"Orange a plein de choses à échanger avec Vivendi" Stéphane Richard

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Stéphane Richard, PDG d'Orange
Stéphane Richard, PDG d'Orange (Crédits : Orange)
À la tête du leader des télécoms en France, Stéphane Richard revient sur le grand chantier du déploiement de la fibre. Il fait ici le point sur la position de l'opérateur historique dans un marché des télécoms où la concurrence reste féroce avec SFR, Free et Bouygues Telecom. Et sur ses projets, après l'abandon apparent d'une consolidation du secteur. « Orange a plein de choses à échanger avec Vivendi », reconnaît-il, à propos des contenus.

La consolidation sur secteur ? Il ne veut plus, pour l'heure, en entendre parler. Après avoir échoué à racheter Bouygues Telecom en mars dernier, Stéphane Richard, le PDG d'Orange, est passé à autre chose.

Le chef de file de l'ex-France Telecom sait qu'il ne pourra pas compter sur les bénéfices d'un retour à trois opérateurs pour améliorer ses marges après des années de guerre des prix. Mais il a d'autres cartes dans son jeu. Outre ses investissements dans la banque, avec le rachat de Groupama, Orange ne ferme pas la porte à des acquisitions dans d'autres domaines du digital, comme la smart city ou l'e-santé. Surtout, Stéphane Richard mise énormément sur le déploiement de la fibre optique dans tout le pays.

À ses yeux, cela doit lui permettre de reconquérir des clients partis à la concurrence, en plus de stimuler ses bénéfices. Il faut dire que les clients très haut débit consomment plus de services, comme la vidéo à la demande. Mais pour arriver à ses fins, le PDG milite activement pour que la régulation de ce nouveau marché reste stable, alors que ses concurrents, plus en retard, font pression auprès des autorités pour la revisiter à leur avantage. À elle seule, cette bataille de la fibre illustre les difficultés de l'opérateur historique. Dans nos colonnes, Stéphane Richard souligne que l'État (son premier actionnaire, à 23 %) a parfois tendance à considérer Orange comme un service public, auquel il appartiendrait, par exemple de réduire la fracture numérique.

Ce qui complique la marge de manoeuvre de l'opérateur, puisque, comme le rappelle le PDG, Orange n'est plus un monopole d'État, et doit faire face à la concurrence des SFR, Free et Bouygues Telecom.

Finalement, vingt ans après la libéralisation des télécoms, Stéphane Richard n'a qu'un souhait : qu'Orange soit considérée comme une entreprise comme une autre.

LA TRIBUNE - Orange fait la course en tête sur le déploiement de la fibre optique en France. Pourquoi mettre le paquet sur cette technologie ?

STÉPHANE RICHARD - La stratégie d'Orange, c'est clairement d'investir massivement dans le déploiement de la fibre optique. Cette stratégie ne se limite pas qu'à la France. Nous avons des objectifs ambitieux dans d'autres pays, notamment en Espagne, en Pologne ou en Slovaquie. Aujourd'hui, en termes de foyers raccordables à la fibre, Orange est l'opérateur le plus avancé et le plus ambitieux en Europe. Sachant que notre créneau, c'est bien le FTTH [Fiber to the home, ndlr], c'est-à-dire la fibre jusqu'à l'abonné, même si on recourt parfois aussi à d'autres technologies.

Selon nous, à l'avenir, le FTTH a le plus grand potentiel d'évolution. Car il s'agit bien d'installer un réseau pour plusieurs décennies [pour remplacer l'actuel réseau cuivré, NDLR], qui puisse répondre aux besoins croissants de la société numérique, pour les particuliers comme les entreprises. De ce point de vue, nous sommes convaincus que la fibre est nettement supérieure, d'abord parce qu'elle a une capacité de débit quasi illimitée. Ensuite parce que c'est la seule technologie qui permette d'avoir une véritable symétrie entre le trafic entrant et le trafic sortant, ce qui est important pour certains usages, comme le cloud, le télétravail ou les jeux communautaires. Notre programme d'investissement prévoit d'atteindre 12 millions de foyers raccordables en France en 2018 [contre 5 millions en 2015, NDLR], et 20 millions en 2022.

Pour respecter ces engagements, allez-vous devoir encore accélérer vos investissements ?

