Marie-Hélène Lafon, Mathieu Simonet, Gaspard Koenig... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine du 12 janvier 2026.
LTD/DR

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Si Les Sources, en 2023, entrechoquait le point de vue d’une femme emmurée et celui de son mari violent, le balancement narratif de Hors champ, lui, se déploie pour tresser les vies d’un frère et d’une sœur, séparés et pourtant inséparables. La phrase de Marie-Hélène Lafon enfle et tournoie, dégringole et décroche, déraille et fait des boucles, ondulant au gré des ruminations de Gilles.
Cinquante ans d’une vie congelée entre grange et étable, dans une ferme du Cantal, en tête à tête avec ses parents qui fabriquent du saint-nectaire, dans le « tourbillon des tâches sempiternelles » – traite des vaches, fenaison, entretien des machines… Pour ces personnages qui « mâchouillent leurs rengaines », tout est affaire de mots : Claire, la sœur, qui a quitté la vallée et ses versants pour devenir professeur et écrivaine à Paris, dispose désormais de ses propres adjectifs pour nommer ce monde clos.
Son frère, lui, « ne sort pas des mots de la mère », « qui dit une chose pour ne pas en dire une autre », fait gicler de rares saillies verbales comme des « giclées de pus ». Lancinante, étincelante, l’écriture fait fermenter la solitude cabossée et le ressassement de Gilles, comprimé dans les rengaines de ses mots confisqués ; ses nuits sans sommeil à penser « à ses choses » ; ses silences qui suintent ; le conditionnel qui le fait voyager dans des chimères où il quitterait enfin le « fiel agricole » de ce père aux yeux jaunes, aussi fou que méchant.
Il « se répète à l’intérieur de lui » des listes de dates et de réminiscences, qu’il égrène en additions et soustractions. Le futur, lui, dit sa peur d’une vie de noyé qui ne serait pas vraiment la sienne. On retrouve ici des personnages déjà croisés dans l’arborescence romanesque de Marie-Hélène Lafon, qui explore magnifiquement, de livre en livre, la destinée de la dynastie des Santoire – le déclin et la dignité, le désespoir et la grandeur abîmée d’une agriculture de montagne en train de disparaître.

Claire, que l’on a vue dans Les Pays arriver à Paris pour commencer ses études de lettres, est ici un personnage en lisière, qui ne reste jamais très longtemps dans cette maison hantée par la guerre que se livrent Gilles et le père en embuscade, mais qui reste très liée à son frère. Si dans chacun de ses gestes ce dernier se sent accompagné par Denis, l’ami paysan, comme lui, qui s’est suicidé, il ressent, à travers son absence, la présence de Claire comme celle d’un fantôme vivant.
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Le roman capte la profondeur vibrante, le présent éternel de cette fraternité nourrie d’enfance, d’une complicité pudique mais indéfectible – tous les ans, Claire répète à son frère que le jour où il voudra que cette vie qu’il n’a pas choisie s’arrête, elle l’aidera. Quelques mots furtifs, répétés comme une main tendue ; une écoute, aussi, qu’elle sait offrir à son frère, qui rassemble les litanies de sa colère en une « encyclopédie de scènes », des phrases noires qu’il lui récite comme un mantra, mais qui seront, peut-être, le ferment, sur des décennies, d’une possible échappée.
En un coup de poing caressant, une imprégnation irrésistible, Marie-Hélène Lafon dit l’envers des choses, l’imminence tragique qui gonfle les cœurs comme ce paysage bleu et vert de petite montagne. Les pensées du ventre.

