La Tribune

Par pitié, arrêtons avec le "courage managérial" !

Le "courage managérial" un abus de langage complètement contre-productif pour Sylvie Deffayet Davrout, professeur de management à l'Edhec.
Le "courage managérial" un abus de langage complètement contre-productif pour Sylvie Deffayet Davrout, professeur de management à l'Edhec.
Sylvie Deffayet Davrout  |   -  1105  mots
Cette nouvelle mode dans le vocabulaire managérial agace particulièrement Sylvie Deffayet Davrout, professeur de management à l'EDHEC Business School. En effet, qui voudrait devenir manager si cela implique d'être un héros ?

Au risque de me mettre à dos DRH et responsables de formation avec lesquels j'entretiens pourtant des relations extrêmement constructives, je m'élève haut et fort contre un abus de langage qui, comporte le risque de véritablement torpiller le métier de "manager". Depuis 2 ans environ, il fleurit dans le discours de l'entreprise que désormais, il faudrait faire preuve de "courage managérial".

On ne compte plus les chartes de bonnes pratiques ou nouveaux référentiels de management qui en comportent la mention et s'en enorgueillissent. L'expression est sur de nombreuses lèvres et pas uniquement chez les experts des fonctions RH. Les managers eux-mêmes ont commencé à s'emparer et même à goûter au vocable. (Car en effet on ne peut pas parler de nouveau concept). Que se passe-t-il donc dans le monde du travail d'aujourd'hui pour qu'on ait besoin d'ajouter "courage" à "managérial"  ou même  "managérial" à "courage"?

 

Le plaisir de manager passe à la trappe

Que dit le Larousse du courage ?  "Fermeté, force de caractère qui permet d'affronter le danger, la souffrance, les revers, les circonstances difficiles"  Tout est dit ; on confirme que cela (le management) va être dur. Comment donner envie d'y aller dans ces conditions ?  Il y a 10 ans, nous proposions déjà une conférence sur "pourquoi j'irais manager ?" ; elle aurait encore plus d'actualité aujourd'hui. 

Et quid du plaisir à y aller …au management, quid de l'envie de diriger des personnes… ? De cette envie et/ou du plaisir à manager, pas un mot, aucune mention dans les chartes ou référentiels. Pourtant, ne serait-ce pas la première dimension dont il faudrait se soucier quand on confie des équipes à un responsable ?

 

Le manager, un "sur-homme" ?

A qui profite le crime ? Sans doute aux consultants ou formateurs en manque d'activité ou d'originalité. On brandit le courage managérial comme un incontournable grâce à un levier qui a fait ses preuves depuis belle lurette : la peur.  Et gare à celui qui n'a pas suivi le module ad'hoc ! Au fait, ça s'enseigne comment le courage managérial ? En formation commando ? En re-sautant à l'élastique comme dans les années 80 ?

Parler et diffuser le courage managérial, c'est porter la responsabilité de véhiculer la croyance selon laquelle le management serait forcément un acte difficile, héroïque, voire exceptionnel. Certes on retrouve là finalement une représentation classique du leadership ; le grand ou sur-homme (au propre comme au figuré) n'est pas loin.


L'impuissance tacite des managers 

Mais il y a beaucoup plus grave : gravé dans le marbre d'un référentiel qui va servir à évaluer le manager, le courage managérial secrète intrinsèquement une suspicion  d'impuissance à agir chez ces mêmes managers. Sinon, pourquoi le mentionner ? Pourquoi ne pas parler tout simplement de "management", de "direction" ou d'encadrement ? Trop banal, manquant de force ou désuet me direz-vous.

On voit poindre le malaise. Que dit-il ? A force d'éluder la question du pouvoir et de l'autorité dans le management contemporain, on se retrouve piégé par nos propres mots et les injonctions de comportements qui en découlent. D'ailleurs, les plus fervents défenseurs du courage managérial ne se trouvent-il  pas dans des entreprises qui ont re-poussé très loin  (trop loin) le minimum d'investissement de la "posture d'autorité", les entreprises où l'obsession de la bonne relation a presque confisqué l'idée que l'autorité (et non l'autoritarisme) puisse être attendue par les équipes ?

 
Un terme contre-productif

Rappelons avec Raphael Draï qu'autorité vient du verbe latin "augeo" qui veut dire augmenter ; l'autorité est donc une force qui sert à soutenir et à accroître[1]. Faut-il faire preuve d'un courage managérial spécifique pour cela ou tout simplement  être motivé par ce projet de faire grandir les hommes et les organisations ? La peur peut être bon moteur du côté de celui qui doit emmener les troupes vers le succès. Mais qu'en est-il des troupes ? Le courage tous les jours est épuisant  et certainement pas durable.

