« Elizabeth va très bien », « Lundi, c’est loin », « Murmuration »... Nos critiques littéraires de la semaine

Notre sélection littéraire de la semaine du 21 janvier.
LTD/DR

Notre sélection littéraire de la semaine du 21 janvier.
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Au commencement, il y a la mort de la mère, à l’âge de 58 ans. Le fils l’apprend par un message sur Instagram. Elizabeth va très bien est pourtant la conclusion du rapport qu’un infirmier a laissé bien en vue chez elle juste avant qu’elle ne succombe. Comment peut-on aller très bien et mourir le même jour ? La tutrice – qui veillait sur elle depuis son internement en hôpital psychiatrique – suppose : « crise alcoolique » ; le médecin, lui, affirme : « accident cardio-vasculaire ».
Rien n’est clair pour le fils sidéré. Il chasse l’incrédulité comme il peut : « J'ai passé la fin d’après-midi à prononcer ces mots à voix haute, ma mère est morte, ma mère est morte, ma mère est morte, comme un exercice incendie. »
Mais pas le temps de démêler le vrai du faux ni de se remémorer la grande passion qu’il aura eue pour cette femme : il faut, seul, s’occuper de l’enterrement (choisir une urne qui ne ressemble pas à « un casque de Power Rangers » si possible) ; il faut, seul, vider et rendre l’appartement (en une journée).
Il faut, seul, tout résilier, radier une existence : « Et dans ces premiers jours insensés, je comprends que la mort, ce n’est ni penser, ni se rappeler, ni entrer en guerre avec la douleur de la perte. C’est plutôt entrer en guerre avec un service commercial d’un fournisseur d’accès. » En matière d’humour et de politesse du désespoir, l’auteur ne démérite pas.
Après seulement peut venir le temps de l’enquête, la découverte d’un certain Yvan, les violences qu’il a fait subir à Elizabeth et qu’on a soigneusement cachées au fils alors que le personnel soignant savait. Stupeur. Après viennent également le temps du récit et le portrait des deux mères que le fils aura connues. Il revoit son « visage-janus » : l’un tout sourire et plein d’allant, l’autre « hanté par une ombre que personne n’a su chasser ».
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Le titre du livre – Elizabeth va très bien – résonne bien sûr d’une ironie cruelle mais il dit aussi l’un des mouvements douloureux qui occupent l’écrivain : nommer et retracer la vie de celle qu’il aimait comme un fou mais qui lui est devenue peu à peu étrangère. Il dit d’ailleurs plus souvent « Elizabeth » que « ma mère », et cette dénomination distanciée, à force d’être réitérée, serre le cœur sans que l’auteur ait besoin de formuler le trou béant avec lequel il a dû composer depuis que la pathologie l’avait privé d’elle.
Michel Foucault déclarait dans Le Beau Danger : « Ce qu’il faut retrouver à travers la blancheur et l’inertie de la mort, ce n’est pas le frémissement perdu de la vie, c’est le déploiement méticuleux de la vérité. » Dans ce double portrait d’une femme et d’un amour dingue entre une mère et son fils, Julien Dufresne-Lamy s’y attelle avec une dignité admirable.

