Les entreprises, complices de la récession ?

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Au lieu d'investir, les grandes entreprises américaines consacrent une part croissante de leurs bénéfices à racheter leurs propres actions, pour la plus grande satisfaction de leurs actionnaires. Par Michel Santi, économiste*

En apparence, l'histoire de la grande patronne d'IBM Virginia Rometty, désignée par Forbes femme d'affaires la plus puissante au monde, a tout d'une « success story ». Voilà en effet plusieurs années que, sous son règne, les profits d'IBM ne cessent de grimper et que les actionnaires la bénissent. Virginia sait effectivement se montrer très persuasive et fort généreuse envers eux à la faveur de dividendes en constante augmentation et, ce, quasiment depuis son accession à la tête de l'entreprise. Cette ascension dans la rémunération de l'actionnariat, et cette progression constante du prix de l'action masquent cependant une réalité prosaïque - voire un secret malsain-, à savoir qu'elles sont entièrement redevables aux rachats massifs des actions IBM ... par IBM!

Une poste de « shareholder value » qui n'est que de la poudre aux yeux.

En d'autres termes, cette posture du « shareholder value » n'est que de la poudre aux yeux. Pour user d'un langage châtié de mise dans ces sphères déconnectées de la vraie vie, c'est une ingénierie financière élémentaire qui permet donc de propulser artificiellement la valeur de l'action, mais également les profits de l'entreprise car ceux-ci sont ramenés à un nombre toujours plus restreint d'actions en circulation... Ainsi, c'est pas moins de 17 milliards de dollars qui auront été dépensés par IBM les six premiers mois de cette année 2014 dans le seul but de racheter ses propres actions sur les marchés boursiers ! Les actionnaires et les marchés boursiers sont-ils seulement conscients - ou sont-ils à l'aise avec le fait que - les succès d'IBM de ces dernières années ne sont (de loin) pas tant dus à ses performances qu'à ses manipulations financières ?

En réalité, aucune croissance en six ans

De fait, les chiffres officiels de cette entreprise démontrent clairement que ses revenus réels sont aujourd'hui similaires à ceux de 2008 et que, dit autrement, IBM n'a connu aucune croissance en six ans! Ce qui ne l'a évidemment pas empêché d'acheter frénétiquement ses propres actions, ayant ainsi dépensé près de 140 milliards de dollars à cet effet depuis 2000, tout en ayant payé 30 milliards de dollars en dividendes à ses actionnaires sur cette même période*. Tant pis si ces rachats fiévreux furent en grande partie financés par de nouvelles dettes. Et tant pis si seuls 59 milliards furent parallèlement investis sur l'outil de travail et sur la recherche. Tant pis, enfin, si IBM a tant dépensé pour de si mauvaises raisons, c'est-à-dire pour satisfaire et engraisser ses actionnaires au détriment de ses propres activités et de sa raison d'être comme entreprise. Actionnaires qui sont infiniment reconnaissants à Virginia Rometty de persévérer dans une stratégie consistant - non à créer de la valeur et de la richesse - mais à transformer IBM en une machine à sous leur crachant systématiquement de la monnaie.

Une tendance lourde aux rachats d'actions

Pour autant, cette boulimie n'est hélas pas propre à cette seule compagnie, mais est le reflet d'une tendance lourde selon laquelle les sociétés cotées préfèrent aujourd'hui racheter en bourse leurs propres actions en lieu et place d'investir et de faire prospérer leur outil de travail. Une étude conjointe de « FactSet » et de « S&P Capital IQ » indique en effet que 950 milliards de dollars ont été utilisés ces deux dernières années par les sociétés américaines pour racheter leurs actions. Dans ces conditions, eu égard à ces sommes vertigineuses dépensées à des seules fins cosmétiques, on comprend mieux dès lors la croissance anémique de nos nations occidentales, grevée par de précieuses et substantielles sommes lui ayant fait cruellement défaut. Du coup, les inégalités peuvent être analysées sous un autre angle, et leur processus insidieux trouve là un de ses fondements.

Plus de la moitié de bénéfices y sont consacrés...

Ce phénomène, d'une ampleur proprement pharaonique, a des conséquences dévastatrices pour la vraie économie puisque (selon une étude de Harvard datant de septembre 2014 dirigée par William Lazonick) les sociétés cotées à l'indice S&P 500 ont, entre 2003 et 2012, utilisé 54% de leurs bénéfices pour racheter leurs actions, et 37% de leurs bénéfices en dividendes au profit de leurs actionnaires. Les Directions Générales de ces entreprises ont, du reste, allègrement encouragé cette tendance lourde et, ce, de manière bien compréhensible. Le « top management » des sociétés cotées adore en fait ces rachats d'actions qui propulsent le titre de leur entreprise. Et pour cause: près de la moitié de leur rémunération est en effet exprimée en actions de leur employeur qui leur sont décernées, sachant que les 500 patrons les mieux payés des Etats-Unis ont reçu en 2012 chacun (en moyenne) 30.3 millions de dollars en actions de leur propre entreprise...

Cette culture du rachat massif d'actions inaugure donc une ère nouvelle caractérisée par des « profits sans prospérité« , pour reprendre le titre de cette étude publié par Harvard. Ou plutôt de profits artificiels pour une infime minorité, et de stagnation séculaire pour le troupeau.