Par posture d'autorité on peut entendre : une manière bien à soi de "se tenir" devant l'autorité, mentalement, affectivement mais aussi physiquement. Il est très rare que les organisations de travail permettent aux managers ou futurs managers d'identifier ce qui fondent leur leadership ou autorité, autrement dit quelles sont leurs ressources bien à eux pour diriger ; ce qu'ils activent comme représentations explicites ou implicites quand ils exercent cette fameuse relation d'influence qui est au cœur de leur métier. Ce courage là, "force d'âme qui me permet de me regarder tel que je suis" (2) pour ensuite choisir mon comportement de responsable a en effet toute sa place chez le manager responsable, formule fréquemment reprise aujourd'hui également.

Cette force d'âme là peut se cultiver à travers nombre de formations ou coachings qui permettent au manager d'entrer en contact avec ses forces, ses lacunes et ses fragilités. Brandir le courage managérial comme une injonction qui distinguerait les bons et les mauvais ne peut que convaincre certains de ne surtout pas ou plus se frotter au management, en même temps qu'il empêche la construction de ce manager responsable, conscient de ce qu'il engage à titre personnel dans la relation d'autorité.   

 

Réinvestir le management

Certes le vocabulaire qui caractérise les relations de travail et en particulier la relation d'encadrement aurait besoin d'une grande révision pour nous sortir du classicisme et de certains relents autoritaires. Notre vocabulaire  du pouvoir dans l'entreprise nous pose toujours autant de problèmes : on parle de "collaborateur" pour éviter "subordonné" ; de leadership pour éviter "autorité" (que l'on confond avec l'autoritarisme) ; il est compréhensible que l'on soit quelque peu perdu et tenté par de nouvelles formules.

A ce compte là, on peut se demander si tous les métiers dont la relation d'influence est au cœur vont se voir affublés aussi du courage ?  Vendre, Commercer, Entreprendre, Enseigner, oserai-je dire "Parenter" ? peut-être n'en sommes nous pas loin en effet.

Bien sûr que ces relations demandent énergie et un engagement personnel de tous les jours. Bien sûr que l'envie de manager ne fait pas partie de tous les managers, mais ce n'est pas en renouant avec des représentations qui ne font que renvoyer au manager son impuissance à agir que nous ferons progresser la cause du management, c'est-à-dire celle d'un pouvoir exercé sainement et avec autorité dans l'entreprise. Ce qui est à réinvestir, c'est le management lui-même. Et si on s'y mettait ?

 

_______________ 


(1) Draï. R., (2000), Anamnèse et horizons, "Quelle autorité ?", Autrement n° 198, pp 71- 91
(2) Barth I, Matin Y.H., (2014) Le Manager et le Philosophe, Le Passeur Editions

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Commentaires

Gillou  a écrit le 10/04/2014 à 15:46 :

Dire que "autorité" vient de "augmenter" ou "croitre" est un raccourci. C'est "aucto" qui vient de "augere".

Autorité vient de "auctoritas" défini par "auctoritas principis" le principe d'autorité de l'empereur de Rome (Cicéron). Augmenter, augure, auguste, auteur viennent aussi de "augere" et n'ont pas tous la même signification en français.

"Augere" renvoie surtout aux ancêtres et à la fondation de Rome. De la même façon, l'autorité en entreprise repose sur un principe reçu de la part des fondateurs de l'entreprise, de son actionnariat et transmis.

L'autorité dans son sens latin est un avis, un auspice, et pas une action ni une contrainte. D'ailleurs en français ont dit d'un intellectuel qu'il "fait autorité" dans son domaine.

Il ne faut pas confondre autorité et pouvoir...

oui  a écrit le 04/04/2014 à 14:05 :

Vous avez raison , un cadre DOIT se sacrifier pour son entreprise. Faisant ainsi la preuve de sa soumission à l'ENTREPRISE.

Formation bidon  a écrit le 04/04/2014 à 13:29 :

Et manager bidons.
Dans ma boite , on s'inspire des méthodes des commandos...
Chiffre d'affaires X 3 en 1 an.

Greg  a écrit le 03/04/2014 à 18:48 :

Cette dame a raison!...non sens et incompétence ont pris le dessus...Faut il voir par là des places offertes aux plus mauvais d'entre nous pour accéder a l'ascension sociale?Au management?
C'est ainsi que l'on fabrique de nouveaux petits chefs...qui brillent de médiocrité...car valorisés à outrance sans trop regarder les résultats par ailleurs...
Tiens ça me rappelle un peu le gouvernement cette histoire...faire et fabriquer des héros du vent....ce n'est pas bon...
Valorisons les faits sur des actes forts...un peu plus a l'anglosaxonne...plutot que ce fonctionnariat déresponsabilisant qui oeuvre aujourd'hui même dans nos entreprises privées...
Place à la compétence et à la justesse.
C'est ainsi que l'on fera de grandes choses dans un avenir proche je l'espère...

Chris  a répondu le 04/04/2014 à 8:31:

N'est-ce pas là une démonstration de plus du principe de Peter ?

Deçu des managers  a écrit le 03/04/2014 à 16:28 :

J'ai fait une formation sur le courage managériale, la 1ère règle qui était mise en avant était la congruence : faire ce que l'on dit. Et c'est devenu une chose rare, cette formation devrait être donnée aux PDG et CEO en 1ers, pour redescendre ensuite...

Smara  a écrit le 03/04/2014 à 16:25 :

L'idée de courage managérial répond à une vision dure et autoritaire de l'entreprise, dans laquelle seule la cascade de contraintes et de mise sous pression des individus permet d'obtenir les meilleurs résultats. C'est d'abord cette vision qu'il faut combattre !

Manager  a écrit le 03/04/2014 à 15:33 :

en bon franglais, ça veut dire "gestionnaire". Il n'y a rien de particulièrement héroïque là dedans. Les gourous théoriciens du "management" adorent les tucs ronflants pour épater leurs clients.

La vérité et plus prosaïque, les managers ne sont quasiment plus jamais décideurs mais des exécutants de décisions prises par des cadres qui eux mêmes appliquent des décisions prises par les conseils d'administrations en fonction de considérations qui n'ont rien à voir avec l'activité.

gc  a écrit le 03/04/2014 à 14:58 :

le problème vient peut-être du terme un peu fourre-tout de manager ? après il peut exister des décisions courageuses( qui engage la carrière ou la popularité du donneur d'ordre)

LondonCalling0033  a écrit le 03/04/2014 à 14:41 :

J'ai une mauvaise impression du management et une très mauvaise impression du management français.
Si mettre les gens au chômage et dans la précarité est 'courageux', donc, les managers français sont très courageux effectivement.
Dans ma très longe carrière en france, j'ai aussi eu affaire avec des managers gays et juifs et femmes bien sur (jamais un noir ni un arabe pour moi)

Ils insistent sur les droits des femmes, des homos, contre l’anti-sémitisme etc , ce qui ne me dérange pas, mais ils appliquent la philosophie de la droite et de l’ultralibéralisme. Autrement dit, ils sont foutent complètement des droits des autres

C'est ça, le management français grosso modo

Courage managerial  a écrit le 03/04/2014 à 14:33 :

Je suis pour le courage managerial , nous les cadres , nous sommes des héros et le boss , c'est notre général. On s'entraine même dans des sessions payées par notre Boss de new-york , ça se passe dans une ancienne caserne et des mecs te sautent dessus avec des fusils et des couteaux , nous , on ne parle jamais parce qu'on est des vrais managers...c'est trop bien. On aime le courage managerial et on en redemande !!!

Helevetic  a écrit le 03/04/2014 à 14:22 :

Si déjà le premier manager de ce pays avait des Cou...lles euh je veux dire du courage.
Combien de pleutres sévissent à leurs postes de responsabilités ? Combien de fois chacun d'entre nous n'a pas eu le courage de dire les choses qui fâchent pour régler un problème tout de suite ... le courage n'est pas QUE l'apanage des dirigeants et managers, il doit être partagé

Chacha  a écrit le 03/04/2014 à 14:22 :

L'impuissance, c'est quand personne ne prend de décision. Le courage, c'est quand quelqu'un prend une décision que personne ne voulait prendre (qu'elle soit bonne ou mauvaise, mais au moins on avance).
On reste encore dans beaucoup de grosses entreprises dans une situation d'impuissance managériale

Chichi  a répondu le 03/04/2014 à 14:35:

C'est vrai , on est dans une situation de puissance dans le hein...