Romancier quitté par la grâce, le héros de Murmuration échoue à retrouver le succès de son premier roman, publié à 20 ans… Il donne à son « expert en fiascos » de fiction une profondeur telle qu’elle traverse le miroir pour le contaminer paradoxalement : le brio de l’imaginaire semble ici déclencher son exact inverse dans la vraie vie – en créant son nom de plume à partir d’un palindrome, Samuel Nart, devenu Samuel Tarn pour rejoindre le Cercle des rameurs, un club de jeunesse dont tous les membres s’affublent de noms de rivières, injecte-t-il malgré lui à sa vie la veine « bouffonne et pathétique » dont il a teinté son livre ? Ses mots en tout cas se liquéfient en un alphabet désincarné, hors de sa personne – un « sang d’encre qui coule ».
On ne sait plus, dès lors, dans quel sens se dessine l’ombre portée. Est-ce sa vie empêtrée, empêchée (des parents de peu de mots, des amours qui connaissent toutes un épilogue brusque), qui dévore son talent ? Ou au contraire la facilité avec laquelle il publie six livres qui l’empêche de plonger dans le cœur noir du monde ? Rien, chez lui, ne semble pouvoir être vécu sans avoir été écrit.
Chacun de ses textes embrasse l’énigme dans laquelle s’écroule son existence – les mots qui pour lui sont des personnages ; l’enfant qu’il a été, éclos dans le silence de ses parents, qui se détourneront de lui après la lecture de ce roman ; Mathilde, « la fée des limbes », avec laquelle il vit un temps parce qu’il adore son fils ; Elsa, reporter de guerre à l’âme percée par ce qu’elle a vu sur le terrain, et qui choisira la mer pour sépulture…
Puisque les mots sont les plus véloces, les plus vibrionnants des êtres vivants, les romans de Samuel lui donnent accès de l’intérieur à ce qu’il traverse de l’extérieur, mais, ne rencontrant pas d’écho auprès de ses lecteurs, ils l’enferment dans cette bulle hermétique.
De même que les humains lui apparaissent sous la forme d’une nuée typographique de signes de ponctuation, comme si le monde n’était vivable que s’il devenait écriture, ce qu’il vit ne peut lui appartenir, à l’avenant, que s’il le métabolise dans la fiction. Il transforme les êtres qui croisent sa route, jusque lui-même, en personnages lisibles – c’est à ce prix, espère-t-il, que l’obscurité deviendra fréquentable.
Au lieu de l’aider à traduire le monde en mots qui lui donneraient une clé, sa passion ludique du verbe, pourtant, muée en tentative avortée de donner écho à « ce qui se tram[e] en sourdine chez les êtres », le conduit à « désinventer » sa vie – il a pour finir plus d’amitié pour ses personnages que pour sa propre personne.
Il se réclame de Romanos le Mélode, moine byzantin du VIe siècle que sa voix de crécelle empêchait de composer des hymnes pour célébrer la gloire divine, à qui la Vierge est apparue en rêve pour lui faire manger un parchemin, transformant sa voix en un flux de lumière. Mais face à l’inépuisable gâchis du monde, à l’énigme du mal, ce secret suprême, cette bénédiction de l’écriture devient une malédiction de l’inversion.
La dimension oblique, oblative, offerte à Samuel, loin de le relier aux autres, l’exclut de tout et de tous. Le réel se réduit pour lui à l’improvisation d’un rôle écrit par un tiers, et même si l’épiphanie des rencontres lui donne l’impression de se faire écrire par les autres autant que l’inverse, il ne peut écrire sur eux, lui, que quand il les a perdus. L’écriture, dès lors, ne résout rien, se réduit à un « monologue raboté ».
Sylvie Germain nous chuchote à voix basse un hymne noir où la beauté du désastre se heurte avec entêtement à cette « âcreté du malheur » à laquelle les photos d’Elsa servent de révélateur, jusqu’à tuer son regard. Mais, si ce qu’écrit Samuel l’aspire dans un entonnoir qui tourne à vide, il invoque aussi une divine murmuration. Une nuée d’anges maladroits et irrésistibles, « trublions poétiques » qui viennent sommeiller dans nos bras, coincés entre fiction et réel. Pleurant de ne rien sauver du monde, ils charrient dans leur lumière des « blocs d’invisible », phosphorescents comme un pressentiment.

Il est des personnages auxquels on s’attache instantanément et des romans qui attrapent une époque par contact, par immersion, sans distance. L’Irlandais Oisin McKenna réussit, dès son entrée en littérature, ce tour de passe-passe. Lundi, c’est loin est un roman choral, sentimental et intensément urbain qui évoque inévitablement une autre Irlandaise, Sally Rooney, dans sa manière de disséquer les âmes et les désirs au temps des millénials.
Durant un week-end caniculaire de 2019, celui où les caméras du monde entier sont braquées sur Londres car une baleine s’est égarée dans la Tamise, Oisin McKenna nous embarque dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Callum et Rosaleen, tous à un moment de bascule où il faut choisir entre avancer ou se laisser porter.
Maggie a 30 ans, 12 semaines de grossesse et la sensation de trahir sa liberté artistique en s’approchant d’une vie trop normée. Son compagnon, Ed, est l’un des rares hétéros dans ce milieu queer et se retrouve pourtant à deux doigts de suivre un inconnu dans les toilettes publiques.
Phil vit avec 11 colocataires dans un entrepôt, couche régulièrement avec l’un d’eux, Keith, déjà en couple avec Louis. Seul contrepoint générationnel à cette galerie de trentenaires, Rosaleen, la mère de Phil, apprend qu’un cancer pourrait écourter ses jours. Elle se replonge dans son passé d’immigrée irlandaise, ses racines reniées, son attirance ancienne pour l’effrontée Pauline.
Avec humour et une rare sensibilité, nourrie de monologues intérieurs parfaitement maîtrisés, McKenna interroge le rapport à la norme, à la fluidité des identités et à la sensualité. Ainsi, « le corps de Phil est un corps inculte. C’est un corps qui ne parle pas la langue des siens ».
Le romancier écrit les corps fatigués et les cœurs incertains. Il capte la précarité économique, la fragilité des identités, la difficulté de se projeter. Et surtout, il nous fait vivre l’Est londonien : les soirées dans des entrepôts désaffectés, les matchs regardés au pub, les baignades en eaux vives et les cuisines crasseuses partagées. Au-delà du décor, Londres est une pulsation, une party girl aussi épuisante que magnétique. « Trouver la fête n’était jamais le but. Le but, c’était le chemin qui y menait. »
La ville fatigue, grise, précarise, mais elle aimante. Si ce roman est on ne peut plus british, avec ses références à la famille royale, à Theresa May ou au conflit nord-irlandais, on ne peut s’empêcher de penser aux Chroniques de San Francisco (version londonienne et XXIe siècle !) tant McKenna aime ses personnages et fait battre à travers eux le cœur d’une ville et d’une génération.

