De l’importance pour les Digital Natives de recruter et manager des "seniors"

 |   |  1005  mots
(Crédits : Olivier Rolfe)
Favoriser la diversité des âges devient un enjeu majeur pour les ressources humaines. Et pour la compétitivité... Par Emmanuel Stanislas, fondateur de Clémentine, cabinet de recrutement spécialisé dans les métiers du web, de l’IT et des télécoms.

Depuis quelques années, LinkedIn organise une journée des parents au bureau. Une opération qui doit favoriser la compréhension des générations entre elles. Cette sympathique initiative repose sur le choc des générations auquel se confrontent régulièrement ceux qui n'ont connu que l'ère numérique.

Différents mais pas incompatibles

En entreprise, différentes générations signifient des modes de travail et des comportements également différents. La génération X est composée de « hard workers », qui ont souvent une vie de famille (pyramide des âges oblige) et croient en la méritocratie ainsi qu'en la reconnaissance du travail fourni. En cela, et bien qu'ils soient plus dynamiques et impliqués que Catherine & Liliane, ils sont souvent en décalage avec des recruteurs ou managers Digital Natives hyper connectés. Ces derniers ne dissocient pas le temps du travail et celui du loisir, la communauté des pairs et la communautés des colocataires, habitués qu'ils sont à mener de front de très nombreuses tâches, et à penser en arborescence.

Mais, contrairement aux idées reçues parmi les Digital Natives, les plus âgés qu'eux ne sont pas tous de grisonnants contemporains de René Coty ou des personnages de Mad Men en fin de carrière. La génération X, née à l'ère du minitel, fait partie de ceux qui travaillent et aspirent à travailler avec les Digital Natives. Lorsque leur vie professionnelle a commencée, internet était loin d'être généralisé. Ils ont connu de nombreux bouleversements, au-delà de celui de la digitalisation : l'effondrement du bloc soviétique, les chocs pétroliers, l'épidémie de Sida, le chômage galopant, pour ne citer que ceux-ci.

Ils y ont gagné des capacités d'adaptation largement supérieures à celles de leurs prédécesseurs ; et sont ainsi bien souvent moins réfractaires aux us digitaux qu'on ne le croit. Les 35-55 ans constituent par exemple 25% des utilisateurs de Facebook [1] en France. Pas toujours précurseurs, ils ont néanmoins vite compris l'intérêt et le fonctionnement de ce qui est instinctif pour les Digital Natives, aidés en cela par les bénéfices induits : retrouver des contacts perdus de vue, faire de la veille sur leur secteur, trouver un emploi.

Des savoir-faire et des savoir-être à transmettre

Dans le film Les Stagiaires [2], dont l'action se déroule chez Google lors d'une session de recrutement, des jeunes gens viennent saluer Owen Wilson et Matthew Vaughn, et s'éloignent quand ils découvrent que ces deux quadras sont eux-mêmes des aspirants qui rêvent de décrocher un emploi, et qu'ils n'ont donc rien à leur apporter. Le film est caricatural pour des besoins romanesques et comiques, mais il reflète le fait que les Digital Natives rejettent parfois les plus âgés, qui n'appartiennent pas à leur « tribu », diffèrent de par leurs codes vestimentaires, et n'ont d'après eux guère de sujets de conversation connexes qui permettraient de passer un bon moment au prochain « afterwork ».

C'est sous estimer les apports de la génération X et même des baby boomers à tous les niveaux de l'entreprise. Car passé le choc des cultures, ils ont indéniablement des savoirs rares à transmettre.

Les non Digital Natives manient en effet les codes de la communication verbale et non verbale, bien utiles à l'heure de traiter avec des interlocuteurs de haut niveau. Leur savoir‑être est nourri de loyauté et de culture d'entreprise. Moins volatiles que les Digital Natives, ils n'hésitent pas à mettre en avant leur fierté d'enseigne. Ils sont en quelque sorte des experts du storytelling corporate, qu'ils pratiquent bien souvent avec un naturel d'autant plus déconcertant qu'il est involontaire.

La sérénité est leur alliée. Les plus de 40 ans bénéficient et souffrent, selon les points de vue, d'un rapport au temps différent. Cela leur confère deux forces. Leur rapport au temps long fait qu'ils ont assez d'expérience pour ne pas répercuter sur leur entourage les sources de stress conjoncturelles inutiles. Leur rapport au moment présent et à l'immédiateté fait qu'ils sont de bons négociateurs, car ils ont l'habitude de prendre du recul avant de donner un accord ; et n'hésitent pas à le faire savoir à leurs interlocuteurs.