En janvier 1992 (soit un mois après sa mort), TF1 diffusait le film pour le moins remuant La Pudeur ou l’Impudeur, d’Hervé Guibert, journal de bord des deux dernières années de sa maladie. Le titre initial en était : La Pudeur et l’Impudeur. Ce glissement du « et » au « ou » n’avait bien entendu rien d’anodin : façon de nous laisser seuls juges. Nous voilà dans le même rapport délicat à la lecture du livre autobiographique de Mathieu Simonet, et c’est fascinant.
L’auteur a vécu 15 ans avec Benoît, lequel a succombé à un grain de beauté devenu malin puis fatal. Dans La Fin des nuages, il évoquait déjà la mort de son mari et l’autorisation que ce dernier lui avait donnée de consulter le contenu de son ordinateur (dans lequel il avait fait le tri) et même d’écrire sur lui.
Dont acte : Mathieu Simonet décide de tout dire, tout raconter (de la rencontre à l’agonie en passant par la vie commune, bien sûr, et la dépression qui a suivi la disparition) et même d’enquêter auprès des proches du disparu car, constate l’endeuillé, Benoît avait le goût du secret. Mais de quel droit, ce récit qui traque l’exhaustivité ? L’auteur ne cesse de se poser la question. Il fallait sans doute achever le livre pour pouvoir y répondre.
D’abord, il y a l’extraordinaire sincérité à l’œuvre (Simonet dit tout, mais vraiment tout) : « Très vite, on a emménagé ensemble. Je n’étais pas amoureux de lui. Je restais pour lui faire plaisir » (l’amour viendra dans un second temps). « Paradoxalement, je n’ai jamais couché avec mon “mari” » (et, n’en déplaise à qui, ça n’aura pas empêché l’amour authentique). Ensuite, il y a le portrait si soucieux de vérité de l’être aimé que l’auteur émaille d’écrits recueillis dans son ordinateur.
Enfin, citons la justesse de Simonet s’agissant de l’expérience du deuil, qu’il compare à un « camion qui fonçait sur [lui] et qui a oublié de [l]’écraser ». On le sait : le deuil a socialement une date de péremption. Événement vite échu pour les autres, il est pourtant interminable pour nous. Ainsi aura-ton jugé que l’auteur faisait « un deuil pathologique ». Il rend ici justice au temps méchamment indéfini qu’il faut pour revenir à la vie et envisager l’absence (vivre avec). Qui plus est, il en fait un livre, fertilisant ce qui est ordinairement subi.
La vérité, c’est que soupçonner Mathieu Simonet d’impudeur (ça a pu être notre cas de temps à autre à la lecture) ne fait, in fine, que davantage saillir la force de ce livre qui s’avère être une désarmante et magistrale déclaration d’amour. Comme l’écrivait Barthes en exergue de ses Fragments d’un discours amoureux : « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit. » L’amoureux Simonet nous bouleverse : « La vie des endeuillés est rythmée par cette question supérieure : celle des morts. Du respect qu’on leur porte. Et du chagrin qui nous fait marcher, les bras ballants, à toute vitesse. »
Voilà tout : l’impudeur n’est finalement pas grand-chose, c’est le « respect » qui importe et aura permis à Mathieu Simonet de bâtir à son amoureux le plus beau des tombeaux.

Prenez un peu de l’esprit de La Petite Fadette, des personnages dignes d’Astérix et un village qui fronde sur fond de dérèglement climatique : voici Aqua, le très réussi nouveau roman de Gaspard Koenig. Cette querelle de clocher passionnante nous renvoie à toutes les problématiques actuelles, notamment celles des prochaines municipales. Le village de Saint-Firmin en Normandie ressemble à beaucoup d’autres : il veut son label « village fleuri » et jalouse le bourg voisin.
Ici, des néoruraux côtoient une vieille Anglaise, un boulanger bougon et, bien sûr, le patron de la grande exploitation agricole du coin, Jobard, qui squatte la mairie depuis des générations et entend bien la léguer à son neveu Martin. Ce dernier, « Monsieur Eau » du ministère de l’Écologie, revient donc dans son village d’enfant pour faire campagne.
Personnage proustien, il navigue comme un poisson dans l’eau dans les salons de la République. Fort de ses schémas directeurs, plans de gestion et autres, et au nom de l’expertise, il entend faire le bien de Saint-Firmin en le raccordant à la communauté de communes pour la gestion de l’eau. Mais la tenancière de l’épicerie, Maria, une sociologue d’origine roumaine qui a fait une thèse sur les communs, s’insurge. Elle estime que l’eau doit rester gérée par la mairie. Entraînant avec elle les villageois, elle gagne l’élection.
Rien cependant ne se passe comme prévu. L’eau vient à manquer et la solidarité des citoyens s’assèche aussi vite que la source du village. Maria découvre la solitude du pouvoir, les joies de la bureaucratie et l’égoïsme de ses administrés. Le personnage principal du livre reste, finalement, cette fameuse source. Elle qui apporte l’eau au village, en raconte l’histoire et en charrie les fantasmes.
Gaspard Koenig nous emporte dans une réflexion globale sur notre rapport à l’environnement. Dans ce village se concentrent les contradictions de l’époque : désir d’émancipation des collectivités mais demande d’assistance constante, des ressources naturelles disponibles mais au moindre prix, une décrédibilisation des élites qui contamine tout et des écosystèmes aussi maltraités par les hommes que les agriculteurs par la grande distribution. Pas de manichéisme, chacun croit bien faire, autant l’ingénieur climatosceptique que la naturopathe rebelle. Tout ce petit monde doit cohabiter et s’entendre sur un avenir commun. Notre histoire, en somme.