Nous avons prévu de mener un effort constant. En 2015, il représentait un peu plus de 500 millions d'euros dans la fibre, et ce sera entre 550 et 600 millions d'euros cette année. Je ne parle ici que de la zone très dense, les grands centres urbains, et de la zone dite AMII [la zone moyennement dense, soit les petites agglomérations et la périphérie des grandes villes, NDLR]. Nous avons calibré notre effort pour tenir nos objectifs sur ces deux secteurs. Et on les tiendra. Nous n'avons pas besoin d'y renforcer nos moyens. En revanche, c'est vrai que c'est un effort de longue haleine. Il faut maintenir ce niveau d'investissements au moins jusqu'en 2020. C'est pour cela que nous demandons une stabilité du cadre de régulation et du cadre fiscal. On ne peut pas demander à une entreprise de s'engager sur une période aussi longue et avec des moyens pareils si elle est à la merci d'un changement de régulation qui viendrait modifier son modèle économique.

La fibre, est-ce un moyen privilégié pour Orange de regagner des parts de marché ?

Il y a évidemment un raisonnement d'entreprise. Dans les zones très denses, où on est dans la concurrence par les infrastructures avec les autres opérateurs, c'est un levier de reconquête de parts de marché. Avec l'ouverture à la concurrence des télécoms via le dégroupage, la régulation nous a contraints à ouvrir notre réseau cuivré aux opérateurs alternatifs. Cela a eu pour effet de diminuer mécaniquement la part de marché d'Orange dans les zones très denses, puisque c'est là que les opérateurs alternatifs sont allés, pour des raisons de rentabilité économique.

Comme les prix du dégroupage ont beaucoup baissé en France ces dernières années - ils ont été divisés par deux -, cette zone très dense a fait l'objet d'une concurrence très forte. Et de nouveaux opérateurs comme Free, Bouygues Telecom et SFR y ont progressé. Pour nous la fibre optique, c'est donc un bon moyen de revenir auprès des clients qui avaient pu être tentés par nos concurrents. Et cela marche assez bien. Dans les villes où l'on déploie aujourd'hui, nous gagnons des parts de marché. Certes, la fibre, c'est plus cher que ce que les clients payent chez Free ou chez Bouygues, mais le service n'est pas de même qualité. Quant à la zone AMII, où l'on a des parts de marché plus importantes qu'en zone très dense, la fibre constitue un outil très puissant pour fidéliser nos clients. Ces derniers plébiscitent la fibre : 80 % des clients Orange éligibles ont déjà opté pour une offre fibre.

La différence de prix est-elle importante ?

C'est compliqué à dire, parce que le marché est aujourd'hui agité par des promotions incessantes. Si l'on neutralise leurs effets et qu'on regarde les plans tarifaires stricto sensu, il n'y a pas énormément de différence de prix entre l'ADSL et la fibre optique. La fibre est un peu plus chère, de l'ordre de quelques euros de plus. En revanche, on observe deux phénomènes. Le premier, c'est que les clients qui prennent la fibre vont plutôt aller sur des offres plus haut de gamme, car celles-ci sont plus riches en services, en contenus, et sont souvent convergentes [comprenant la télévision et la téléphonie mobile, NDLR]. Le second phénomène, c'est que les abonnés FTTH consomment davantage de contenus payants, et notamment des vidéos à la demande. Bref, la fibre permet de satisfaire et de faire émerger de nouveaux besoins, ce qui nous apporte des revenus complémentaires. Nous estimons que la différence de revenus moyenne par abonné entre l'ADSL et la fibre est aujourd'hui d'environ 5 euros par mois. L'objectif de notre plan, c'est de monter ce différentiel à 7 euros par mois, mais pour plus de services.

Du coup, si vous allez trop vite dans vos déploiements, n'y a-t-il pas le risque de voir Orange reconstituer un monopole sur l'Internet fixe ? Cela ne pourrait-il pas vous exposer à une réaction des autorités de régulation ?

