ENTRETIEN — Elle est la première à avoir accompli un tour du monde en solitaire, en 1991. À 69 ans, l’aventurière affiche une philosophie à toute épreuve.
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel
Elle continue de vivre selon le principe énoncé par La Palisse : « Je ne suis pas morte, c’est que je suis vivante. » De retour du Svalbard, où elle vient de passer deux mois en bateau à observer ces confins norvégiens, entre mer du Groenland et mer de Barents, Isabelle Autissier repart déjà vers une nouvelle aventure.
Avec sa BD illustrée par Zelba, ancienne championne d’aviron, elle est allée rencontrer des femmes et des hommes venus d’horizons multiples, tous unis par un même engagement : la protection des mers et des océans. Sans jamais culpabiliser ni asséner, la présidente d’honneur du WWF sensibilise, alerte, transmet, avec cette force tranquille qui la caractérise. Et dans les yeux bleu-vert d’Isabelle, l’insubmersible scintille.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous avez grandi en banlieue parisienne, à Saint-Maur, loin de la mer, dans une grande maison familiale. C’était comment, la vie à douze ? ISABELLE AUTISSIER — Pas si bohème que ça ! [Sourire.] C’était assez rare à l’époque de vivre sur trois générations. Il y avait mes grands-parents paternels, ma grand-mère maternelle, ma grand-tante et sa fille, mes parents et mes quatre sœurs. Mes grands-parents, anciens instituteurs, nous faisaient travailler le soir en rentrant de l’école. Ma grand-tante et ma grand-mère cuisinaient, mon grand-père jardinait, mon père architecte travaillait, et ma mère orchestrait tout ça. Ce que j’ai surtout appris, c’est la tolérance. On ne pensait pas tous pareil, mais on se respectait. On accueillait souvent des amis en difficulté, des jeunes de passage. Un peu la maison du bon Dieu ! Et surtout, en tant que fillette, je n’ai jamais entendu : « Tu ne peux pas faire ça parce que tu es une fille. » Rien ne m’était interdit. Et ça, je crois que ça m’a construite pour toujours.
Ce qui était rare dans les années 1960 ! Étant née en 1956, j’ai eu de la chance d’avoir eu une famille aussi ouverte. À 11 ans, je faisais des choses qu’aujourd’hui on jugerait insensées, comme partir seule avec le petit dériveur familial, en Bretagne, de 9 heures du matin à 6 heures du soir. À aucun moment ils ne s’inquiétaient car ils avaient confiance.
À 11 ans, vous saviez déjà que la mer était votre élément ? Ce n’était pas réfléchi. La mer me fascinait. Très vite, j’ai voulu savoir ce qu’il y avait sous la vie marine. C’est pour ça que j’ai fait des études d’agronomie, pour me rapprocher de ce monde-là. Mes parents n’ont jamais trouvé ça fou. Ils ambitionnaient pour nous de faire des études. Lorsque je leur ai annoncé que je voulais faire l’école d’agro, ils ne m’ont que félicitée. Ensuite, j’ai travaillé… tout en construisant mon bateau ! À l’époque, c’était moins cher de le fabriquer soi-même.
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Vous a-ton parfois qualifiée de garçon manqué ? Je n’aime pas ce terme. Je n’ai jamais eu envie d’être un garçon. J’étais très bien dans mes baskets de fille. Je pratiquais la danse, j’avais des copains, une vie très normale. J’aimais simplement bricoler, construire, naviguer. Et personne ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas parce que j’étais une fille.
Et ce rapport aux hommes, dans des milieux si masculins ? C’était parfois déroutant pour eux ! [Rires.] Quand je suis entrée à l’Agro [dont elle sortira avec le diplôme d’ingénieure agronome halieute], nous étions 8 filles pour 80 garçons. Sur les bateaux de pêche ou dans les courses au large, il n’y avait presque que des hommes. Mais je ne me suis jamais sentie illégitime. Mes parents m’avaient transmis une sorte de sécurité intérieure. Et quand il y avait une remarque un peu déplacée, je répondais par l’humour. Ça désamorce tout.
Et dans vos rapports amoureux ? Ils savaient à qui ils avaient affaire ! [Rires.] C’est beaucoup plus difficile d’être le mari d’une femme de course au large, parce qu’en réalité il n’existe pas socialement. Alors on avait pris le parti de séparer les choses : ma vie privée d’un côté, la course de l’autre. Et ils ne venaient jamais sur les événements publics.
