A Detroit, la résilience passe par les potagers

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L'effondrement démographique de la ville a entraîné la fermeture de nombre de grands supermarchés. Pour une partie de la population appauvrie, les prix de certains produits sont devenus inaccessibles. Les habitants qui sont restés ont alors commencé à s'approprier des lots abandonnés pour y créer des potagers.
L'effondrement démographique de la ville a entraîné la fermeture de nombre de grands supermarchés. Pour une partie de la population appauvrie, les prix de certains produits sont devenus inaccessibles. Les habitants qui sont restés ont alors commencé à s'approprier des lots abandonnés pour y créer des potagers. (Crédits : DR)
Abandonnée en masse par ses habitants, la ville, symbole du déclin de l'industrie automobile américaine, est devenue le paradis des agriculteurs improvisés. Aidés par plusieurs associations comme Greening of Detroit, ils se réapproprient et revalorisent leur cité.

Lorsque, en 2013, la ville de Detroit, accablée par une dette de 18,5 milliards de dollars, a déclaré faillite, son échec est devenu un paradigme de non-résilience urbaine. L'ancienne capitale automobile des États-Unis n'avait pas su survivre au déclin de l'industrie dont elle était le berceau, en passant de 1,8 million d'habitants en 2005 à 700.000 en 2012. Mais en tentant de renaître de ses cendres, elle apprend de son passé. Aujourd'hui, la principale ville de l'État du Michigan expérimente un modèle de gestion davantage communautaire et inclusif, grâce à l'action de nombre d'ONG qui ont pris, durant un temps, le relais d'une municipalité défaillante.

Greening of Detroit, l'une d'entre elles, est à l'origine de l'un des principaux vecteurs de résilience de la ville aujourd'hui : l'agriculture urbaine. La crise économique s'est en effet doublée d'une crise nutritionnelle dans la métropole américaine. « Il y a quinze ans, Detroit était considérée comme un "désert nutritionnel", à savoir un lieu sans nourriture fraîche et saine disponible à une distance parcourable à pied », explique Rebecca Salminen Witt, directrice de l'ONG, que La Tribune a rencontrée à Paris à l'occasion du World Forum for a Responsible Economy. La diminution progressive de la population a entraîné la fermeture de nombre de grands supermarchés, alors que les transports publics ont toujours été défaillants. Et pour une partie de la population appauvrie, les prix de certains produits sont devenus inaccessibles. Ceux qui restaient ont alors commencé à s'approprier le nombre croissant de lots abandonnés, pour y créer des potagers.

200 tonnes de nourriture produites chaque année

Née en 1989 avec comme mission de reboiser la cité, puis spécialiste dans la création de jardins, Greening of Detroit vient en aide depuis 2003 à ces agriculteurs improvisés, en leur fournissant des semences aussi bien que des formations, et en les mettant en relation entre eux. L'association mène également des tests sur les niveaux de pollution des sols et de l'eau, et en cas de besoin assiste les porteurs de projets dans leurs actions de dépollution, afin de garantir la consommation, voire la commercialisation, d'aliments sains. En une décennie, elle a contribué à la création de 1.788 jardins, familiaux ou partagés, cultivés par quelque 15.000 jardiniers. Chaque année, Detroit produit ainsi désormais 200 de tonnes de nourriture. Et « en utilisant entre 5% et 10% des espaces vides disponibles seulement, nous serions en mesure de nourrir toute la ville », estime Rebecca Salminen Witt.

Mais les effets bénéfiques de cette prolifération de jardins dépassent la nutrition.

« Par notre action, nous fournissons aussi des services aux collectivités locales : décontamination des sols, meilleure gestion de l'eau, réduction des émissions carbone », remarque la directrice de l'ONG.

Dans une ville où les démolitions se font actuellement au rythme de 4.000 immeubles par an, « promouvoir le plus rapidement possible la création de jardins prévient d'ailleurs la transformation de ces lieux vides en décharges illégales ou foyers de criminalité », ajoute-t-elle.

En outre, une nouvelle économie locale prend forme autour de l'agriculture urbaine : la ville compte désormais plusieurs véritables fermes et une trentaine de marchés paysans. L'existence de jardins communautaires attire d'ailleurs de nouveaux habitants dans les quartiers abandonnés, dont ils améliorent la réputation et structurent l'identité. Surtout, en s'impliquant dans l'agriculture urbaine, « la population mesure son efficacité collective et se sent davantage légitime à exprimer son point de vue sur l'avenir de la cité », constate encore la directrice. Greening of Detroit intègre d'ailleurs dans ses projets des programmes de réinsertion de personnes sans emploi qui, dans la mesure du possible, sont mises à contribution dans leur propre quartier et sont formées à des métiers « verts » d'avenir.

Concilier développement et justice sociale

Ainsi, petit à petit, la ville se met à revivre. « 2015 a été la première année, en une décennie, de stabilisation de la population », observe Rebecca Salminen Witt. La municipalité reprend au fur et à mesure le contrôle du territoire, à travers notamment la Detroit Land Bank, autorité publique qui réhabilite et revend les propriétés abandonnées, et les associations mobilisées autour de l'agriculture urbaine ne cessent de se multiplier. Greening of Detroit travaille avec l'administration municipale à la définition de nouvelles politiques publiques, capables de concilier développement et justice sociale.

« L'avenir dépend étroitement des critères qui seront adoptés concernant la cession des terres abandonnées », estime ainsi l'association, qui reconnaît pourtant : « Nous savons que la ville ne peut pas se transformer en ferme géante. »

Aux yeux de l'ONG, « la question est alors de déterminer comment assurer la coexistence de diverses utilisations du territoire : transports, maisons, industries... », en permettant à un maximum de personnes, y compris celles résidant dans les zones les plus périphériques, de profiter de cette renaissance. Pour le moment, la ville semble véritablement engagée en ce sens, se réjouit Rebecca Salminen Witt.

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+ Lire aussi : Dossier complet sur le Forum Smart City du Grand Paris

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Commentaires
a écrit le 09/12/2016 à 14:22 :
Oui facile à Détroit ou le foncier ne vaut pas grand chose.
Au pair de manche en France ou le foncier en ville est bcp trop chère pour cette activité.
Réponse de le 12/12/2016 à 15:54 :
@Logiqui: la nécessité est mère de l'invention. Detroit est en effet une ville sinitrée, mais quand t'as rien à becter, tu fais comme tu peux. Un des gros problèmes de Detroit est aussi l'imposition, parce que même si ta baraque ne vaut plus grand chose, il faut tout de même payer les taxes et impôts locaux, dont le foncier, qui ne baissent pas car il faut continuer à payer les salaires et charges fixes de la ville :-)
a écrit le 08/12/2016 à 11:09 :
Merci beaucoup pour cet article qui nous montrent ce que nos décideurs économiques et politiques redoutent par dessus tout, à savoir que l'on peut parfaitement se passer d'eux pour vivre.
Réponse de le 15/12/2016 à 14:08 :
votre trollage est signalé, je fais souvent l'effort de répondre à pas grand chose de votre part mais il ne faut pas exagérer, merci.

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