Bien sûr, c'est un risque auquel on est très attentif, et en même temps je ne vois pas pourquoi on voudrait mettre des bâtons dans les roues de l'acteur qui investit le plus pour déployer la fibre ! C'est pour cela que j'insiste sur la nécessaire stabilité du cadre de régulation. Pour le déploiement de la fibre, la France a fait le choix de définir des règles du jeu incitatives aux primo-investisseurs. Sur la zone très dense, c'est le jeu de la concurrence par les infrastructures. On n'est plus dans la situation où l'opérateur historique construit un réseau sur lequel tous les autres se greffent après-coup, moyennant un prix d'accès fixé par le régulateur. Ce temps-là est terminé. Nous sommes tous partis sur la même ligne de départ. Du coup, l'incitation à investir est plus forte, et c'est valable pour tous les opérateurs. Ce cadre concurrentiel nouveau a été décidé après des mois de débats avec tous les acteurs. Tout le monde le connaît. Et chaque opérateur a fait ses propres choix. Rien n'empêchait Bouygues Telecom de consacrer beaucoup d'argent au FTTH s'il le voulait. Rien n'empêchait Free ou SFR d'en faire plus. Même si entre-temps, la fusion de SFR avec Numericable a compliqué la donne, puisqu'ils ont 8 millions de prises câble chevauchant les zones qu'ils devaient couvrir en FTTH. Pour eux, ça n'a donc pas de sens de déployer deux infrastructures rivales... Il n'empêche, le cadre était clair au départ.

Dès lors, la question est la suivante : les dés ont-ils été pipés ? Orange est-il tellement puissant, tellement fort par rapport à ses pauvres concurrents, que ces derniers ne sont pas en mesure d'investir suffisamment ? Ce qui justifierait, dans ce cas, qu'ils en appellent au régulateur pour rectifier le tir. La réponse est non, ces opérateurs ne sont ni petits, ni pauvres. Messieurs Niel [propriétaire de Free], Bouygues et Drahi font partie des grandes fortunes mondiales. Ils ont régulièrement de grands projets d'acquisitions partout dans le monde. Qu'est-ce qui les empêche d'investir un ou deux milliards de dollars en France pour faire de la fibre ? Ils ont parfaitement les moyens de rivaliser avec Orange. Cela dit, on sait bien que le déploiement de la fibre va être une bagarre. Dès qu'on prendra un peu d'avance, ça va couiner. D'ailleurs, ça couine déjà !

Vous sentez-vous sous pression ?

J'ai été rassuré par les propos du président de la République qui s'est montré très sensible à la question de la nécessaire stabilité du cadre pour soutenir l'investissement. Tout le monde voit que certains commencent à venir se plaindre auprès de l'Arcep [le gendarme des télécoms, NDLR] pour revoir la régulation de la fibre... Or, je le répète, cela fait trois ans que le cadre réglementaire est en place. Personne n'a empêché les gens d'investir, au contraire. Ça serait quand même un comble que l'on vienne sanctionner ceux qui investissent et affecter le modèle économique sur lequel nous avons calculé la rentabilité de nos investissements.

Vos concurrents affirment que votre accélération dans la fibre est essentiellement défensive. En zone moyennement dense, d'après eux, vous vous concentreriez seulement sur les zones où SFR a du câble, tout en privilégiant votre « rente » sur l'ADSL ailleurs...

Je n'aime pas cette façon de présenter les choses. Le mot de « rente » est absolument inapproprié. Il n'y a pas de rente d'Orange sur le cuivre. C'est pour ça qu'on a mis en place une régulation de l'accès au cuivre, avec en particulier le dégroupage qui, je le rappelle, est orienté vers les coûts. Après, est-ce que le déploiement de la fibre a un caractère défensif ? Pour une partie, bien sûr, et alors ?

Essayons d'être objectif. Le fait que SFR, avec son nouveau réseau câblé, ait un discours aussi ambitieux, voire agressif, sur le très haut débit fixe - même si ce n'est pas de la fibre de bout en bout -, c'est bien sûr une stimulation pour nous. C'est la vertu de la concurrence. La limite de ce raisonnement, c'est qu'on peut avoir le sentiment qu'il y a une certaine concentration des investissements dans les zones très denses, avec des infrastructures un peu redondantes. Et que dans les zones où il n'y a pas cette stimulation, il y ait un désert numérique. Dans cette hypothèse, le vrai risque est celui d'une fracture numérique. Mais cette question ne doit pas s'adresser qu'à Orange. Ce n'est pas parce qu'Orange est le plus gros, ou parce que l'État est actionnaire, que nous sommes les seuls concernés par la fracture numérique. Tous les opérateurs le sont !

En résumé, Orange est sommé de combattre la fracture numérique, en plus d'affronter la concurrence avec SFR, Free et Bouygues Telecom. Il nous faut trouver notre chemin dans un tel contexte... Alors oui, on est « agressif » dans les zones très denses. On a besoin d'y être parce que sinon, il n'y pas de modèle économique sur la fibre optique au niveau national. Quant à la zone AMII, cela prendra un peu de temps, mais on s'y est engagé et on y arrivera.

