La liberté de la presse en péril

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Aude Lancelin décrit la lente descente aux enfers de la presse de gauche.
Aude Lancelin décrit la lente descente aux enfers de la presse "de gauche". (Crédits : DR)
Chronique des Livres et des Idées. L'ouvrage d'Aude Lancelin, Le Monde Libre, décrit la descente aux enfers de la presse française désormais confrontée aux défis rencontrés deux siècles plus tôt.

« Point de gouvernement représentatif sans liberté de la presse ». Lorsque, en 1816, dans son pamphlet De La Monarchie Selon La Charte, Chateaubriand traçait ses lignes, il ne se doutait sans doute pas que, deux siècles plus tard, cette leçon serait toujours d'actualité. Car en 2016, la France redécouvre que l'indépendance de la presse, condition absolue d'une authentique liberté de la presse, n'est pas un acquis irréversible. Avec la domination de quelques industriels dans le paysage médiatique, la mise sous surveillance de la presse est redevenue un sujet d'actualité. L'actuelle lutte de la rédaction d'Itélé en est une illustration frappante.

L'histoire d'une vengeance ?

C'est à la narration d'un autre épisode de cette reprise en main de la presse que nous invite Aude Lancelin, ancienne « numéro deux » de l'Obs, chassée de son poste sans ménagement au printemps dernier sous prétexte de « réorganisation ». Dans Le Monde Libre*, récit concis au style enlevé, elle fait de cet acte « inédit dans l'histoire du journal » l'illustration d'une évolution de la presse qui progressivement la désarme et la rend inutile. Ce n'est donc pas que la narration d'une révolution de palais dans un périodique parisien, ce n'est pas davantage l'histoire d'une simple vengeance - même si l'auteure ne se prive pas de quelques portraits au vitriol. Car en évinçant Aude Lancelin, on ne s'est pas contenté d'une simple mesure de gestion de personnel, on a fait taire une voix qui ne sera pas remplacée. Pourquoi ? Parce que le fonctionnement actuel de la presse ne le permet pas. Parce que la cause de cette éviction est le travail même de la journaliste. C'est donc un appauvrissement du pluralisme et un affaiblissement du débat public dans notre pays et, partant, de notre démocratie. C'est pourquoi l'enjeu de l'ouvrage est plus vaste.

L'effacement du débat

Comment en est-on arrivé à une telle situation ? Pour Aude Lancelin, c'est le fruit d'une évolution de la gauche intellectuelle, celle qui pendant longtemps fut le moteur du débat d'idée en France. Or, dans les années 1980, cette gauche, incarnée par le journal où officiait l'auteure, s'est rallié - et toujours davantage depuis - à l'agenda économique fondé sur la remise en cause de l'Etat-providence et le capitalisme financier, ce que l'auteure appelle « le meilleur des systèmes ». Ce système a de multiples avantages, et d'abord celui de la simplicité. La presse de gauche s'y rallie à coup de recrutements ciblés. Dès lors, le champ des possibles en politique et dans le domaine de la pensée se réduit profondément. « La gauche raisonnable et la droite tocquevilienne ont tout pour s'entendre », résume l'auteure qui ajoute que pour les tenants de cette « fusion », dans un monde où « la démocratie a triomphé, le rôle des intellectuels est désormais d'en gérer loyalement les bénéficies et pas de jouer un quelconque rôle de contre-pouvoir ». Progressivement, l'envie du débat disparaît et la presse de « gauche », qui devait apporter le « carburant » du débat, a cessé d'être utile. Le problème n'est donc pas celui seul de la gauche, mais bien de l'appauvrissement général du débat.

Le raidissement

La situation s'est encore raidie avec la crise de 2008 et ses conséquences, qui, dans les faits, ont signé l'échec de cette pensée économique, a conduit à un raidissement des positions. A mesure que l'opposition et la contestation grandissaient, elles ne sont plus devenues tolérables. Le récent pamphlet « scientiste » de Pierre Cahuc et André Zylberberg est un exemple de cette nouvelle tendance à l'ostracisme. Toutes les idées qui viennent bousculer la douceur des certitudes établies dérangent alors au point de devoir être tues. Une interview d'un auteur non-consensuel comme Emmanuel Todd devient un crime. Toute insistance sur les conséquences des politiques prônées par ce nouveau consensus conduit au réflexe d'une « diabolisation » caricaturale, comme lorsque l'on voit ce journaliste murmurer « cent millions de morts ! » au passage des confrères jugés « déviants ». Le rejet se fait désormais au fer rouge de l'infamie et le pilori moderne s'appelle « populisme » ou « gauche radicale » (terme revenant étrangement à la mode après n'avoir longtemps désigné qu'un parti de notables amateurs de gastronomie du sud-ouest).

