsable aujourd'hui en France et d'autres à l'étranger... ) on peut en effet considérer que collectivement l'Humanité est criminelle par son attitude envers la planète et le reste du vivant et que la composante principale de ce comportement criminel est son comportement reproductif. Vouloir encore croître démographiquement et même seulement ne pas vouloir décroître, c'est condamner tous les équilibres écologiques de notre Terre. Oui, pour moi, c'est un crime et c'est le plus lourd de conséquences de tous ceux que l'on puisse imaginer.

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