 Michel Santi est directeur financier et directeur des marchés financiers chez Cristal Capital S.A. à Genève. Il a conseillé plusieurs banques centrales, après avoir été trader sur les marchés financiers. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

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Commentaires
a écrit le 10/11/2014 à 8:21 :
La pratique excessive du rachat d'actions peut même faire couler des entreprises. Par ex., le cas des rachats d'actions de PSA pendant tant d'années avec de l'argent qui a manqué lors de la crise des 2-3 dernières années et cela a failli couler l'entreprise lorsqu'elle manquait de trésorerie et de liquidités à ce moment-là.
a écrit le 10/11/2014 à 8:15 :
Cet article peut aussi s'appliquer aux entreprises du CAC 40.
a écrit le 07/11/2014 à 20:57 :
Oui, et alors ?
Personne ne vous reproche de faire ce que vous voulez du fric que vous gagnez à écrire des articles débiles dans La Tribune.
Les actionnaires d'IBM font ce qu'ils veulent de leurs gains. Ils ont désigné Mme Rometty pour les gérer. Si individuellement ils ne sont pas contents de la gestion de Mme Rometty, ils peuvent vendre leurs actions, y aura bien quelqu'un pour les acheter.
a écrit le 03/11/2014 à 19:06 :
On émet des actions quand on veut obtenir des capitaux. De même, on les rachète quand on peut pour se constituer une réserve. Une entreprise qui possède ses propres actions, c'est une entreprise qui paye proportionnellement moins de dividendes.
a écrit le 03/11/2014 à 12:43 :
Ca y est, la crise c'est de la faute des entreprises!!!
Que M. SAnti s'occupe d'en créer une et après on verra.
Il pourrait commencer par une pizzeria histoire de voir s'il y arrive...
Réponse de le 03/11/2014 à 17:14 :
Arrêtez de comparer les pratiques des grandes entreprises mondialisées au commerce de proximité ou l'entreprise familiale, cela n'a rien à voir. Cet article dénonce une pratique financière qui consiste pour une entreprise financiarisée à s'endetter pour verser des dividendes. Essayez de faire ce genre de galipettes financières avec une pizzeria :-)
Réponse de le 03/11/2014 à 21:03 :
Arrêtez de séparer grandes entreprises mondialisées et entreprises familiales, elles sont exactement la MEME chose !! Sauf que l'une a réussi au cours des siècles et l'autre pas encore, mais elle veut faire pareil !! Les deux ont la meme mentalité et la meme capacité de nuisance si on leur donne les moyens.
Réponse de le 03/11/2014 à 22:38 :
Vous avez tous les deux raison. Le monde serait tellement mieux sans entreprises. On reviendrait tous à la cueillette et (pour les plus chanceux) à la chasse et à la pèche.
Et on mourrait joyeusement à 25 ans d'une angine.
Yahoo, et mort au capitalisme...
Réponse de le 03/11/2014 à 22:56 :
A la base des grandes entreprises "mondialisées" que vous jalousez tant, on trouve souvent des entreprises familiales (par exemple familles fournier et defforey pour carrefour, andré citroen issu d'une famille juive de marchands de fruits puis diamantaires hollandais)...Celles ci se sont agrandies au cours du temps. C'est vraiment à la mode de taper sur la "mondialisation" alors qu'elle existe depuis des siècles.
a écrit le 03/11/2014 à 11:27 :
elles y consacrent bcp car les taux d'is aux usa sont presque les memes qu'en france... s'ils etaient bcp plus bas, ils rapatrieraient les benefices, et serviraient des dividendes aux fonds de pension pour qu'ils... versent les pensions ( oui parce qu'en france on oublie un peu svt pq les grosses boites doivent verser des dividendes aux usa)
a écrit le 03/11/2014 à 11:22 :
+ 1 ... ce ne sont pas tellement les " entreprises " qui sont complice, c' est une école de pensée ultra-libérale (Reagano-Tatchérienne ) qui oeuvre à fond les ballons sans imaginé une seconde qu' ils tomberont d' aussi haut qu' ils sont montés engoncés dans leurs certitudes immunes, imbus d' eux même. Ils sont aux manettes des grands groupes, des ijstitutions mais pas des boites dans leurs ensemble.. il convient juste d' avoir une bonne place pour assisté à la formidable débacle qui surviendra inéluctablement. les moyens et petits paieront cher mais moins que ceux qui tombe de haut.
a écrit le 03/11/2014 à 11:09 :
Pas besoin de sortir de Saint Cyr pour écrire un tel postulat: "les grandes entreprises américaines consacrent une part croissante de leurs bénéfices à racheter leurs propres actions, pour la plus grande satisfaction de leurs actionnaires."
Mais surtout ne pas voir plus loin que le bout du portefeuille! Les entreprises se protègent du jeu médiatique fait sur leur nom ou leur réputation qui permet à ceux qui - sans acheter réellement d'actions - parient à la hausse ou à la baisse grâce aux warrants sur l'entreprise.
Dans un marché financier où la réputation ne reflète pas forcément la bonne ou la mauvaise santé de l'entreprise, les dirigeants ont raison de se protéger ainsi - et par là même leurs salariés et collaborateurs - ; en tarissant la source principale de finance virtuelle.
Il faut dire qu'aucune banque centrale n'a encore pris la mesure de la nécessité d'une régulation de la finance mondiale!
Réponse de le 03/11/2014 à 11:35 :
la finance est le secteur occupant la part la plus importante du pib des usa... et cela est exponentionnelle.. régulé la fiance équivaut à régulé les usa.. ?????

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