Il suffit de croiser le regard d’un autre marin à l’arrivée pour savoir ce qu’il a vécu en mer.
Y a-til une vraie solidarité entre marins ? Oui, et elle est fondamentale. En mer, l’autre est souvent votre seul recours. J’ai secouru des concurrents et d’autres sont venus me chercher. C’est une règle non écrite. Entre marins, on partage quelque chose d’indicible. Il suffit de croiser le regard d’un autre marin à l’arrivée pour savoir ce qu’il a vécu en mer.
Et ces moments où vous avez cru mourir ? Oui, j’en ai connu. Au sud de l’Australie, notamment. J’avais gagné la première étape, puis j’ai démâté. J’ai dû bricoler un gréement de fortune, rejoindre les Kerguelen et réparer sur place avec l’aide de la base française. Je ne me suis jamais dit « c’est fini ». Quand on part en mer, on a déjà envisagé le pire. On sait que tout peut arriver : le feu, la chute à la mer, la collision, la blessure grave… Et quand ça arrive, on agit. Pas le temps pour la peur. On vide le bateau, on s’organise, on se bat. Ce qui vous tient, c’est l’envie de vivre, de revoir ceux qu’on aime. C’est aussi ce qui donne du sens à ce qu’on fait.
Quand Éric Tabarly a disparu en mer, cela vous a-t-il fait douter ? Non. Quand on a un accident de voiture, on finit par reconduire. La mort de Tabarly m’a évidemment marquée. C’était un immense marin, et il est mort de ce qu’il aimait, en mer. Mais c’est une génération qui ne s’attachait pas. Aujourd’hui, on est plus prudents, on se sécurise davantage. Je ne sais pas s’il existe une « belle mort » mais, quand on vit en mer, on accepte que ça puisse arriver car elle n’est pas notre élément.
Vous avez croisé des figures comme Cousteau ou Paul Watson ? Cousteau, non, pas vraiment. Il était d’une génération au-dessus, et vivait surtout aux États-Unis à la fin de sa vie. Mais il a joué un rôle essentiel : il a su parler de la beauté de la mer, pas seulement de sa science. Paul Watson, je l’ai rencontré deux ou trois fois. C’est un personnage. On n’agit pas du tout de la même manière, mais il y a un respect mutuel. Lui pense qu’on est trop tolérants. Je comprends sa colère, mais ce n’est pas ma façon de faire.
La politique ne vous a jamais tentée ? Pas du tout. Je pense que je serais une piètre politicienne. D’abord parce que je n’ai pas l’esprit de discipline qu’impose un parti. Moi, je sais parler aux gens, défendre des idées, mais je n’aurais pas cette efficacité dans un cabinet ministériel ou une réunion interministérielle.
Même chez les écologistes, comme EELV ? Non. Je suis très bien là où je suis. J’ai la lucidité de savoir ce que je sais faire et ce que je ne sais pas faire. Nicolas Hulot est un bon exemple : il avait de grandes idées, mais pas de parti derrière lui, pas de parlementaires. Il s’est fait écraser. Ceux qui tiennent en politique sont ceux qui ont un poids politique. Je respecte ce métier, mais ce n’est pas le mien.
Qu’avez-vous envie de répondre aux climatosceptiques ? Le réchauffement, c’est prouvé. Je reste confiante car j’ai toujours choisi d’être du côté de l’espérance.
C’est comment, le dimanche d’Isabelle Autissier ? En mer, c’est un jour comme les autres. Nous, les humains, avons inventé les dimanches, mais les poissons, les oiseaux ou les baleines se fichent complètement des dimanches !
Son actu Une bouteille à la mer, BD réalisée avec Zelba (Futuropolis/Stock).
Ses Coups de cœur Lorsqu’elle naviguait en solitaire, elle ressentait le besoin d’écouter des voix humaines. « Des voix qui me parlent telles que Manu Chao ou Janis Joplin. » Elle a adoré l’exposition de Pierre Soulages. « Ce qu’il appelle l’outrenoir est une merveille. On bouge de dix centimètres et on découvre un autre tableau. » Une fois mis le pied à terre, elle aime savourer les saveurs du Merluberlu* sur le port de La Rochelle, chez elle. * Le Merluberlu, 37, quai Valin (La Rochelle).