Mercosur : le feu vert du Paraguay boucle le processus de ratification sud-américain
latribune.fr

Manifestation des agriculteurs contre le traité UE-Mercosur, le 20 janvier 2026 à Strasbourg.
Olivier Mirguet/LT
latribune.fr

Manifestation des agriculteurs contre le traité UE-Mercosur, le 20 janvier 2026 à Strasbourg.
Olivier Mirguet/LT
Le Paraguay a achevé mardi 17 mars son processus de ratification de l’accord de libre-échange UE-Mercosur, en l’adoptant à l’unanimité à la Chambre des députés et en devenant ainsi le dernier pays du bloc sud-américain à donner son feu vert.
Ce vote intervient alors que l’accord, signé à Asunción à la mi-janvier après un quart de siècle de négociations, commence à être appliqué provisoirement par l’Union européenne, malgré un recours du Parlement européen devant la justice de l’UE et la vive opposition de la France.
Signé le 17 janvier 2026 à Asunción, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les quatre pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) clôt plus de 25 ans de négociations et crée l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde, représentant environ 30 % du PIB mondial et plus de 700 millions de consommateurs.
Côté Mercosur, le texte promet la suppression progressive des droits de douane sur la très grande majorité des exportations vers l’UE, notamment sur la viande bovine, la volaille, le sucre, le riz, le miel et le soja. Côté européen, il ouvre davantage les marchés latino-américains aux voitures, aux machines, aux produits chimiques et pharmaceutiques, ainsi qu’aux vins et spiritueux.
Avec la ratification du Paraguay, après celles du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay, le bloc sud-américain a à présent achevé son propre processus d’approbation, renforçant la dimension géopolitique de cet accord que beaucoup, à Brasilia comme à Buenos Aires, attendaient depuis un quart de siècle.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