Justement, il y a des inquiétudes concernant les Réseaux d'initiative publique (RIP), dans les campagnes et les zones les moins peuplées du territoire. Certains accusent Orange et SFR de ne proposer leurs offres que là où ils ont gagné le droit de déployer les infrastructures...

Ce sujet est un peu plus compliqué. Je profite de cette occasion pour faire passer des messages très simples et très clairs. D'abord, Orange ne conteste pas la légitimité des RIP, bien au contraire. Nous sommes candidats pour être opérateur dans le plus grand nombre de RIP possibles. On y investit beaucoup. Le problème, c'est que nous ne sommes pas en concurrence qu'avec SFR, Bouygues Telecom et Free, qui ne sont pas les plus présents sur ce créneau. Nous nous battons aussi contre de plus petits opérateurs d'infrastructures, comme Axione, Covage ou Altitude, qui ne sont pas fournisseurs d'accès Internet. Résultat, d'un côté, ils font les yeux doux aux collectivités pour gagner des RIP. Et de l'autre, ils se tournent vers les grands opérateurs pour qu'ils veuillent bien amener leurs clients ADSL sur leurs réseaux en fibre. Évidemment, ils comptent beaucoup sur nous, puisque dans ces zones nous avons souvent de très bonnes parts de marché, parfois supérieures à 50 %.

Dans certains cas, on perd parce qu'on est trop cher ou que nos concurrents font une meilleure offre. Mais aussi, parfois, parce que certaines collectivités ne veulent pas nous retenir, en se disant qu'elles nous forceront la main pour venir utiliser leurs réseaux après-coup. Il peut nous arriver d'être confrontés à une vision caricaturale de l'opérateur historique, lequel serait toujours arrogant, écrasant... Mais dans ces cas-là, vous ne pouvez pas exiger par la suite d'une entreprise cotée, comme Orange, d'amener ses clients sur commande. Il y a des limites à respecter. La direction générale des télécoms, c'est fini depuis longtemps. Nous sommes une entreprise qui doit rendre des comptes à ses actionnaires. Nous commercialiserons nos services sur les RIP en fonction de notre seul intérêt économique.

Cela dit, je pense que dans la réalité des choses, ça se passera correctement. Nous n'avons ni l'intention, ni l'intérêt d'ailleurs, de priver nos clients d'un accès à la fibre. Il n'y a aucune volonté d'Orange de tuer ces RIP dont on n'est pas opérateur. Ce n'est pas la politique de la maison. À terme, Orange sera très certainement client de tous les RIP.

L'Arcep, le régulateur des télécoms, nous indique qu'il veut profiter de l'arrivée de la fibre pour faire entrer un nouvel opérateur sur le marché entreprises. Il critique notamment le duopole que vous formez avec SFR. Qu'en dites-vous ?

D'abord, ce n'est pas un duopole parce que Bouygues est aussi présent sur le marché entreprises [mais avec une part de marché de 5 %, contre environ 70 % pour Orange, NDLR]. Il y a donc trois grands opérateurs nationaux, et la situation française sur le marché entreprises n'a rien d'exceptionnel. Est-ce qu'il faut une plus grande diversité d'acteurs ? Peut-être. Je comprends cette préoccupation. Maintenant, on ne peut pas dire non plus que l'on soit dans un système complètement cadenassé et verrouillé. Simplement, pour être présent sur ce marché, il faut accepter d'y investir, et ce sans doute encore plus que sur les autres marchés. Nous sommes l'opérateur qui a la plus importante part de marché. Mais rien n'empêche SFR d'être plus agressif... À l'instar de Bouygues Telecom d'ailleurs, qui lui prend des parts de marché. Rien n'empêche non plus Free de se lancer. Orange anime le marché entreprises dans tous les pays, y compris dans ceux où nous sommes challengers.

Mais vous avez quand même été condamnés à une amende de 350 millions d'euros pour discrimination sur ce marché...

Certes. Cela ne nous a pas échappé... Mais quand vous avez comme nous une grosse part de marché, c'est difficile d'échapper à ce type de problème. Parce que c'est tellement facile, quand vous êtes un concurrent, de traquer telle ou telle pratique. On en a pris acte, et on a modifié les processus qui étaient en cause. Dans ce dossier, il y a des choses à améliorer, certainement, mais il n'y a pas de malhonnêteté d'Orange. Il n'y a pas d'organisation préméditée pour bâillonner la concurrence.