 Autre savoir qui ne s'acquiert que sur la durée : l'intelligence politique des organisations. Mathématiquement, ils ont été confrontés à plus de configurations professionnelles. Souvent, ils ont eu plusieurs vies. Et analysent les rapports de pouvoirs et les mécanismes de prise de décision avec une acuité plus développée.

Favoriser la diversité des âges : un enjeu pour les RH

Si la question de la diversité est au cœur des enjeux RH, il lui manque encore d'être étendue à la notion d'âge et de génération. Ceux qui travaillent avec des équipes internationales savent bien que les différences culturelles peuvent entraîner des incompréhensions et des pertes de productivité. Ils savent également que ces différences ne sont pas insurmontables. Les chercheurs R. Huckman et B. Staats ont mené des expériences dont les résultats[3] versent de l'eau au moulin de la nécessaire diversité, démontrant notamment que c'est la régularité avec laquelle une équipe se côtoie qui est déterminante pour augmenter la productivité de manière drastique.

Faire cohabiter non Digital Natives et Digital Natives est donc la dernière frontière de la diversité. Time Warner l'a déjà franchie, mais aussi Danone et d'autres, en créant des mentorats inversés. Et l'expérience s'est révélée si réussie qu'elle a été reconduite ; des bénéfices ayant été constatés sur le jeune tuteur et sur le moins jeune mentoré.

______________________________

[1] Source étude Nielsen, 2012.

[2] Shawn Levy, 2013, Twentieth Century Fox France

[3] Travailler avec une équipe qui se connait bien, ça paie, R. Huckman et B. Staat, Harvard Business Review Août -septembre 2014