Le paysan  a écrit le 03/04/2014 à 14:09 :

Le courage étant une qualité il est impératif que c eux qui font une sale besogne soient au moins assurés d en avoir une .Est les conseils d administrations leur octroi celle ci.

fullwood2@hotmail.com  a écrit le 03/04/2014 à 13:40 :

Madame,

Le temps ou les managers avaient du courage est malheureusement révolu. Il fut un temps ou les manager étaient des hommes venus sinon de la base au moins qui avaient connu le terrain, c’étaient des collaborateurs qui avaient su s’imposer en faisant grandir les autres, et en étant force de proposition. Depuis pas mal d’années nous sommes à l’ère des managers sortant de l’école qui ne connaissent souvent des rapports humains que ce qu’ils ont appris en cours : la technique à remplacé l’expérience et le vécu.
Leur mission n’est plus de faire évoluer leurs collaborateur ou de les rendre plus autonomes et efficaces, mais de faire appliquer au pied de la lettre la politique de la direction générale. L’important maintenant, c’est de faire appliquer les processus de procédures. L’évaluation d’un collaborateur est de plus en plus basée sur sa capacité à appliquer ces procédures au détriment des critères ayant trait au cœur de sa mission.
Le plaisir de manager dans ces conditions…
Le courage managérial ne consiste pas à s’impliquer dans le long terme pour faire évoluer son équipe, mais à savoir prendre les « décisions qui fâchent » lorsqu’un collaborateur n’est pas dans la droite ligne de la politique maison.
Le mot courage est ici galvaudé. J’ai été collaborateur de 3 grandes entreprises (Groupe Legrand, Air Liquide, et Hager) et le constat est le même dans chacune : On ne recadre qu’en mettant des copies aux N+2 ou N+3 . C’est ça le courage ? J’ai connu un manager « courageux » : lorsqu’il était convoqué par la direction pour s’expliquer sur le manque de résultat ou l’erreur d’un de ses collaborateur, il disait « c’est moi qui en suis responsable » Ensuite, il convoquait le collaborateur et lui parlait d’homme à homme. Je peux vous assurer que ce manager là, nous l’aurions suivi en toute circonstance. Ce manager se posait la sacro sainte question lorsqu’un de ses collaborateur montrait des signes de faiblesse : que n’ai-je pas fait ou que puis-je faire pour qu’il évolue dans le bon sens ?

Sergeobee  a répondu le 04/04/2014 à 10:55:

Votre commentaire est des plus senses que j'ai lus sur la realite du management. Bravo.

krononox  a répondu le 04/04/2014 à 21:40:

Je dirais même que c'est le plus sensé ! Malheureusement de plus en plus font la courbette par peur.

pthport  a répondu le 08/04/2014 à 15:27:

Un grand bravo pour cette réaction avec autant de simplicité entouré de logique simple et humaine.

Fullwood  a écrit le 03/04/2014 à 13:36 :

Madame,

Le temps ou les managers avaient du courage est malheureusement révolu. Il fut un temps ou les manager étaient des hommes venus sinon de la base au moins qui avaient connu le terrain, c’étaient des collaborateurs qui avaient su s’imposer en faisant grandir les autres, et en étant force de proposition. Depuis pas mal d’années nous sommes à l’ère des managers sortant de l’école qui ne connaissent souvent des rapports humains que ce qu’ils ont appris en cours : la technique à remplacé l’expérience et le vécu.
Leur mission n’est plus de faire évoluer leurs collaborateur ou de les rendre plus autonomes et efficaces, mais de faire appliquer au pied de la lettre la politique de la direction générale. L’important maintenant, c’est de faire appliquer les processus de procédures. L’évaluation d’un collaborateur est de plus en plus basée sur sa capacité à appliquer ces procédures au détriment des critères ayant trait au cœur de sa mission.
Le plaisir de manager dans ces conditions…
Le courage managérial ne consiste pas à s’impliquer dans le long terme pour faire évoluer son équipe, mais à savoir prendre les « décisions qui fâchent » lorsqu’un collaborateur n’est pas dans la droite ligne de la politique maison.
Le mot courage est ici galvaudé. J’ai été collaborateur de 3 grandes entreprises (Groupe Legrand, Air Liquide, et Hager) et le constat est le même dans chacune : On ne recadre qu’en mettant des copies aux N+2 ou N+3 . C’est ça le courage ? J’ai connu un manager « courageux » : lorsqu’il était convoqué par la direction pour s’expliquer sur le manque de résultat ou l’erreur d’un de ses collaborateur, il disait « c’est moi qui en suis responsable » Ensuite, il convoquait le collaborateur et lui parlait d’homme à homme. Je peux vous assurer que ce manager là, nous l’aurions suivi en toute circonstance. Ce manager se posait la sacro sainte question lorsqu’un de ses collaborateur montrait des signes de faiblesse : qu’ n’ai-je pas fait ou que puis-je faire pour qu’il évolue dans le bon sens ?