C'est d'ailleurs bien pour cela que nous avons décidé de renoncer à contester la décision et de nous focaliser sur ces améliorations. Le fait est aussi que les clients professionnels sont très exigeants et vont naturellement chez Orange. Avoir un opérateur fiable, c'est aujourd'hui pour les entreprises une question de vie ou de mort. S'il y a un problème, elles apprécient d'avoir une organisation comme la nôtre en face d'elles. Elles savent qu'elles auront quelqu'un à qui parler, et une solution rapide. La notion de service après-vente, dans l'entreprise, c'est vital. Alors de temps en temps, il faut aussi écouter ce que veulent les clients... Ce qui m'interpelle, c'est que certains ont parfois une vision un peu hors-sol, esthétique, qui relève du « jardin à la française ». En somme, il vaudrait mieux qu'il y ait quatre opérateurs, avec chacun 25 % de part de marché... Mais enfin, on est quand même dans une économie de marché où la concurrence se fait par les mérites de chacun...

Orange est l'un des quatre plus importants opérateurs européens. Au-delà de la connectivité, quels sont les projets d'Orange dans l'écosystème digital ? Et notamment face aux géants américains du Net ?

On a effectivement des choses à faire. Mais tout dépend des sujets. Est-ce qu'on va faire un Google européen ? Je ne le crois pas : dans les moteurs de recherche, le Search, la bataille est jouée. Autre grand sujet : est-ce que l'Europe peut accoucher d'un système d'exploitation mobile pour concurrencer les Américains ?

Ici aussi, ce sera très difficile, voire impossible. Tout simplement parce qu'aucun opérateur européen n'a les moyens de le faire tout seul. En revanche, nous avons une belle carte à jouer sur d'autres segments. Je pense notamment à l'e-santé, et aux technologies numériques appliquées à la santé, mais aussi à l'e-administration et à l'e-gouvernement et à tout ce qui relève de la smart city, la ville connectée. Dans ces domaines, l'Europe a, à l'évidence, un vrai avantage comparatif et une carte à jouer, grâce à son modèle social et ses traditions.

Vous disposez de 12 milliards d'euros de cash. Après l'échec du rachat de Bouygues Telecom, avez-vous des cibles en ligne de mire ?

À ce sujet, il faut considérer la situation financière globale du groupe, parce que nous avons quand même encore 26 milliards de dettes. Mais il est vrai que l'on a un bilan qui, je crois, est l'un des plus sains du secteur. Notre niveau de dette est tout à fait raisonnable et plutôt moins élevé que chez les autres opérateurs.

Aujourd'hui, nous avons deux terrains de jeu : l'Europe et l'Afrique-Moyen Orient. Ces deux théâtres d'opérations sont nos priorités stratégiques. Nous sommes toujours attentifs aux opportunités qui peuvent se présenter à nous. C'est dans cet esprit, par exemple, qu'on a fait l'acquisition de Jazztel en Espagne.

Avez-vous d'autres groupes dans le viseur ?

Je regarde tout ce qui se passe en Europe, en permanence, pour voir si une opération est digne d'intérêt. Mais il faut savoir que pour nos actionnaires et nos investisseurs, c'est une thématique dont ils se méfient beaucoup. Nous sommes donc très prudents sur ces sujets. Primo, on ne communique pas. Secundo, une opération ne peut se justifier que s'il y a une création de valeur démontrable au marché. Ce qui réduit donc beaucoup les possibilités. C'est une contrainte qui nous est propre, parce que notre capital est très dispersé.

D'autres ne l'ont pas... Voilà pour la thématique géographique. Mais il y a aussi une thématique stratégique. Nous avons ainsi décidé d'investir dans la banque [pour racheter Groupama Banque, NDLR]. C'est un vrai pari, mais on y met les moyens.

Franchement, la consolidation en France, c'est vraiment fini ? On va rester sur un marché à quatre opérateurs, malgré la fragilité apparente de Bouygues Telecom ?

Écoutez, j'ai fait le maximum pour que l'opération Orange/Bouygues Telecom se fasse. On était à deux doigts d'aboutir. On n'y est pas arrivé, donc je passe à autre chose. Orange a plein de projets, et beaucoup de choses à faire. On ne travaille plus sur un schéma de consolidation, on n'en parle pas. Peut-être qu'un jour, ça changera. Mais en tout cas, je ne remonterai pas sur mon cheval de sitôt.