Le rachat

En suivant ce mouvement, la « presse de gauche » s'est coupée de son lectorat comme la social-démocratie de ses électeurs. Tout se passe comme si, ainsi que le disait Berthold Brecht, on essayait de « changer le peuple ». Cette volonté est évidemment vaine et, pour survivre, mais aussi dans une suite logique de sa conversion idéologique, cette presse finit par se vendre à de riches mécènes dont ils deviennent les « danseuses ». Aude Lancelin raconte en détail les effets de l'irruption de ce monde du « management » dans celui de la presse, avec son cortège de factotums inquiets et cyniques, de réunions stériles, de coachings chronophages et d'études coûteuses. Mais ce « nouveau monde » ne fait qu'accélérer le mouvement précédent. Les médias sont devenus les outils des intérêts de ses actionnaires-mécènes qui attendent donc d'eux une docilité parfaite. Les méthodes utilisées rappellent à l'auteure ceux des anciens régimes « socialistes » décrits par Alexandre Zinoviev. Et comme ces nouveaux maîtres sont souvent, comme tous les grands capitalistes français, en connivence avec l'État, la puissance publique contribue elle-même au mouvement. Aussi est-ce bien dans les bureaux de l'Élysée que l'éviction d'Aude Lancelin a-t-elle été décidée, en parfait accord avec sa hiérarchie. Le gouvernement socialiste n'aura donc pas renié les pratiques inaugurées sous le quinquennat précédent.

Mise en garde

On comprend alors que l'enjeu central de ce livre n'est pas le destin d'Aude Lancelin, pas davantage que les convictions de cette dernière. C'est bien plutôt celui de la capacité de la presse à jouer son rôle d'organisatrice du débat démocratique, rôle fondé nécessairement sur des confrontations d'idées. Peut-on attendre de la presse un éclairage des choix à prendre par le citoyen lorsqu'elle est uniquement dirigée autoritairement par ceux qui désirent imposer un seul modèle de société, fût-il joliment désigné comme « moderne » ? Certes, le propos est sans doute trop généralisant et il existe encore en France des rédactions et des journalistes indépendantes. Mais c'est une mise en garde. L'espace du débat se réduit comme peau de chagrin et réseaux sociaux et blogs ne sauraient entièrement combler le manque.

Le retour du 19e siècle

En lisant dans ce livre, la description des « patrons de presse », on pense irrémédiablement à la figure balzacienne de Finot, scribouillard commercial enrichi qui rachète et fait tomber des journaux au gré de ses besoins et de ses intérêts en y plaçant des directeurs dociles et médiocres. Finot est de retour et, comme dans Illusions Perdues, les journalistes sont ses pantins qu'il fait jouer à sa convenance. « Les termes du marché n'avait pas beaucoup changé depuis le 19e siècle : la sécurité aliénée du journalisme ou la liberté souvent payée par un arrêt de mort social », écrit Aude Lancelin, qui en proche de Philippe Murray, l'auteur du 19e siècle A Travers Les Ages, sait combien l'esprit de ce siècle peut revenir.

Deux siècles pour rien ?

Rien de nouveau, donc ? Si l'on veut. Sauf qu'entretemps, la presse française a tenté, aux lendemains de la Libération, de s'affranchir de cette aliénation et de créer de nouveaux fondements à la liberté de la presse par l'indépendance des rédactions. Sauf qu'il existe, dans plusieurs pays européens, une presse plus vivante, plus libre. Sauf que se résoudre à accepter ce « monde libre » décrit par Aude Lancelin, c'est se résoudre à accepter une démocratie d'opérette qui se perdrait elle-même, comme la monarchie de 1816 s'est perdue. Le combat de ce livre n'est pas un combat « politique », ce n'est pas celui de la « gauche radicale » contre la « gauche sociale-libérale », c'est celui de la croyance dans le débat démocratique face à la « pensée magique » néolibérale pour reprendre le terme employé par le FMI lui-même, de la pluralité contre les arguments d'autorité d'une « science » bien peu sûre d'elle-même, en un mot de la liberté contre la servitude volontaire.

Intérêt national

Ce livre est de ce point de vue exemplaire d'une évolution qui devrait inquiéter bien au-delà des cercles de « gauche », notamment parmi les authentiques Libéraux, ceux qui rejettent la connivence des oligopoles avec l'État, qui croient au talent et qui sont authentiquement défenseurs des libertés publiques. En 1834, Chateaubriand, le légitimiste, rendit visite « deux à trois fois par semaine » dans sa prison à Armand Carrel, journaliste républicain, « ennemi des rois », condamné pour délits de presse par la justice orléaniste. Dans une lettre, ce dernier écrivait au vicomte breton : « ce que vous avez voulu depuis trente ans, monsieur, ce que je voulais (...) c'est d'assurer aux intérêts qui se partagent notre belle France une loi de combat plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus concluante que la guerre civile et il n'y a que la discussion qui puisse détrôner la guerre civile ». Deux siècles plus tard, nous voici donc contraints, à la lecture du livre d'Aude Lancelin, de reprendre les interrogations où ces deux âmes sublimes les avaient laissées.

 *Aude Lancelin, Le Monde Libre, Editions Les Liens qui Libèrent, 233 pages, 19 €.