La dynamique ne s’est pas jouée qu’en Amérique du Sud. En Europe, le premier tournant intervient au Parlement européen, le 21 janvier. Par un vote serré, les eurodéputés décident de saisir la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) afin de vérifier la conformité de l’accord avec les traités européens, notamment en matière de climat, de protection de l’environnement et de répartition des compétences. Cette saisine a pour effet de geler, en principe, le processus de ratification parlementaire pour une période estimée à plus d’un an.
Mais, loin d’enterrer le traité, cette décision ouvre un nouveau front institutionnel. Le 27 février, Ursula von der Leyen annonce que la Commission appliquera l’accord de façon provisoire, en s’appuyant sur le mandat donné par le Conseil début janvier et sur les règles qui permettent d’entrer en vigueur avant une ratification complète de tous les parlements nationaux et du Parlement européen. Autrement dit, la CJUE examinera le texte, mais, dans l’intervalle, une partie des dispositions commerciales pourra déjà s’appliquer.
Au cœur de cette bataille, la France a choisi très tôt la ligne dure. Dès le 8 janvier, l’Élysée fait savoir que Paris votera « non » au Coreper, malgré un paquet de 45 milliards d’euros de mesures agricoles présenté par la Commission pour accompagner la mise en œuvre de l’accord. Pourtant, ce refus ne suffit pas à constituer une minorité de blocage : l’Italie de Giorgia Meloni, après avoir un temps rejoint la France, finit par se rallier à la majorité favorable à la conclusion du traité, tandis que l’Allemagne, appuyée par plusieurs pays du Nord et de l’Est, pousse à aller de l’avant.
Mais ce bloc ne tiendra pas. À la faveur d’un calendrier resserré et de tensions internes à Rome et Berlin, l’Italie se rétracte, les Verts allemands opèrent un spectaculaire revirement en se disant désormais favorables à une ratification rapide, et la France se retrouve isolée au Conseil. La Commission obtient alors l’aval nécessaire pour signer l’accord puis pour enclencher son application provisoire.
Sur le terrain français, cette séquence juridique et diplomatique se superpose à une colère agricole d’ampleur inédite. Les syndicats dénoncent l’arrivée potentielle de volumes supplémentaires de viande, de volaille, de sucre ou de produits laitiers issus du Mercosur, produits dans des conditions environnementales et sociales jugées moins exigeantes que les normes européennes. Les manifestations se multiplient, notamment autour de Strasbourg au moment du vote du Parlement européen, avec des cortèges de tracteurs et des slogans visant autant Bruxelles que Paris.
Pour beaucoup d’agriculteurs, le Parlement européen apparaît alors comme « la dernière bouée de sauvetage », d’où le soutien aux élus qui ont porté la saisine de la CJUE. L’idée que les institutions européennes puissent encore bloquer ou conditionner l’accord, là où le rapport de force au Conseil leur est défavorable, devient un enjeu politique central.
Au-delà des grandes manœuvres bruxelloises, ces inquiétudes se lisent aussi dans les territoires. Dans le Cantal, par exemple, des éleveurs anticipent la pression concurrentielle et cherchent des financements pour monter en gamme et valoriser différemment leur production.
L’accord ne fait cependant pas que des perdants en France et en Europe. Sur certains segments, les acteurs économiques voient au contraire des opportunités. C’est le cas, notamment, de la filière des vins rosés de Provence : pour ces producteurs, le Mercosur représente un marché en croissance, friand de vins d’appellation et de produits premium, sur lequel la baisse des droits de douane peut ouvrir des débouchés supplémentaires. Les responsables de filière interrogés par La Tribune vont jusqu’à parler d’« opportunité » dans un contexte où la consommation européenne se tasse.
Plus largement, l’industrie européenne (automobile, chimie, pharmacie) pourrait tirer profit de la réduction de droits de douane très élevés, notamment au Brésil et en Argentine, où certains tarifs atteignent aujourd’hui 35 %. Les grandes entreprises exportatrices voient dans cet accord un moyen de consolider leurs positions face à la concurrence américaine ou chinoise en Amérique latine.
Au-delà des chiffres et des quotas, le débat autour du Mercosur révèle aussi une forme de schizophrénie européenne, particulièrement mise en lumière en France. D’un côté, Paris défend l’idée d’une « Europe puissance », capable de peser dans un monde de rivalités entre blocs, et plaide pour davantage de souveraineté industrielle et stratégique à l’échelle communautaire. De l’autre, elle rejette un accord qui incarne précisément cette logique de puissance commerciale, au nom de la protection de son modèle agricole et de ses engagements climatiques
Dans ces textes, les auteurs rappellent que les principes aujourd’hui mobilisés par la Commission – primat du marché intérieur, importance des accords de libre-échange pour peser face aux États-Unis et à la Chine, rôle de la politique commerciale commune – ont longtemps été soutenus et parfois théorisés par la diplomatie française elle-même. L’Europe, écrivent-ils, ne ferait au fond que « prendre la France au mot ».
Une autre ligne de fracture oppose ceux qui voient dans le Mercosur un accord dépassé, et ceux qui y lisent un outil de puissance adapté à un monde plus brutal. Les premiers dénoncent un texte pensé à l’ère d’une mondialisation libérale, qui ne prendrait pas assez en compte le changement climatique, la déforestation ou la nécessité de relocaliser certaines productions.
Ils jugent l’accord « anachronique » dans un contexte où la tendance globale est plutôt au protectionnisme vert et à la réindustrialisation. Face à eux, d’autres voix, notamment en Allemagne, considèrent que, justement parce que le monde devient plus mercantiliste, l’UE doit multiplier ce type d’accords pour sécuriser des débouchés, des approvisionnements et des alliances politiques hors de son voisinage immédiat. Dans cette vision, le Mercosur est un levier parmi d’autres pour consolider le poids économique de l’Europe.
Pour la présidente de la Commission, l’enjeu dépasse largement les seuls flux commerciaux. Dans un entretien exclusif accordé à La Tribune, Ursula von der Leyen présente l’accord comme un outil pour « renforcer l’Europe » dans « une ère d’instabilité », en consolidant un partenariat stratégique avec l’Amérique latine face aux offensives chinoises et américaines. Elle insiste sur les chapitres consacrés au développement durable, à la lutte contre la déforestation et à la protection des indications géographiques, qui permettraient selon elle d’encadrer mieux, et non moins, les échanges.
Du côté brésilien, l’accord est vécu comme un soulagement après « 25 ans d’attente et de souffrance », symbole d’une normalisation des relations avec l’Europe et d’une reconnaissance du rôle stratégique du Brésil dans la transition énergétique et agricole mondiale.
Consciente de son isolement au Conseil, la France a progressivement déplacé la bataille sur d’autres terrains. D’abord sur le plan juridique, avec l’appui d’élus français au Parlement européen qui ont poussé à la saisine de la CJUE, présentée comme le « dernier recours » possible contre le traité. Ensuite sur le plan symbolique, via des initiatives locales comme les « communes hors Mercosur », par lesquelles des villes et villages entendent signifier leur refus de ce qu’ils perçoivent comme un dumping social et environnemental.
Dans le même temps, le ministre de l’Agriculture essaie de « jouer ses dernières cartes » pour obtenir des garanties supplémentaires, tout en composant avec la décision d’application provisoire, qui réduit la marge de manœuvre française.
Dans ce contexte déjà électrique, la ratification du Paraguay vient clore le chapitre sud-américain de la négociation. Sur le plan juridique, elle ne modifie pas immédiatement l’équation européenne : l’application provisoire peut avancer, mais la décision finale de la CJUE et la future ratification (ou non) par le Parlement européen et les parlements nationaux restent déterminantes. Sur le plan politique, en revanche, elle envoie un signal clair : du point de vue du Mercosur, l’accord est désormais un engagement stratégique pleinement assumé.
Pour l’instant, la Commission poursuit donc sa feuille de route, tandis que La France, isolée mais soutenue par une partie de l’opinion et du monde agricole, tente encore d’infléchir le cours des événements. Entre fractures françaises et opportunités paradoxales, le Mercosur restera l’un des grands tests de la capacité européenne à concilier puissance commerciale, transition écologique et cohésion interne.
latribune.fr