Que pensez-vous de la décision de l'Autorité de la concurrence, qui a refusé l'accord de distribution exclusive des chaînes BeIN Sports par Canal+ (Vivendi) en France ?

Je pense que c'était une décision plus que prévisible. L'Autorité de la concurrence avait affiché son souhait de laisser le marché ouvert. De notre côté, c'est sûr qu'on n'était pas du tout emballé par cette perspective, parce qu'elle restreignait beaucoup notre marge de manoeuvre dans les contenus.

Comptez-vous, à terme, vous rapprocher de Vivendi, propriétaire de Canal+ ? Entre leurs contenus, Telecom Italia et leur présence en Afrique, on se dit que sur le papier, une alliance paraît naturelle...

Il y a les commentaires, et de ce point de vue, ceux que vous faites peuvent faire sens sur le papier. Et il y a les agendas. Orange a plein de choses à échanger avec Vivendi parce qu'ils sont dans les contenus, et que nous, nous sommes des distributeurs. Il y a un dialogue permanent entre nous, et notamment avec Canal+. On a aussi effectivement des terrains géographiques communs. Il y a la France, la Pologne et l'Afrique. Je mets totalement de côté le dossier Telecom Italia : c'est un projet de Vivendi dans lequel nous n'avons pas notre place. Nous n'avons aucune discussion à ce sujet.

Ceci dit, nos relations avec Vivendi peuvent-elles déboucher sur quelque chose de plus ambitieux ? Il n'en est pas question pour l'instant. Mais il y a une forme d'intérêt réciproque à plutôt intensifier nos relations. Cela dit, j'observe qu'il n'y a pas que Vivendi et Canal+ qui sont intéressants pour nous. Il existe bien d'autres acteurs de contenus. Et pas qu'en France, d'ailleurs...

Que pensez-vous de la déclaration d'Emmanuel Macron sur une diminution de la participation de l'État dans le capital d'Orange ?

En la matière, j'en reste à ce qu'en a dit le président de la République [lors de l'inauguration de l'éco-campus de l'innovation, Orange Gardens, début juin, NDLR]. Il nous a dit que l'État resterait un actionnaire de référence. Nous en sommes heureux et essaierons en toutes circonstances d'être digne de la confiance des Français. Mais le président n'a pas dit à quel niveau il se situe. Ce qui laisse des marges de manoeuvre...

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Commentaires
a écrit le 28/06/2016 à 12:49 :
La fibre dans chaque foyer est une aberration qui ne sert... qu'à justifier des travaux de génie civil qu'aiment tant les partis politiques.
Une entreprise industrielle sérieuse, elle, cherchera à rentabiliser au maximum ses assets existants (le cuivre).

L'usage n'est pas là chez un particulier. Une image THD est à 2,5Mb/s en labo; et oui la loi de Moore s'applique aussi à la compression!
Le VDSL progresse est permet des débits réels d'au moins 20Mb/s ce qui largement suffisant pour des particuliers.

Par contre, la fibre jusqu'à une communauté de communes et de là une antenne Wimax ou 4G locale, ça cela aurait un sens technique, économique et politique!
a écrit le 23/06/2016 à 12:16 :
Donc on aura bien compris qu'Orange délaisse le service public pour le revenu de ses actionnaires. Une entreprise de service publique est tout a fait capable d'assurer ce service et d'être en concurrence avec des acteurs privées, et au lieu d'investir à tour de bras dans d'autres secteurs, plutôt se recentrer dans son coeur de métier . On peut comprendre que le principal actionnaire soit gourmand vu ses difficultés budgétaire, étant sous les oukazs d'une institution étrangère. Reprendre notre souveraineté budgétaire et monétaire donnera plus de marge de manœuvre a l'état et permettra a ces entreprises,dont l'état est actionnaire de revenir a une véritable notion de service publique.
a écrit le 23/06/2016 à 11:38 :
La concurrence entre opérateurs n'est-elle pas faussée par le "pactole" de départ de l'opérateur historique ? Malgré la régulation, le patrimoine infrastructure d'Orange est un avantage compétitif et capitalistique de premier ordre. La concurrence dans l'énergie a au moins vu naître de nouveaux acteurs qui permet de dissocier l'infrastructure du reste : ErDF et GrDF pour la distrib, RTE et GRT Gaz pour le transport. Ce n'est pas le cas dans les Télécoms (tout juste un TDF dont ce n'est pas le Core business)
a écrit le 23/06/2016 à 9:47 :
très bonne interview merci

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