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Commentaires
a écrit le 26/10/2016 à 0:28 :
D'accord sur tout sauf sur Chateaubriand qui était du parti de ses intérêts. Henri Guillemin a montré comment il a courtisé Napoléon afin d'obtenir des avantages.
Merci à Aude Lancelin pour ce livre qui montre la bassesse des Lousteau d'aujourd'hui.
Intéressant que Romaric Godin puisse se permettre cette liberté de ton qui tranche dans le paysage de la presse française (quelques publications mises à part comme le Diplo et tous les petits journaux qui fourmillent aujourd'hui à l'exemple de la feuille de François Ruffin).
a écrit le 25/10/2016 à 0:56 :
Encore un article remarquable bien argumenté et bien écrit qui fait honneur au journalisme. Vive le pluralisme éclairé!
a écrit le 24/10/2016 à 19:27 :
Faut pas s'inquiéter, c'est juste la réalité qui rattrape l'utopie. Ca arrive a tout le monde. On va dire que le problème c'est surtout quand ce sont les dirigeants qui vivent dans des films, ils entrainent un peu trop de monde derrière eux, mais sinon qui ne s'est pas pris un jour les pieds dans ses reves...
a écrit le 24/10/2016 à 17:47 :
"à la « pensée magique » néolibérale pour reprendre le terme employé par le FMI lui-même".

Comme les économistes des chaines d'infos continus qui nous distillent la bonne parole tous les jours depuis des années et sans aucun contradicteur en plus.
a écrit le 24/10/2016 à 17:42 :
"et la presse de « gauche », qui devait apporter le « carburant » du débat, a cessé d'être utile".

On peut d'ailleurs que Libé n'a pas fait un article sur l’allocation logement et le patrimoine désormais pris en compte, y compris l'épargne des enfants !
a écrit le 24/10/2016 à 15:13 :
En France, la liberté de la presse n'est pas dans les gênes. Aux USA, une chaîne ultraconservatrice comme FOX n'hésite pas à dézinguer son propre candidat. Ce qui serait inimaginable en FRANCE. En FRANCE,c'est la pensée unique néo-libérale, qui domine entièrement la presse (y compris un journal comme LIBERATION) : ainsi on a appris l'existence du livre de PIKETTY quand il a commencé à se vendre comme des petits pains aux USA...

On a aussi appris l'existence d'économistes déviationniste de de cette pensée néolibérale, quand les tenants de cette idéologie ont inondé la presse de leurs récriminations contre des gens qu'aucuns journaux n'avaient eu la bonne idée de simplement citer.
a écrit le 24/10/2016 à 15:02 :
Un journaliste économique cultivé, comme c'est rafraichissant.
Réponse de le 24/10/2016 à 16:38 :
Espérons au moins que le très vindicatif Hollande, en son Palais désert, n'obtienne pas dans les 6 mois qui viennent son éviction !
a écrit le 24/10/2016 à 13:35 :
Bravo, pour ce brillant et salubre article.
a écrit le 24/10/2016 à 13:12 :
Rien de nouveau depuis CHOMSKY !!!!
a écrit le 24/10/2016 à 12:21 :
C'est un excellent article merci beaucoup d'en avoir eu l'idée et de l'avoir publié si magnifiquement argumenté en plus.

"Tout se passe comme si, ainsi que le disait Berthold Brecht, on essayait de « changer le peuple »"

C'est exactement cela, 95% des médias de masse appartiennent à 7 milliardaires et si ces gens étaient de gauche ils ne seraient pas milliardaires donc ils savent pertinemment que s'ils veulent faire des affaires il faut éradiquer toute tentation de partage, d'égalités des chances et d'humanisme.

Par contre j'ai trouvé cette éviction quand même particulièrement rapide et violente, en général quand l'oligarchie décide d'évincer quelqu'un, par prudence elle prend un peu plus son temps quand même, de sorte que l'on ne puisse voir les ficèles qui ont été tirées or la difficile de ne pas voir que c'est pour des raisons politiques que madame Lancelin a été virée.

En prenant du recul et en mettant en perspective cet évènement avec celui du livre sorti par les deux économistes néolibéraux au service de la finance qui veulent interdire les analyses économiques contraires au dogme néolibéral et en constatant que le compagnon de madame Lancelin n'est autre que ce génie économiste qu'est Frederic Lordon on peut quand même se demander si en plus d'une volonté d'éradiquer les analyses objectives le ut n'était pas de punir madame Lancelin d'être avec le diable en permanence.

Il y a certainement un peu des deux mais de part cette sortie de plusieurs économiques néolibéraux à la solde des marchés financiers que je trouve particulièrement agressive, la volonté de punir une journaliste refusant de se soumettre au dogme me parait quand même solide.
Réponse de le 24/10/2016 à 19:48 :
il y a des lois normalement: sur les cartels, la concentration de la presse, les actionnaires qui doivent être domestiques...

les subventions aussi sont le baiser de la mort.

sinon "économistes néolibéraux au service de la finance" serieusement il ya en a un qui a été assassiné deux semaines apres avoir dit que la grece devait sortir de l'euro, pas grand monde, à mon avis plus ou moins aucun n est reellement liberal ni sur BFM ni aux echos ni au figaro, ni au FT ni au WSJ

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