« J’ai perdu un père, j’ai perdu les fines arêtes de ses silences, mais plus encore, j’ai perdu le fondement, la trajectoire / Je roule à pleine vitesse, je regarde devant et derrière, à gauche et à droite, je lis l’oracle du jour dans les eaux brouillées de la Seine […] Je vis hantée par le pressentiment de la perte et la crainte de l’oubli /Viendras-tu en rêve me chercher ? » C’est un poème.
Entre lamentation et élégie. Bref. Un spasme de regrets. Qui vient de loin et qui s’arrête aux rivages du deuil. C’est le chagrin de Natacha Wolinski, ce « dépaysement » qui est le sien, hors de la vie, depuis que le 7 janvier 2015 en fin de matinée, dans les locaux de Charlie Hebdo, son père Georges perdit la vie sous les balles des assassins et une nation tout entière, la nôtre, ce qui lui restait d’innocence. Le temps a pu passer, mais il y met le temps. Que reste-t-il ? Des mots, épars, comme des oasis fallacieuses, comme ces pierres que l’on trouve parfois sur certaines tombes…
Il s’agira pour la fille du dessinateur, pour tous les enfants des victimes, de traverser la nuit, d’« endormir l’orage » ; c’est le titre du poème, de ce récit de voyage réincarné en poésie. Natacha Wolinski fait comme tous les endeuillés, elle dresse des correspondances. Alors on n’y trouvera pas que cette horloge arrêtée à jamais sur la date du 7 janvier, mais aussi le procès qui dix ans plus tard, faute de point final, offre au moins à la tragédie des points de suspension.
On y entendra également les échos d’une vie, celle de Georges, de sa fille, traversée par les drames et les horizons lointains. Ceux de Pologne, de Grèce, de Tunisie, cette chanson-là est celle des Juifs. Et puis les figures effacées brutalement de Siegfried, le père de Georges, assassiné lorsqu’il avait 2 ans, de Kean, sa femme, la mère de Natacha, disparue dans un accident de voiture. Tout ça, chagrins et espérance, en un seul poème ? Oui. Rien à rajouter.

L’ascension d’un jeune homme écartelé entre le poids des traditions familialo-religieuses et la soif d’émancipation dans le monde ultra-fermé des diamantaires d’Anvers. Roman d’apprentissage pur jus, On l’appelait Bennie Diamond s’inscrit d’abord dans une facture classique, faite de fils qui déçoivent leurs pères de génération en génération et de destins lestés par le déterminisme de la lignée. Mais là où Michaël Dichter surprend, c’est par son sujet : le monde ultra-fermé des diamantaires d’Anvers, au cœur de la communauté juive orthodoxe. Et c’est là que ce premier roman prend tout son éclat.
Anvers, années 1970. Le jeune Bennie Goodman, que son père destine à l’étude de la Torah, sent pourtant un autre chemin incrusté dans sa peau. Sous son œil, une cicatrice témoigne d’un accident d’enfance, un éclat de diamant. Aspirant à devenir un « mensch », un homme respecté, Bennie se tourne vers la pierre qui le fascine et gravit les échelons, depuis l’atelier de taille jusqu’à la Bourse.
« Être diamantaire, c’est avoir les clés de cette ville », lui assène un camarade. Dans un univers où les deals s’enchaînent à un rythme effréné, où la négociation est un billard à plusieurs bandes et où chacun avance masqué, Bennie se révèle doué, « vend comme d’autres jouent aux cartes. Avec des nerfs solides et toujours un coup d’avance ».
Scénariste de formation, Michaël Dichter imprime au récit un rythme haletant et très visuel – on imagine déjà le film – tout en offrant une plongée inédite dans les arcanes de la Bourse du diamant d’Anvers. Il en détaille les règles et le vocabulaire, des papers qui enveloppent chaque pierre jusqu’au « Mazal » qui scelle verbalement un accord.
« La Bourse apparaît, baignée d’une lumière pure et constante […] conçue pour que rien ne vienne troubler l’éclat de la pierre. » Même le toit du bâtiment voisin a été biseauté. On y apprend que seules dix familles disposent d’une véritable « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat qui contrôle les mines.
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Le roman mêle enfin l’histoire familiale à celle du XXe siècle, de la Pologne des années 1930 à la vie orthodoxe anversoise, rythmée par l’hébreu, la synagogue à l’aube et les prescriptions religieuses. Un monde que Dichter restitue avec précision jusque dans les notes éclairant les rites et termes du judaïsme. « Chacun se bat à sa façon et la manière dont on lutte forge ce que l’on devient. » Bennie l’apprendra à ses dépens, face aux grandes familles de diamantaires, pour trouver sa propre façon de devenir un mensch.