Récompensé en 2025 du prestigieux Prix Strega, L’Anniversaire est un phénomène de librairie dans la péninsule italienne. Le narrateur de ce roman singulier, qui continue de vous envoûter longtemps après sa lecture, a définitivement rompu avec ses parents depuis dix ans : « Ces dix années ont été les meilleures de ma vie. » Entre eux et lui, cet Italien né dans les années 1970 a placé un océan ; il est parti habiter aux États-Unis.
Rigoureusement et sans se plaindre, il consigne le quotidien de sa vie familiale dans la banlieue de Turin auprès d’un père violent et d’une mère soumise, spectatrice et destinataire silencieuse d’une tyrannie qui rejaillissait sur le narrateur et sa sœur. La mère était comme incorporée au père tant elle lui offrait l’obéissance qu’il exigeait. Dans certaines scènes, l’absurdité de sa vassalité atteint un caractère tragi-comique qui nous serre le cœur.
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L’humiliation exercée par le père sur la mère dans ce foyer de la classe moyenne se traduisait par des interdictions : celle d’utiliser le téléphone pour joindre quelqu’un (il fallait attendre que les appels arrivent de l’extérieur) ; celle de contester au père le droit d’entretenir une relation avec une autre femme ; celle de travailler. Ce « régime répressif », un « totalitarisme » à l’échelle domestique, Andrea Bajani le relie, mais sans forcer le trait, au poids du catholicisme italien et au passé fasciste du pays.
Qualifié avec justesse de « scandaleusement calme » par Emmanuel Carrère, L’Anniversaire frappe immédiatement par la beauté et l’élégance sobres de son style. Puis peu à peu la réserve avec laquelle l’écrivain répertorie des faits vous hypnotise. Le ton se réchauffe quand apparaissent deux curieux personnages, une pâtissière, et une psychanalyste. Le narrateur comme sa mère, « un être sociable, chez qui la timidité prenait la forme de la gentillesse, ou vice versa », deviennent bouleversants.

Ouvrir ce livre est un petit acte de résistance qui entraîne un pétillement intérieur. Il est une bulle de savon au milieu du brouhaha. Tellement ciselé et érudit que l’on essaie d’en retenir des phrases, citations et références à chaque page. Catherine Ternynck observe l’élégance, ce « quelque-chose presque-rien » si proche du « je-ne-sais-quoi » de Jankélévitch.
Qu’est-ce que l’élégance ? « On ne peut la définir par son utilité car on ne voit pas bien à quoi elle sert, ni par la volonté car vouloir être élégant, c’est déjà ne plus l’être », écrit la docteure en psychologie et psychanalyste. Ce « presque-rien » qui n’obéit à aucune définition mais connaît de nombreux synonymes ne se confond pas avec la perfection car il aime la dissonance. L’élégance est une puissance qui transforme et sublime. Esthétique, spirituelle, du cœur ou de la pensée, elle peut être partout même si aujourd’hui la vulgarité a gagné du terrain dans notre vie (notamment numérique), dans la conversation et même dans l’humour.
Pour faire rire, explique l’autrice, les comiques oublient parfois de sourire… pour se moquer et blesser. « L’humour, c’est l’élégance des temps difficiles auxquels nul n’échappe. Il soulage, il console, il protège de la frayeur, il préserve du tragique et de son caractère absolu. » Quid de l’intellect ? « L’esprit élégant ne confond pas l’actualité et la culture. Il ne considère pas l’expansion économique et l’avancée des technosciences comme seuls vecteurs du progrès humain. »
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On notera aussi l’élégance de la perplexité : « L’homme ordinaire cherche réponse à tout quand l’esprit élégant fait de tout une question. » Que faire face à la vulgarité ? « Ce qu’on attend de l’élégance, ce n’est pas qu’elle éradique l’avidité consumériste, mais qu’elle la tempère par retrait, par détachement, par soustraction » ; Il est donc question de subtilité, de quête de lenteur et de mouvement suspendu. La psychanalyste nous invite à chercher du côté de la spiritualité et de la façon d’être à l’autre, dans la manière d’habiter le monde et de traverser la vie. « Je n’ai pas fait grand-chose, disait Pessoa, mais je l’ai fait avec élégance. »