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/11/2014 à 12:05 :
Citation : "...et croient en la méritocratie ainsi qu'en la reconnaissance du travail fourni. " Cela n'est plus vrai !
"Leur savoir‑être est nourri de loyauté" : la loyauté n'existe que si elle est partagée. Hors les entreprises ont été déloyales envers les cinquantenaires. Le retour de bâton est en cours...
Les jeunes sont aussi conscient que les "vieux" sont une menace pour leur évolution professionnelle. Ils ont donc tout intérêt à freiner leur intégration et c'est de là que vient la difficulté adaptation des quinqua à l'entreprise. Rien à voir avec une obsolescence technique comme les jeunes cherchent à le faire croire. Pour qu'un quinqua puisse s'intégré, il faut qu'il soit le manager.
Réponse de le 02/11/2014 à 17:20 :
100% vrai. La loyauté n'existe pas dans l'entreprise.
Le court-termisme, l'immédiateté sont la règle, ajoutez-y une forte dose d'inculture ( voir infra le message de "Elle") et de procédureS, saupoudrez de la dénociation (vous êtes présumé coupable, du mensonge (pas grave) et du canapé ( autant en profiter quand on est jeunette): bienvenue dans l'entreprise d'aujourd'hui...
Réponse de le 02/11/2014 à 17:45 :
Les quinquas ne connaissent pas la consommation de produits stupéfiants sur le lieu de travail, la dénonciation entre ce que l'on appelait "des collègues", les procédures paralysantes internes.
Ils/elles ont pour eux l'expérience de la vie, de leurs échecs comme de leurs réussites, la solidarité / l'entraide entre collègues, la reconnaissance du travail dans le temps.
a écrit le 01/11/2014 à 17:30 :
Votre article est très juste. Cette analyse est très lucide, dommage que ce ne soit pas la pensée de la majorité des Français. Toutes ces intelligences laissées sur le bord du chemin, quel gâchis pour notre pays. Toute une partie de notre génération sacrifiée sans oublier les difficultés personnelles et économiques entrainées par ce nouvel ordre sans pitié.
a écrit le 01/11/2014 à 16:01 :
Votre article est très juste. Analyse très lucide, dommage qu'elle ne soit pas la pensée de la majorité des Français. Toutes ces intelligences laissées sur le bord du chemin, c'est un véritable gâchis pour notre pays. Toute une partie de notre génération complètement sacrifiée sans oublier les difficultés (personnelles et économiques) qui en découlent.
a écrit le 01/11/2014 à 16:01 :
Votre article est très juste. Analyse très lucide, dommage qu'elle ne soit pas la pensée de la majorité des Français. Toutes ces intelligences laissées sur le bord du chemin, c'est un véritable gâchis pour notre pays. Toute une partie de notre génération complètement sacrifiée sans oublier les difficultés (personnelles et économiques) qui en découlent.
a écrit le 01/11/2014 à 14:24 :
Des commentaires n' ont pas été publiés. Merci.
a écrit le 01/11/2014 à 13:22 :
Le problème c' est qu' il y aura toujours un illuminé pour demander à un adulte ou à un
jeune adulte s' il a le bac ... ! Pour juger de sa maturité ... intellectuelle ... !?
Même chose d' ailleurs lorsqu' il s' agit d' acquérir des connaissances en suivant une formation ( ou des études ) dite " supérieure " ... Ceci explique bien des choses et les impossibilités pour un très large public d' acquérir des connaissances et de se former ...
Bref, la honte et le ridicule du système français ... ( et de beaucoup de mentalités ! )
a écrit le 01/11/2014 à 12:43 :
La sagesse ne s’apprend pas en tapant sur un clavier ou un écran. Elle fait souvent défaut, hélas, pour l'entreprise: "tant que je gagne, je joue".
a écrit le 01/11/2014 à 12:42 :
Très bon article qui a le mérite ( on a envie de dire l' audace ... ) de rééquilibrer un peu les choses !
a écrit le 01/11/2014 à 10:04 :
Si on prend un jeune diplomé de 23 ans . Il avait 16 ans lors de la sortie du premier iphone qui avait popularisé le smartphone.... et certainement attendu environ 2 ans avant d'avoir . Donc ce diplomé a certainement grandi avec internet mais pas avec les terminaux mobiles.
En tant qu'enseignant, je voit arriver une génération bien plus differente que celle du diplomé de 23 ans. Des jeunes qui savent très bien travailler en équipe mais qui sont parallèlement peu autonome. Après , concernant l'utilisation des appareils informatiques, ils restent prisonniers de leurs habitudes même si leur capacité d'adaptation est supérieure dans ce domaine.
Réponse de le 01/11/2014 à 18:16 :
Le "monde de l'enseignement est responsable de ce gâchis humain. Tant que le BAC(examen de fin de cycle scolaire pour un lycéen) sera érigé comme un diplôme incontournable pour accéder à des formations ou études supérieures, un adulte mature, cultivé, intéressé n'a aucune chance de trouver sa place dans ce monde bouclé
Réponse de le 02/11/2014 à 14:34 :
C'est votre bulletin de vote qui fait que le système est tel qu'il est.
Réponse de le 02/11/2014 à 16:59 :
Non le VOTRE ... ! C' est vous les tenants et les conservateurs du système ...
a écrit le 01/11/2014 à 9:48 :
Tout cela est bel et bon. Mais quand on a 60 ans et qu'on cherche du boulot, on n'a plus qu'à crever.
Réponse de le 01/11/2014 à 12:54 :
Bien dit !
a écrit le 01/11/2014 à 9:22 :
Bonjour Monsieur Stanislas,
Votre article est excellent dans son analyse et sa clairvoyance.
Il y a toutefois un pan d'analyse que vous n'avez pas abordé et qui me parait essentiel : les Digital Natives qui raménent les séniors au rang de dinosaures comme vous l'avez suoerbement démontré sont avant tout des « jeunistes » usant et abusant du pouvoir que leur confère leur meilleure maitrise du "digital" pour exprimer leur soif de pouvoir vis à vis de leurs ainés.

En d'autres termes, je perçois le savoir-faire propre au "digitalnative" moins comme une cause que comme un prétexte utilisé par les « jeunistes » pour donner l’illusion d’une domination intellectuelle vis-à-vis de « vieux », qui n’existe que dans leurs têtes.

Je m’attends par mes commentaires à bien sûr passer, vis à vis des digitalnatives susceptibles de lire par hasard votre article, pour un vieux c.. de 54 ans !

Bien à vous

Alex
Réponse de le 01/11/2014 à 18:18 :
Malheureusement, nous sommes la génération sacrifiée.
Réponse de le 01/11/2014 à 21:12 :
Rassurez vous ...
Réponse de le 03/11/2014 à 8:53 :
C' est exactement ça.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :